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Lu sur Laurent Frajerman, socio-historien : « une réussite du 10 septembre peut donner de la force à la date de l’intersyndicale » - L'Humanité

Laurent Frajerman, socio-historien : « une réussite du 10 septembre peut donner de la force à la date de l’intersyndicale »

Entre l’appel « Bloquons tout » du 10 septembre et la grande journée de l’intersyndicale du 18 septembre, le mouvement social cherche à pousser son avantage face à un pouvoir macroniste affaibli. Pour le socio-historien Laurent Frajerman, « un travail de conviction reste nécessaire » sur les conséquences de l’austérité.

le 9 septembre 2025

Naïm Sakhi

Quels effets a produits l’annonce par François Bayrou du vote de confiance dans la préparation du 10 septembre ?

D’un côté, cela a pu casser une dynamique qui n’était pas évidente à maintenir une fois passés les congés d’été. D’ailleurs, il y a un décalage entre la défiance à l’encontre d’Emmanuel Macron et le soutien au 10 septembre. Il ne faut pas sous-estimer le légitimisme dont bénéficient les institutions.

D’un autre côté, les plus déterminés ont sans doute été confortés : les appels à la mobilisation sociale ont déjà obtenu des résultats, dont le départ du premier ministre et un fort rejet des 44 milliards d’euros d’austérité, l’opinion ayant bougé cet été.

Que traduisent les différents modes de mobilisation ?

Le mouvement « Bloquons tout » est flou, dans une optique assumée d’agréger les mécontentements. Concrétiser des appels tournant sur les réseaux sociaux n’est pas évident. Il y a eu un début de coordination au travers des boucles Telegram, puis des assemblées générales.

 

Ces dernières n’ont pas été massives : 400 personnes pour l’Île-de-France. Les services de renseignements attendent 100 000 personnes.

Même si ce chiffre peut être minoré, il est suffisant pour construire des blocages et peser dans le débat. Cependant, de toute évidence, il n’est pas possible de bloquer le pays avec ces forces et les modes d’action préconisés, qui ont démontré leur inefficacité.

À quels modes d’action faites vous référence ?

Aux appels à ne pas consommer. Par exemple, décaler l’achat de courses du 10 au 13 septembre ou payer en liquide sera peu visible et n’aura pas de conséquences sur le capital. Ces modes d’action demeurent dans le répertoire du socialisme utopique du XIXe siècle.

L’idée de changer la société de l’extérieur était déjà critiquée par Karl Marx, qui avait démontré que l’emprise de l’économie capitaliste était plus puissante. Cette ébullition émane d’une partie de la population qui n’a pas de traditions de lutte établies.

D’ailleurs, ces propositions sont peu à peu remplacées par des appels au blocage de points centraux de l’économie. Cela peut conduire à des violences avec les forces de police, dans un esprit très différent des appels initiaux de l’été.

D’abord disparate, l’appel au 10 septembre a-t-il pris une coloration marquée à gauche, voire à l’extrême gauche ?

Je reste prudent. Des articles de presse ou rapports d’assemblées générales relatent la présence de catégories populaires, apolitiques, voire d’anciens gilets jaunes. Ce mouvement conserve sa diversité. Certes, dans le cadre d’AG, les militants d’extrême gauche sont à leur aise.

Ils ont un avantage évident sur des primo-manifestants pour orienter le mouvement. On peut penser à l’évolution des gilets jaunes, qui au fil du temps sont devenus moins nombreux et plus influencés. Par ailleurs, la CGT et Solidaires ont fini par appuyer le 10 septembre. Cela a conféré une crédibilité à une journée d’action qui en manquait.

Une des critiques que portent des partisans du 10 septembre est la stratégie du syndicalisme rassemblé, mais aussi des grèves perlées. En l’état, le mouvement social est-il suffisamment puissant pour conduire des grèves massives et reconductibles dès le premier jour d’une mobilisation ?

Malheureusement non. Durant le conflit sur les retraites, l’intersyndicale a mené un beau combat, mais prévisible. Cela s’explique par la division syndicale en huit organisations disparates et des cultures de lutte différentes. L’unité syndicale se focalise sur la recherche d’un compromis minimal.

Et l’intersyndicale n’a pas su innover, par exemple en appelant à deux jours de mobilisation consécutifs. Cependant, les centrales ont tenté de mettre la France à l’arrêt le 7 mars 2023. Cela n’a pas pris.

L’incantation à la grève générale est une chimère. Les organisations syndicales devront trouver un équilibre entre une journée par semaine et le mythe de la grève reconductible.

Peut-on imaginer une convergence entre les partisans les plus déterminés de « Bloquons tout » et l’appel de l’intersyndicale du 18 septembre ?

Une partie du mouvement demeure figée dans l’antisyndicalisme. Ceux qui l’ont lancé viennent de milieux indépendants ou de secteurs du salariat où le syndicalisme est faible.

Mais tout dépend de la dynamique. Une réussite du 10 septembre peut donner de la force à la date de l’intersyndicale. Ensuite, il faudra surveiller si des professions sont en capacité de construire des grèves fortes.

Enfin, n’oublions pas que la mobilisation contre la réforme des retraites a pris dans la population quand celle-ci a été convaincue que d’autres mesures étaient possibles. Le même travail de conviction est nécessaire au sujet de l’austérité.

Tag(s) : #Luttes sociales, #luttes citoyennes
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