Loi Duplomb : « La vie est plus forte que leur politique de mort », martèle Fleur Breteau, visage des victimes de pesticides
Son visage et sa colère avaient marqué les esprits. Alors que la pétition contre la loi Duplomb doit être discutée ce 11 février à l’Assemblée nationale, Fleur Breteau revient sur la lutte contre les pesticides.
le 10 février 2026
Elle avait porté la colère jusqu’à l’Hémicycle. Le 8 juillet 2025, Fleur Breteau interpellait les députés lors du vote de la loi Duplomb. Atteinte de deux cancers du sein en quatre ans, la fondatrice du collectif Cancer Colère (dont le livre du même nom est sorti le 6 février aux éditions du Seuil) s’était engagée dans la mobilisation citoyenne contre ce texte, délétère pour l’environnement et la santé. Mercredi 11 février, les députés doivent débattre de la pétition qui a rassemblé plus de 2 millions de signatures contre cette loi. ONG, chercheurs et syndicats ont appelé à un rassemblement non loin de l’Assemblée.
Car l’offensive se poursuit. Le Conseil constitutionnel a eu beau censurer la réautorisation de l’acétamipride, un insecticide de la famille des néonicotinoïdes, Laurent Duplomb revient à la charge avec une nouvelle proposition de loi, qui permettrait son utilisation dans certaines filières.
Sourd à la colère populaire mais à l’écoute des revendications de la FNSEA, le sénateur LR martèle sur les plateaux télé qu’« aucune étude sérieuse » n’a démontré que le pesticide serait cancérigène. Pourtant, des études ont détecté sa présence dans le liquide céphalorachidien d’enfants et d’adultes, et les travaux scientifiques s’accumulent pour pointer ses effets nocifs sur la santé humaine.
Qu’attendez-vous du débat sur la pétition contre la loi Duplomb ?
Fleur Breteau
Fondatrice du collectif Cancer Colère
Rien, mais cela nous permet d’alerter à nouveau les députés. En mai-juin dernier, on leur a demandé s’ils seraient les alliés du cancer. On leur a envoyé des informations scientifiques, des rapports. Jeudi 12 février, une proposition de loi de Jean-Claude Raux (député du groupe Écologiste et social, NDLR) sera débattue. Elle permettrait d’éviter la contamination aux pesticides des points de captage d’eau.
C’est une urgence et ça concerne 100 % de la population. Si des députés osent voter contre cela, ils se font les alliés du cancer, des ennemis avérés de la santé publique. L’eau est un sujet d’intérêt général majeur. Or, c’est marqué noir sur blanc dans le Code de déontologie des parlementaires : l’intérêt général doit primer sur tout intérêt privé. Le message que je leur adresse, c’est que les malades les regardent.
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Parallèlement, le gouvernement a annoncé une loi d’orientation agricole et l’un des paquets européens de simplification réglementaire « omnibus » contient des autorisations à durée illimitée pour certains pesticides…
C’est une attaque en règle, avec un agenda politique délirant exigé par les industriels de l’agriculture, qui veulent une marchandise produite à grand renfort de pesticides pour spéculer sur le marché international et vendre de la malbouffe. Extrême centre, droite et extrême droite soutiennent en France et en Europe les industriels de l’agriculture et de la chimie, au détriment de la population et du monde paysan.
Paysans et malades subissent le même mépris de la part du gouvernement et de la Commission européenne. Nous avons les mêmes adversaires. Certaines multinationales qui produisent des pesticides fabriquent aussi des traitements contre le cancer. Lorsqu’on est malade, on leur rapporte de l’argent. La Cour des comptes le dit dans un rapport de 2024 : le cancer est une manne financière pour eux.
Or, la politique d’Emmanuel Macron ne s’attaque jamais aux causes du cancer. Il débloque 1,7 milliard d’euros sur cinq ans pour la recherche contre le cancer, dont une partie va aux laboratoires privés. Mais ce sont les causes environnementales qui font que le cancer augmente, et c’est là que nous attendons des choix politiques forts.
Pourquoi cette accélération législative et réglementaire, malgré les constats scientifiques, les décisions de justice, l’opposition citoyenne ?
Parce qu’il y a une peur. Tout avait été organisé pour que la loi Duplomb soit votée sans aucun débat démocratique et public sur les pesticides. Malgré cela, on n’a jamais autant parlé des pesticides que l’année dernière. Ce qui s’est passé est extraordinaire. Des millions de Français ont signé une pétition. Des agriculteurs ont dit qu’il fallait arrêter les pesticides. Des représentants de mutuelles de santé, de l’école AgroParisTech, des citoyens se mobilisent.
Après la Ligue contre le cancer et des milliers de médecins, le Conseil national de l’ordre des médecins a pris position. La Cour de justice administrative de Paris a condamné l’État en septembre 2025 pour non-respect de la loi sur l’autorisation des pesticides. Donc ce qu’on est en train de vivre, c’est une contre-offensive du système, parce qu’on lui fout la trouille ! Mais que peuvent-ils faire contre des millions de personnes ?
Comment agir contre cette nouvelle offensive ?
Nous allons demander au président du Sénat d’examiner officiellement la compatibilité de la nouvelle loi Duplomb avec la déontologie sénatoriale. Nous compilons également les alternatives. Par exemple, des betteraviers des Hauts-de-France ont arrêté les pesticides et monté une coopérative de sucre bio.
Cela fonctionne, ils gagnent leur vie. Aujourd’hui, pour l’examen de la pétition contre la loi Duplomb, le collectif Cancer Colère chantera avec la chorale Nos voix contre vos lois devant l’Assemblée nationale. Nous allons diffuser des témoignages d’agriculteurs pendant le Salon de l’agriculture. Il faut lutter contrer la désinformation, être clair sur les dangers.
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Quel message adressez-vous au gouvernement ?
Nous avons montré qu’on ne s’excusait pas d’être malades, qu’on n’allait pas se cacher. Au contraire : on veut que la honte soit portée par les responsables de l’épidémie de cancers. Non seulement ils ne nous protègent pas, mais ils aggravent la situation. Nous sommes face à des adversaires très puissants mais nous sommes très nombreux. On reçoit des milliers de messages de gens de tous les âges qui sont malades, qui ont des enfants malades, qui ont perdu un proche, d’agriculteurs victimes des pesticides ou qui ont perdu leur épouse – qui ne travaillait pas forcément sur l’exploitation…
Ce sont des gens qui bossent plus que tout le monde, qui ne gagnent pas leur vie, et qui portent une culpabilité énorme. Ce n’est pas à eux de la porter ! Le système est organisé pour qu’ils utilisent des pesticides. Depuis qu’ils sont au lycée agricole, on leur dit que c’est ce qu’il faut faire. Pour ne pas en utiliser, il faut être entouré, avoir de l’argent, ne pas être endetté. Et, en parallèle, le ministère de l’Agriculture est en train de démanteler la filière bio.
Il y a l’argent pour faire la transition agricole. Si on s’y met tous, on peut exiger d’arrêter de biberonner les industriels de l’agriculture avec les milliards d’euros de la PAC et les utiliser pour la transition agricole. On peut taxer l’alimentation ultratransformée, appliquer le principe contamineur-payeur.
Comment installer le rapport de force ?
Avec Cancer Colère, on s’est informés, on a partagé les informations. Les gens en parlent, la discussion est passée des réseaux sociaux aux repas de famille. Nous devons passer un cran au-dessus. C’est aberrant : des malades en traitement doivent défendre la santé publique, se lever à 4 heures du matin pour bloquer le périphérique avec des paysans de la Confédération paysanne, des étudiants d’AgroParisTech, des gens des Soulèvements de la Terre, pour créer le rapport de force. Le regard de la société sur les pesticides a changé. Les gens réalisent que les industriels sont en train d’accaparer l’agriculture. Ça va être quoi, la nature ? Des monocultures de betteraves bourrées d’acétamipride ?
Le cancer est-il devenu un enjeu politique ?
Des gens nous racontent que la prise de conscience que le système nous rend malades fait exploser leurs croyances et remet en question leur vote. On démasque des politiques : comprendre pour qui vote un parti politique sur la santé publique, c’est comprendre ses intentions réelles. Dans le collectif, on est capable d’oublier nos opinions pour travailler ensemble. Même si on n’est pas d’accord avec le voisin, on boit la même eau, on respire les mêmes cochonneries, on mange la même chose.
La politique, c’est ce qu’on est en train de faire : défendre ce qui nous est essentiel à tous. Des gens qui vivent près d’une des rivières les plus polluées de France me disent que leurs enfants ne peuvent pas se baigner dans l’eau où eux se baignaient. Ce sont leurs souvenirs d’enfance. On nous prive aussi d’un imaginaire. C’est d’une grande violence. L’avenir, ce n’est pas la chimio, l’endométriose ou un diabète à 30-40 ans.
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Nous voulons un avenir serein, une sérénité alimentaire. Nous voulons que les agriculteurs et les éleveurs indépendants puissent gagner leur vie, avoir des week-ends et embaucher sur leur ferme, être respectés et définir les prix de ce qu’ils produisent.
Cette lutte a donc créé du commun…
Quand on vit plusieurs années de traitement contre le cancer, une solitude sociale s’installe, une crainte, une précarité. Il y a une joie immense à se réunir alors qu’on vient d’endroits différents, des urbains, des ruraux, des agriculteurs, des gens qui n’ont jamais mis un pied dans un champ. On peut partager nos détresses, nos colères, nos angoisses. On bosse ensemble, on se marre… et on apprend des mauvaises nouvelles, des membres de Cancer Colère qui sont ou retournent à l’hôpital.
On est rappelés à l’urgence de notre lutte. Et quand on est autour d’une table, il y a une telle énergie que la peur n’est plus là. On est en train de fissurer ce mur politique qui protège les industriels de l’agriculture et de la chimie. Personne n’accepte de tomber malade pour protéger des profits industriels. On sait que la lutte va être longue et féroce, mais on a une énergie du diable.
Cela nourrit-il l’espoir ?
Des camarades du collectif sont en train de monter un pôle collectif de soins, pour parler de nos angoisses et nos espoirs. Si nous, on voit la lumière, alors qu’on a un risque de récidive permanent au-dessus de nos têtes, des gens qui ne sont pas malades peuvent voir la lumière avec nous. Ce que je voudrais dire, c’est : ne laissez pas l’inquiétude vous saisir.
Où que vous soyez, vous pouvez faire quelque chose. Si je n’avais pas une sérieuse probabilité d’y arriver, je ne serais pas là. Ce qui nous empêche, c’est un système politique qui protège des intérêts de quelques-uns. Donc, il faut changer ce système, transformer le modèle agricole. On ne va rien lâcher. Mon espoir, il est solide comme un chêne. La vie est plus forte que leur politique de mort.
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