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Lu sur Justice fiscale : comment la gauche a imposé la taxe Zucman dans le débat public - L'Humanité

Justice fiscale : comment la gauche a imposé la taxe Zucman dans le débat public

En moins d’un an, l’impôt plancher de 2 % sur les ultra-riches s’est imposé au cœur du débat public, malgré les outrances des libéraux. Une conquête de l’opinion patiemment construite grâce à la coordination des équipes de l’économiste, de militants telle Camille Étienne et des parlementaires de gauche. Récit.

le 23 octobre 2025

Emilio Meslet

C’est donc ici que se prépare la révolution. Le cinquième étage de la Paris School of Economics, dans le sud de Paris, a pourtant des allures de simple laboratoire de recherche, avec ses indéchiffrables équations inscrites au feutre noir et ses doctorants à lunettes.

Mais, à en croire les alertes des Échos, de l’Opinion ou encore du Figaro, il ne faudrait pas se fier aux apparences. Depuis l’obscur bureau 31, un « militant d’extrême gauche » de 38 ans qui « vise la destruction de l’économie libérale » (Bernard Arnault) et ses disciples, animés par « la haine des riches » (Le Point), ourdissent un odieux complot contre les multimillionnaires et autres milliardaires.

Pourquoi la taxe Zucman séduit 85 % des Français

L’Humanité s’attendait presque à rencontrer l’ennemi public numéro 1, mais c’est un homme au visage rond et à l’air timide qui a ouvert la porte. Gabriel Zucman est cet économiste mondialement reconnu, qui terrifie les puissants, au point d’atterrir désormais en une de leurs journaux, rarement pour en dire du bien. Illustre inconnu il y a encore un an, l’ex-enseignant à Berkeley (États-Unis) est devenu, d’après la plateforme Tagaday, la 9e personnalité la plus citée dans les médias français en septembre.

Devant Jordan Bardella, Jean-Luc Mélenchon ou encore le Ballon d’or, Ousmane Dembélé. Et ce, grâce à un chiffre : 2 %. Le taux auquel il souhaite que l’administration fiscale prélève les 1 800 foyers détenteurs d’un patrimoine supérieur à 100 millions d’euros. « Contrairement à une idée tenace, toutes les catégories sociales paient beaucoup d’impôts en France. Toutes sauf une : les milliardaires. (Ils) paient proportionnellement à leur revenu deux fois moins d’impôts que la moyenne », justifie le lauréat de la prestigieuse médaille John-Bates-Clark 2023, l’équivalent du Nobel d’économie pour les moins de 40 ans.

Alors que le projet de loi de finance 2026 arrive dans l’hémicycle de l’Assemblée nationale ce vendredi, Gabriel Zucman et son impôt plancher, censé rapporter entre 15 et 25 milliards d’euros par an, vont à nouveau se retrouver sous les projecteurs. Timing idéal pour la sortie, ce même jour, de son nouveau livre au titre un brin « méthode Coué » : Les milliardaires ne paient pas d’impôt sur le revenu et nous allons y mettre fin.

 

Un outil de 54 pages, publié au Seuil, pensé pour faire de la « pédagogie » auprès d’un public large. En réalité, pas rebutée par l’apparente technicité du sujet, l’opinion est déjà conquise. Les mobilisations sociales des 10 et 18 septembre, avec leur ribambelle de pancartes appelant à « taxer les riches », en ont été la meilleure preuve.

La taxe Zucman est plébiscitée, selon un sondage Ifop pour l’Humanité Magazine, par 85 % des interrogés. Et même par les chefs d’entreprise, conscients que seule une infime minorité d’entre eux est visée : ils sont 76 % à souhaiter sa mise en place, malgré la ferme opposition du gouvernement et du Medef qui crient au « communisme » et à la « spoliation ». « Moi, je ne sais pas danser la « Zucmania » et je n’ai pas l’intention de m’y adonner », a contre-attaqué Patrick Martin, patron des patrons et leader d’un grand meeting anti-taxe… finalement annulé.

Un projet porté jusqu’au G20

Cette victoire culturelle n’est pas tombée du ciel. Il a fallu la construire. Elle est le fruit d’une étroite coordination stratégique entre l’économiste et ses équipes, des figures influentes de la société civile organisée et les parlementaires du Nouveau Front populaire (NFP). L’Humanité a rencontré ceux qui ont démontré, chacun dans leur couloir, que la gauche était encore capable d’imposer, comme ce fut aussi récemment le cas contre la loi Duplomb ou l’opposition à la réforme des retraites, ses sujets à l’agenda politico-médiatique.

« Les gens ont compris qu’il s’agissait d’une question démocratique car ils voient l’oligarchie financière prendre le pouvoir, comme aux États-Unis, se réjouit Nicolas Sansu, député communiste et suiveur de longue date des travaux de Gabriel Zucman. Avec cette idée qui rejoint notre devise républicaine, il a levé un tabou : nous pouvons transformer l’architecture fiscale. »

Après le choc de la crise financière de 2008 puis une thèse dirigée par son mentor Thomas Piketty, Gabriel Zucman se fait vite un nom. Sa cible ? Les ultrariches dont il décortique les techniques pour échapper à l’impôt. Il manque de peu d’être nommé professeur à Harvard, conseille ensuite Bernie Sanders et Elizabeth Warren lors de la primaire des démocrates américains en 2019 et rentre en France pour créer, en mars 2021, l’Observatoire européen de la fiscalité.

Avec en point d’orgue la coordination du Rapport mondial de l’évasion fiscale, paru en novembre 2023, dans lequel naît l’idée d’un « impôt minimum mondial sur les milliardaires, équivalent à 2 % de leur patrimoine ». La proposition tape dans l’œil de l’entourage du président Lula au moment où le Brésil est à la tête du G20.

L’économiste franco-américain se retrouve alors, en février 2024 à São Paulo, devant les ministres des Finances des pays les plus puissants du globe pour leur vendre, en huit minutes, sa taxe sur les ultrariches. « On sent qu’il se passe quelque chose », se souvient Quentin Parrinello, le bras droit que Gabriel Zucman est allé débaucher chez Oxfam. Même la France soutient officiellement cet impôt plancher, tout en sachant qu’il ne verra pas le jour à court ou moyen terme.

La taxe Zucman, une question ignorée dans les priorités budgétaires

Au début de l’été 2024, l’Hexagone est secoué par la dissolution de l’Assemblée nationale. Mais point de « Zucmania » à l’horizon. Le NFP ne se saisit pas vraiment de l’idée dans son programme commun et attend l’automne pour en débattre. La mesure n’est pas non plus retenue dans les dix chantiers budgétaires prioritaires, la faute aux socialistes qui s’inquiètent, dans des messages d’une boucle de discussion que l’Humanité a pu consulter, de potentiels « effets très antiéconomiques » de la taxe qui « pose un risque de désinvestissement sur l’économie française » en raison de la prise en compte, dans l’assiette fiscale, des biens professionnels.

Deux amendements, rédigés par l’insoumise Mathilde Feld et l’écologiste Éva Sas, sont déposés dans le budget 2025 sitôt balayé par la censure du gouvernement de Michel Barnier. Son successeur François Bayrou n’en voudra pas davantage, promettant à la place un simulacre de taxe sur les holdings aux écologistes et aux communistes reçus par Bercy.

Au même moment, l’ex-insoumise Clémentine Autain, députée membre du groupe Écologiste et social, déjeune avec un Gabriel Zucman bien décidé à peser dans le débat public. Et si elle déposait une proposition de loi ? Travaillée avec les équipes de l’économiste et coécrite avec sa collègue Éva Sas, celle-ci atterrit dans la niche parlementaire du groupe vert. « Je voulais un impôt à 3 % comme la règle des 3 % (taux maximal de déficit public autorisé par l’Union européenne, NDLR). C’était symbolique mais on a finalement conservé les 2 % pour rester raisonnable et essayer de la faire adopter », raconte Clémentine Autain, sans croire alors qu’un succès est possible.

Camille Étienne, militante écologiste aux 600 000 abonnés sur Instagram, entre dans le jeu, convaincue par un ami commun, Pierre-Natnaël Bussière (lequel n’a pas répondu à nos sollicitations), de l’aider à booster la notoriété du chercheur et de son impôt. Cela tombe bien : les députés écologistes ont prévu d’interdire, le même jour, les polluants éternels dont elle est la pourfendeuse.

« On a eu l’idée de lier la lutte contre les PFAS et la justice fiscale pour dire que ce n’était pas le moment d’avoir un budget austéritaire qui fera trinquer l’écologie alors qu’on a besoin d’argent pour la transition », explique Camille Étienne, qui se retrouvera, le matin du 20 février, dans la matinale de France Inter avec Gabriel Zucman.

Le soutien des économistes et des prix Nobel

Mais, dans l’Hémicycle, le débat est âpre. « Les macronistes ont tout fait pour pourrir notre niche parce que cette taxe est à l’opposé de tout ce qu’ils défendent depuis 2017 », retrace Éva Sas. Le camp présidentiel attise les peurs, agitant le risque de fuite à l’étranger des ultra-riches ou le danger de brider l’innovation. À la stupeur générale, le texte est finalement adopté en première lecture grâce à l’abstention du Rassemblement national, depuis devenu fervent opposant à la loi.

La machine est lancée, pilotée depuis un groupe Telegram entre économistes, élus et militants. Interventions médiatiques, tribune de soutien signée par sept prix Nobel d’économie… Emmanuel Macron est forcé de botter en touche, sur TF1 : « La taxe Zucman a un sens si elle est mondiale. »

Sa ministre des Comptes publics, Amélie de Montchalin, est obligée de reconnaître à demi-mot, dans l’émission Twitch Backseat, que le gouvernement cède au chantage d’exil fiscal des milliardaires. Même l’échec du vote au Sénat à 60 voix près, début juin, ne parvient pas à briser l’élan. François Bayrou lui donne, au contraire, un second souffle lorsqu’il annonce une purge des dépenses publiques de 44 milliards d’euros sans hausse d’impôt.

À la rentrée 2025, Gabriel Zucman est partout, même au JT de 20 heures. À longueur d’interview, sans adopter de posture partisane, il répète que « la France est un paradis fiscal pour milliardaires ». Après le hara-kiri du premier ministre, le PS réclame Matignon et assure qu’il mettra en œuvre cette taxation, accentuant la pression sur ceux qui ne veulent pas abandonner la fumeuse théorie du ruissellement.

Bernard Arnault, François Pinault… la riposte des ultra-riches

La réplique des libéraux est alors proportionnelle. Les possédants font tout pour décrédibiliser le messager, faute de pouvoir étouffer le message. D’ordinaire peu bavard, Bernard Arnault met publiquement en cause les « pseudo-compétences universitaires » de l’économiste accusé de vouloir « mettre à terre l’économie française ».

D’autres vont jusqu’à propager des fake news qui voudraient qu’il soit lui-même exilé fiscal ou détendeur d’une Rolex à 15 000 euros. La palme revient au Point, propriété de François Pinault et ses 27 milliards d’euros au compteur, qui se fend d’un édito dénonçant un improbable « zucmano-lepénisme ». Autant d’outrances qui donnent de l’écho à la vague. « Ils nous ont rendu service. Maintenant, tout le monde a compris que 2 %, c’est minime », sourit le sénateur écologiste Thomas Dossus.

Rejetée en commission des Finances par une alliance entre les macronistes, les Républicains et l’extrême droite, la taxe Zucman proposée par une gauche à l’unisson n’a a priori aucune chance d’être adoptée dans le budget 2026. Mais le soutien populaire lui assure une place de choix parmi les grands sujets qui feront l’élection présidentielle de 2027. C’était le plan depuis le départ.

Tag(s) : #justice fiscale
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