Trump et Macron en ont rêvé, les Gafam l‘ont fait. Si nous ne nageons pas encore en pleine dystopie orwellienne, les grandes craintes de l’auteur de « 1984 » se concrétisent de jour en jour : flicage numérique, asservissement du langage et obsession de l’ennemi étranger sont devenus des réalités. Avec parfois l’assentiment des citoyens…
le 20 février 2026
En 1949, George Orwell se faisait lanceur d’alerte sur le devenir de l’humanité avec son roman dystopique 1984. Nous avons passé l’année fatidique. Et elle fut bien plus agréable que celle dépeinte dans le livre, loin du régime totalitaire décrit par Orwell. Mais l’avons-nous échappé belle ? Ou bien les grandes craintes d’Orwell sont-elles à venir ? Imaginez un monde dans lequel une élite toute-puissante sait tout de chaque individu, grâce à une vidéosurveillance permanente et généralisée.
Impensable aujourd’hui ? Un monde dans lequel cette caste se maintient en haut de la pyramide grâce au contrôle arbitraire de ce qui est vrai ou faux, en plus de pervertir le langage, détruisant toute possibilité de penser les choses différemment. Ridicule ? La parabole d’Orwell est poussée à l’extrême. Mais, à bien y regarder, comme le montre le nouveau documentaire de Raoul Peck, Big Brother se rapproche de nous, s’insinuant pas à pas dans nos sociétés démocratiques.
La surveillance généralisée… et consentie
Dans « 1984 », les citoyens sont sans cesse scrutés par le régime : au travail, dans la rue et chez eux, où les télécrans épient faits et gestes. Accepterait-on pareille intrusion, jusque dans nos toilettes ? « C’est pourtant ce que nous faisons vis-à-vis des Gafam, multinationales aussi puissantes que des États, relève Benjamin Patinaud, chroniqueur de la chaîne Bolchegeek. Avec la prolifération du numérique et des réseaux sociaux, nous avons donné volontairement à Apple, Google et Facebook tout ce que l’on aurait refusé de livrer autrement. »
Géolocalisation, situation amoureuse, convictions politiques et religieuses, photos personnelles et centres d’intérêt : peu de chose échappe aux Gafam. « Or, les milliardaires qui les dirigent ne nous considèrent pas seulement en consommateurs à aliéner, ils sont aussi en train de bâtir un techno-féodalisme qui se passerait bien de la démocratie, de la presse libre et des services publics », s’inquiète le psychanalyste Roland Gori.
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La société privée Palantir, qui développe des outils de surveillance généralisée s’appuyant sur nos traces numériques, est aussi celle qui fournit à l’administration Trump le logiciel utilisé par l’ICE pour traquer ses cibles. « Avec Internet, nous avons une fenêtre ouverte sur le monde. Mais le monde a aussi une fenêtre ouverte sur nous. Entre de mauvaises mains, la fenêtre pourrait très bien se refermer sur notre cou », alerte Roland Gori.
Dans « 1984 », le régime cherche à ce que tout le monde soit étouffé. Dans le monde réel, les Gafam prétendent offrir le bonheur. Même quand ils proposent le pire : lors du dernier Super Bowl, Amazon Ring a présenté un service gratuit de localisation de chiens perdus, grâce à une IA gérant un réseau de caméras privées. « En clair, Ring propose la généralisation de la reconnaissance faciale et nous endort car c’est juste pour retrouver les chiens ! Or, il est de notoriété publique que les images de Ring ont déjà été consultées par la police, et même par le FBI, sans que le consommateur et le citoyen ne l’aient accepté », s’agace Benjamin Patinaud.
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Ouvrirons-nous notre porte à Big Brother par amour des animaux de compagnie ? Nous acceptons déjà d’être filmés au nom de la sécurité. Les caméras de surveillance sont passées de 60 000 en France, en 2013, à 90 000 en dix ans. Elles ne sont certes pas au service d’un dictateur et aident, parfois, à résoudre des crimes. « Mais, à la fin, quand on abandonne la liberté au nom de la sécurité, on n’a souvent ni l’un ni l’autre », prévient Catherine Dufour, écrivaine de science-fiction. Pour elle, Orwell « explique toute l’horreur d’un gouvernement oppressif, mais il ne décrit pas le glissement qui part d’une société libérale et aboutit à la dictature ».
Ce glissement, nous sommes peut-être dedans. « Mais qui n’a rien à se reprocher ne risque rien », entend-on. C’est oublier un peu vite qui maîtrise ces caméras. Non seulement, la planète compte de plus en plus de dirigeants fascisants, autoritaires, réfractaires à l’État de droit. Mais en plus, ils sont soutenus par les seigneurs de la tech, qui ont immédiatement ployé le genou devant Trump.
Le milliardaire Larry Ellison rêve avec son entreprise, Oracle, de mettre en place une surveillance totale. Il le dit tout net : « Les citoyens se comporteront mieux, car nous enregistrerons et rapporterons tout ce qu’il se passe. » Le pire est qu’il se trouvera bien des gens pour croire en sa proposition de « paradis » filmé. « Orwell nous a prévenus. La dernière phrase de « 1984 » est : « Il aimait Big Brother ». C’est le risque que nous courons : que la seule chose qui reste, au final, soit l’amour de notre propre aliénation », insiste Catherine Dufour.
Si le citoyen n’a pas toujours le sentiment d’être tracé dans la cité, nombre de travailleurs, eux, le subissent en entreprise. « Les téléconseillères, les caissières, les travailleurs des plateformes, les ouvriers dans la logistique, les salariés du jeu vidéo sont de plus en plus enregistrés. Ils nagent en plein cauchemar de type « 1984 » », note Clément Pouré, auteur du livre les Nouveaux Contremaîtres (Équateurs). « Il y a ici un éloignement très orwellien entre surveillés et surveillants, une grande souffrance et une perte de sens. Seul compte le respect de la productivité imposée par l’algorithme. Cette forme de robotisation de l’être humain conduit à de graves conséquences. Mais si le but c’est le pouvoir, cela fonctionne. »
L’ère des fake news et de la post-vérité
Autre point commun avec 1984 : le rapport altéré à la vérité. Dans le roman, le « ministère de la Vérité » décide de ce qui est vrai ou faux. Dans nos démocraties modernes, les fake news et autres « faits alternatifs » ont pris une dimension inédite, notamment depuis l’élection de Donald Trump. Le dirigeant de la première puissance mondiale invente sa propre réalité et le dit haut et fort. Le président états-unien a érigé « le mensonge comme mode de communication », affirme Clément Viktorovitch. Dans son livre « Logocratie » (Seuil), le politologue rappelle que « la parole politique est un labyrinthe où le réel tient lieu de fil d’Ariane ».
Or, que se passe-t-il une fois ce fil rompu ? Tout perd son sens et « l’indifférence au vrai » se développe. « La banalisation du mensonge politique est une destruction méthodique de la démocratie représentative », s’alarme l’essayiste. « Il y a chez Trump une autonomisation complète vis-à-vis de la réalité. Il n’est plus jugé sur un critère de vérité, mais sur un critère de prononciation. Le langage n’a plus vocation à rendre compte du monde. Au contraire, Trump garde le pouvoir par la force des mots et cette trahison du discours », analyse le linguiste Damon Mayaffre.
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Le Washington Post a compilé 30 000 mensonges de la part de Trump. Journal qui voit aujourd’hui ses effectifs sabrés par son propriétaire, Jeff Bezos, patron d’Amazon… En parallèle, la « merdification » du débat, théorisée par le néofasciste et ex-conseiller de Trump Steve Bannon, atteint des sommets. Via des médias aux ordres, de Fox News à CNews de ce côté-ci de l’Atlantique. « Le faux et la calomnie sont bombardés en permanence sur les réseaux sociaux. Il s’agit moins de s’imposer par l’argumentation que de couvrir d’un mur de merde l’accès aux informations libres et éclairées. Ce qui empêche le dialogue et la réflexion constitutifs de la démocratie », regrette Roland Gori.
L’attaque en cours contre la vérité et le langage est particulièrement poussée. Dans 1984, le « Parti » au pouvoir soumet les esprits grâce à la « novlangue », dialecte officiel et obligatoire, où la plupart des mots sont interdits. L’idée est de réduire l’expression des idées au minimum, pour détruire toute possibilité de réfléchir par soi-même. Cela ne vous rappelle rien ? L’administration Trump a lancé une offensive contre les mots « fœtus », « diversité », « handicap », « transgenre », « discrimination » ou « socioculturel » dans la recherche et plusieurs programmes publics.
« Réduire le stock lexical qui permet de penser le monde, revient à censurer la capacité d’analyse des citoyens. La manière simpliste dont Trump s’exprime n’est pas une faiblesse, c’est une force dès lors qu’elle trouve un public », ajoute Roland Gori. Interrogé par l’Humanité, Richard Blair, fils de George Orwell, abonde : « La novlangue existe, avec une distorsion de la vérité pratiquée quotidiennement, non seulement par les gouvernements, mais aussi par les grandes entreprises. C’est particulièrement vrai sur Internet et avec l’IA, où il devient plus difficile que jamais de démêler le vrai du faux. »
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Trois slogans trônent en majesté dans 1984 : « La guerre c’est la paix », « La liberté c’est l’esclavage », « L’ignorance c’est la force ». Dans notre monde, cette novlangue et le retournement permanent des valeurs existent aussi. Et ne sont pas que l’apanage des régimes totalitaires et de l’offensive trumpienne. « Bien loin d’avoir protégé la République contre la prolifération des mensonges, la présidence Macron nous y a au contraire fait basculer », assène Clément Viktorovitch. Si notre chef d’État avance de façon feutrée, il n’en participe pas moins à altérer la réalité.
« Des textes de loi qui visent à « renforcer la négociation collective » retirent des droits aux salariés. Le « grand débat national » n’a servi qu’à consacrer la parole du président. L’impôt de « solidarité » sur la fortune a été transformé en impôt sur la « fortune immobilière ». Et le compte « pénibilité », mot honni par Macron, est devenu compte de « prévention » », liste Damon Mayaffre.
L’impasse des boucs émissaires
Cette altération du langage est aussi menée par l’extrême droite. « Le grand tournant mené par Marine Le Pen, c’est de reprendre les termes de la République et les mots de la gauche, pour les vider de leur sens ou les retourner. L’État de droit n’est vendu que sous l’angle de la répression. Le féminisme et la laïcité ne sont convoqués que pour diaboliser les musulmans. Les droits de l’homme sont présentés comme une naïveté coupable. L’égalité, promise avec la « préférence nationale », n’est que la discrimination des étrangers. Et quand la justice ou les médias remplissent leurs fonctions, ils sont accusés d’être à la botte de la gauche », développe le linguiste.
La désignation d’un ennemi à honnir est également au cœur de 1984. Dès le début du roman, les citoyens sont invités à crier leur joie devant un film montrant des bateaux de réfugiés se faisant bombarder. « Il y a à l’extrême droite une obsession de l’étranger présenté comme l’ennemi naturel de nos sociétés », note Roland Gori, pour qui « l’indifférence devant les réfugiés noyés en Méditerranée tient de la haine désaffectée ». « C’est particulièrement préoccupant, tout comme le sont le déni et l’impuissance collective très orwellienne qui nous frappe concernant le climat », relève-t-il.
Alors que faire aujourd’hui ? Relire 1984 ? Mille fois oui du côté des citoyens, pour forger sa conscience. Et du côté des écrivains, que ferait Orwell désormais ? « La science-fiction dystopique a déjà rempli sa mission d’alerter. Je crois qu’il ne faut pas en rajouter, au risque de plonger encore plus les lecteurs pétrifiés dans l’angoisse, argumente Catherine Dufour. Notre responsabilité, dorénavant, est de remettre en mouvement, d’imaginer des futurs résistants et des sociétés positives. Nous devons ouvrir des pistes d’espoir et de lutte pour qu’elles soient suivies. »
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