« On ne lâchera pas, même si l’État est en dessous de tout » : au Salon des maires, des élus bien seuls face à la transition écologique
Après avoir multiplié depuis 2017 les investissements en faveur du climat et de la biodiversité, les premiers magistrats, réunis jusqu’à ce jeudi au Salon des maires, achèvent leur mandat en étant lâchés par l’État et attaqués par les climatosceptiques.
le 20 novembre 2025
Et Mathieu Lefèvre est arrivé. Heureusement reconnu par les deux élus locaux animateurs du forum consacré à la transition écologique, en cours ce mercredi au Salon des maires de France (AMF), le ministre délégué chargé de la transition écologique, depuis deux mois seulement, transmet le maigre message que ce quidam du gouvernement Lecornu 2 a la capacité de délivrer à l’assemblée des édiles de proximité.
« Vous êtes les premiers agents de la transition écologique », débute-t-il. « Ah, il nous passe la pommade », entend-on dans les rangs de la salle du palais des congrès de la porte de Versailles. Bien utile quand la suite s’annonce urticante. Après avoir reconnu les centaines de millions d’euros de crédits supprimés dans les lignes budgétaires vertes du projet de loi de finances 2026, cette étoile filante de Renaissance se défausse : « C’est le niveau local qui apportera les réponses. L’argent de l’État doit être un levier. On ne fera pas la transition qu’avec les crédits publics. »
Conséquences fâcheuses
Aide-toi, le ciel t’aidera : la messe est dite. Moins 500 millions d’euros pour le fonds d’accélération de la transition écologique dans les territoires, dits « Fonds vert » ; moins 100 millions pour le fonds économie circulaire ; moins 90 millions pour les agences de l’eau, sans compter les menaces sur l’existence même de l’Ademe (agence de la transition écologique), ou sur les missions de l’Agence pour la biodiversité…
Les détricotages des soutiens financiers et techniques de l’État s’ajoutent aux baisses de ressources des communes (lire page 6). Ces mesures austéritaires envisagées pour 2026 sont certes encore suspendues aux discussions du Parlement. Mais les précédents coups de frein budgétaires ont déjà eu des conséquences fâcheuses.
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« Les investissements des collectivités en faveur de la décarbonation des secteurs du bâtiment, de l’énergie et des transports ont progressé depuis 2017 (+ 18 % en volume) pour atteindre près de 8 milliards d’euros en 2023 », commence à se féliciter l’Institut pour l’économie et le climat (I4CE), dans une note publiée il y a une semaine.
Après s’y être mises à la fin du mandat précédent (2014-2020), les communes et intercommunalités ont accéléré de 2020 à 2023 (+ 18 % d’investissements en volume depuis 2017, malgré l’inflation des coûts énergétiques et des matières premières).
Le développement des transports collectifs urbains, ferroviaires et cyclables a été plébiscité, devant la rénovation énergétique des bâtiments, la modernisation de l’éclairage public et l’acquisition de véhicules bas carbone. Mais le moteur de la transition écologique locale cale. Ça tombe mal : pour tenir nos engagements climatiques, les efforts nécessaires entre 2025 et 2030 devraient passer de 13 milliards à 19 milliards d’euros, selon l’I4CE.
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« La situation est catastrophique. En trois mandats, j’ai connu deux inondations, les canicules, la multiplication des sangliers dont le réchauffement favorise le cycle de reproduction. Comment avance-t-on rapidement, dans ces situations d’urgence ? On est à la limite de notre capacité financière en raison de l’assèchement fiscal », s’alarme Jean-François Vigier, au bout de son troisième mandat à Bures-sur-Yvette (Essonne). « Quarante mille établissements scolaires sont à rénover. À 1 million par bâtiment, ça fait 40 milliards. Ce n’est pas en dix ans qu’on y arrivera », prévient son collègue d’Arcueil, Christian Métairie.
Les baisses budgétaires se traduisent par des renoncements très concrets. Première édile d’Auray (Morbihan), Claire Masson a dû faire face aux conséquences de la tempête Ciaran en 2023, des inondations de 2024, aux effets des vagues submersives et à la multiplication des vagues de chaleur l’été, même en Bretagne. « Végétaliser une rue pour mieux absorber l’eau et éviter les puits de chaleur, c’est 300 000 euros au lieu de 150 000 euros. On l’a fait avec l’aide de l’agence de l’eau, même si elle a eu du mal à nous suivre à cause des ponctions de l’État. Un pont est aussi à rénover. Tel quel, c’est 500 000 euros. Pour réinstaurer la zone humide à côté, c’est 500 000 euros de plus. Les habitants nous poussaient à le faire. Mais ni l’agence de l’eau ni la communauté de communes n’ont pu nous aider. Finalement, on a trouvé 100 000 euros pour un peu désembitumer. »
« Ce qui m’inquiète, c’est l’instabilité réglementaire »
Jusqu’à présent, les maires les plus débrouillards parvenaient à impulser des changements écologiques et à les financer, en jouant des lois (Green Deal européen, Stratégie nationale bas carbone, plan d’adaptation à + 4 °C, loi Egalim pour l’alimentation, Gemapi pour l’eau, Agec pour les déchets…), des plans et schémas réglementaires (PLU, Plui et Scot pour l’urbanisme ; PCAET de planification air-énergie-climat ; PPRI et PPRIF pour les risques d’inondations et d’incendie ; PLM pour les mobilités ; PLH pour l’habitat…) ; ou des centres de ressources (services déconcentrés et opérateurs de l’État, autres collectivités, Caisse des dépôts et consignations, Banque publique d’investissement…).
« Ce qui m’inquiète, c’est l’instabilité réglementaire qui nous pousse à ne plus agir. On le voit avec les ZAN (zones zéro artificialisation nette des sols – NDLR). Plus personne n’a intérêt à la sobriété foncière », déplore Florian Bercault, président de Laval Agglomération (Mayenne).
Les maires se retrouvent aussi en première ligne face au renouveau du climatoscepticisme. « Nous sommes clairement à contre-courant au sujet des politiques climatiques et environnementales. L’État se désengage. Les citoyens, qui nous parlaient beaucoup d’écologie en 2020, pensent désormais à la santé et à la sécurité. Mais nous avons acquis un véritable savoir-faire. On ne lâchera pas, même si l’État est en dessous de tout », affirme Philippe Rio, maire PCF de Grigny.
Pour apaiser les maux des maires, le ministre délégué n’a rien en poche. Une nouvelle décentralisation ? Un moyen pour l’État de refourguer aux collectivités des missions dont il ne veut plus, sans financement supplémentaire, décode son auditoire. « Il faut réinventer les relations des collectivités et de l’État », essaie-t-il ensuite, sans plus de succès. De guerre lasse, Mathieu Lefèvre lâche : « Si on s’oppose les uns aux autres, on n’y arrivera pas. »
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