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Lu sur Ce qu’un juriste doit dire aujourd’hui face à l'extrême droite - La chronique de Dominique Rousseau - 15 novembre 2025 | L'Humanité : lire, agir

Ce qu’un juriste doit dire aujourd’hui face à l'extrême droite

15 novembre 2025

Il est un moment où il faut dire les choses. Quand Trump fait campagne en clamant partout que « les migrants empoisonnent le sang de notre pays ». Quand Milei, le nouveau président de l’Argentine, se présente dans ses meetings avec une tronçonneuse pour montrer qu’il veut couper les services publics.

Quand l’extrême droite est à 30 %, quand elle gouverne en Slovaquie et en Italie alliée avec la droite, quand elle est dans la majorité parlementaire en Suède, quand le Rassemblement national est considéré comme un parti de gouvernement, un juriste ne peut rester tranquillement assis dans son bureau.

Il doit dire les choses. Non pas celles qui seraient inventées pour le plaisir de la critique mais celles qui sont clairement exposées dans tous les écrits et paroles publiques de l’extrême droite.

Par exemple, la discrimination en fonction de l’origine ou de la religion qu’elle défend est contraire à l’article 1er de la Constitution qui pose le principe d’égalité devant la loi. L’expulsion des immigrés qu’elle propose est contraire au principe de fraternité qui figure à l’article 2 de la Constitution.

Le contrôle de la presse et de la justice qu’elle prévoit est contraire à la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen qui dispose que les droits énoncés sont faits pour permettre aux citoyens de « comparer » les actes du pouvoir politique à ces droits et, le cas échéant, de « réclamer » leur respect par les représentants.

 

Le retrait souverainiste qu’elle soutient est contraire à l’alinéa 15 du préambule rédigé en 1946 par les acteurs de la Résistance et qui énonce que « la France consent aux limitations de souveraineté nécessaires à l’organisation et à la défense de la paix ».

Bref, le programme écrit de l’extrême droite qui annonce discrimination, expulsion, État sans contre-pouvoirs, retrait souverainiste attaque au cœur tout ce qui a fait la France depuis 1789 et son rayonnement dans le monde bien au-delà de son poids démographique.

Dire ces choses-là ne suffit pas ; il faut aussi dire les principes du monde qui vient car l’extrême droite progresse des bouleversements qui cassent les repères dans lesquels les sociétés se reconnaissaient.

Dans les écoles, quartiers, villages, lieux de travail, les citoyens imaginent, agissent et fondent une manière nouvelle de faire société : système d’échanges locaux, réseaux d’entraide scolaire, accueil des étrangers et partage des coutumes.

Toutes ces forces de vie sont là, souvent lumineuses, mais qui attendent d’être mises en lumière par des intellectuels qui oseraient penser le présent. Quand Voltaire, Diderot, Rousseau ou Condorcet pensent leur société, ils ne regardent pas le passé sécurisant des liens féodaux. Ils inventent les mots – contrat social, citoyen, république – qui vont permettre à la société de s’arracher de sa représentation ancienne et de construire une autre forme du vivre-ensemble.

Aujourd’hui, l’État de droit disparaît doucement sous le coup d’atteintes répétées aux libertés d’expression, de manifestation, aux droits syndicaux, à la santé, au logement… Avant sa disparition complète sous les attaques de l’extrême droite, un juriste doit parler pour défendre ce que les citoyens ont construit par leurs luttes politiques, sociales et intellectuelles : l’État de droit caractérisé par la séparation des pouvoirs et la garantie des droits fondamentaux. 

Dominique Rousseau

Professeur de droit constitutionnel

 

 

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