« Il y a autant de morts l’été que l’hiver » : au-delà des vagues de froid, la rue tue des personnes sans-abri toute l'année
Le plan Grand froid remet au premier plan les morts à la rue. Mais au-delà de l’urgence hivernale, les données et les acteurs de terrain rappellent une réalité plus constante : le sans-abrisme tue toute l’année, indépendamment des températures.
le 30 décembre 2025
À Reims, dans la nuit du 24 au 25 décembre 2025, Morgan Rose, 34 ans, est mort alors qu’il dormait dehors. Originaire de la ville, il vivait à la rue depuis plusieurs années. Son décès vient — selon le décompte tenu par le collectif Les Morts de la Rue — s’ajouter à ceux de près de 750 personnes mortes dans la rue depuis le 1er janvier 2025.
Dans les heures qui ont suivi, une partie de la presse a mis en avant les conditions météorologiques pour expliquer sa mort. Les mots « froid » et « mort de froid » sont souvent revenus. Mais cette lecture ne suffit pas à rendre compte de la réalité des décès à la rue. « Les gens meurent en toute saison dans nos rues par défaut de prise en charge. Parce que la rue tue. C’est la rue qui tue », explique Alexandre Wasieczko, de Médecins du monde.
Être sans-abri c’est risquer une mort prématurée
Si ce Noël 2025 a été largement qualifié de « plus froid depuis 15 ans », il est surtout, comme le soulignait l’agroclimatologue Serge Zaka, « noyé dans un océan d’anomalies chaudes. » Mais chaque hiver agit comme un révélateur, et concentre l’attention sur une réalité qui, le reste de l’année, demeure largement reléguée hors champ. « Pourtant, il y a autant de morts l’été que l’hiver », souligne Alexandre Wasieczko.
Les rares données disponibles confirment ce constat. Selon le collectif Les Morts de la Rue, la première cause de décès des personnes sans domicile est la mort violente : accidents — notamment de la circulation — et agressions. Viennent ensuite des causes liées à l’état de santé et aux conditions de vie.
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Une étude du Bulletin épidémiologique hebdomadaire (BEH), la revue de Santé publique France, publiée en 2015, montre que les décès sont majoritairement dus à des maladies cardiovasculaires, à des intoxications ou à des suicides. Autrement dit, la rue expose durablement celles et ceux qui y vivent à des risques multiples, bien au-delà des seules vagues de froid.
Dans son rapport d’octobre 2025, le collectif Les Morts de la Rue rappelle ainsi que le fait d’être « sans-abri », « sans domicile » ou « sans chez-soi » constitue, en soi, « un facteur de mortalité prématurée indépendant de tout autre facteur social défavorable ». Les chiffres sont sans appel : l’âge moyen au décès des personnes sans-abri est inférieur de 32 ans à celui de la population générale.
L’hébergement d’urgence : un dispositif « sursaturé »
Cette exposition aux risques est d’autant plus marquée que l’accès à un abri reste, pour beaucoup, hors de portée. « Le dispositif d’hébergement d’urgence est sursaturé. Si vous voulez être pris en charge aujourd’hui, c’est limite s’il ne faut pas être une femme enceinte de sept mois avec déjà des enfants en bas âge et éventuellement un cancer », décrit Alexandre Wasieczko.
Ce constat ne tient pourtant pas à une absence totale de solutions matérielles. « Il y a quand même un certain nombre de structures, d’immeubles, etc., que l’État pourrait utiliser pour du séjour temporaire en période hivernale. Mais il n’y a pas de volonté politique. »
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Le dernier rapport des Morts de la Rue met cette inertie en perspective : année après année, les chiffres montrent une augmentation continue du nombre de décès recensés depuis le premier rapport publié en 2012. Cette progression s’inscrit dans un contexte où la Fondation pour le logement des défavorisés observe quant à elle une hausse constante du nombre de personnes sans domicile, passé de 330 000 à 350 000 entre 2023 et 2024.
À l’échelle locale, ce décalage entre l’ampleur des besoins et la réponse publique est également perceptible. Éric Quénard, élu municipal et candidat de la gauche et des écologistes aux élections municipales à Reims, pointe une action trop ponctuelle : « Le manque de logement et la saturation des appels au mois de décembre démontrent bien que le mal-logement n’est traité qu’au moment des fêtes de fin d’année. Et d’élargir : le décès tragique de Morgan rappelle que le mal-logement est une question qui doit interpeller l’État et l’ensemble des collectivités. »
L’indifférence de l’État condamne les plus vulnérables
Cette défaillance apparaît encore plus nettement lorsque la rue concerne des personnes exilées. « Il n’y a pas de premier accueil en France. Vous êtes promis à la rue dès votre arrivée, sans prise en charge de vos besoins élémentaires, explique Alexandre Wasieczko. Dès lors qu’il s’agit de migrants, on est dans le néant absolu. »
Selon lui, cette situation s’inscrit dans un climat politique plus large. « Il y a vraiment une idéologie qui se met en place, un tapis rouge qui est déroulé pour le Rassemblement national, poursuit-il. Les pouvoirs publics ont peur de créer un “appel d’air” s’ils se mettent à aider ces populations. »
À Reims, Éric Quénard relie le décès de Morgan Rose à un constat plus général : « La mort d’un homme [dans la rue] est un échec pour la société. »
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