Alors qu'une étudiante gazaouie a dû quitter la France, suite aux révélations de propos antisémites qu'elle aurait partagé sur les réseaux sociaux, le Quai d'Orsay a annoncé, vendredi 1 août, suspendre toutes les évacuations de civils palestiniens jusqu'à nouvel ordre. Membres du Collectif des avocats France-Palestine, Lyne Haigar et Amel Delimi dénoncent, auprès de « l'Humanité », une mesure condamnant l'intégralité du peuple palestinien à mourir dans le génocide en cours à Gaza.
le 4 août 2025
Le ministère des Affaires étrangères a annoncé, vendredi 1er août, que la France n’acceptera plus sur son territoire jusqu’à nouvel ordre de Gazaouis évacués.
En cause : les failles ayant permis l’accueil d’une étudiante gazaouie de 25 ans – qui devait faire sa rentrée en septembre à Sciences Po Lille – des propos antisémites qu’elle aurait tenus en ligne et qui lui valent aujourd’hui d’être visée par une enquête.
Des captures d’écran circulant sur les réseaux sociaux montrent qu’un compte – attribué à cette étudiante par des internautes et fermé depuis – a partagé des messages appelant à tuer des Juifs. De plus, « tous les profils qui sont entrés en France vont faire l’objet d’une nouvelle vérification », a annoncé le locataire du Quai d’Orsay, Jean-Noël Barrot.
Si l’étudiante en question a accepté de quitter la France pour le Qatar, le gel des évacuations condamne toute une population à survivre dans l’enfer qu’est la bande de Gaza. Membres du Collectif des avocats France-Palestine, spécialisé dans l’évacuation de civils palestiniens depuis novembre 2023, Lyne Haigar et Amel Delimi décryptent, pour l’Humanité, les dangers d’une telle décision :
Comment appréhendez-vous cette affaire au vu de votre travail depuis presque deux ans ?
Lyne Haigar : Nous sommes consternées. On n’a pas eu de primeur d’information de la part du Quai d’Orsay, avec lequel on est évidemment en contact. On l’a appris comme tout le monde sur Franceinfo, lorsque Jean-Noël Barrot a formulé ses déclarations. On ne sait même pas si c’est quelque chose qui était décidé en amont ou si c’est une déclaration intempestive spontanée. Mais, comme d’habitude, on fait peser sur tous les Palestiniens des propos antisémites relayés par une jeune étudiante.
Vous pointez, dans un communiqué, que cette suspension violerait plusieurs droits. Lesquels ?
Amel Delimi : C’est une punition collective qui a des conséquences dramatiques pour des personnes qui n’ont aucune responsabilité dans les propos qui auraient été tenus par cette jeune étudiante. Nous représentons plusieurs familles qui ont fait l’objet d’une protection en France en vertu de la Convention du Genève.
Ces personnes-là ont un droit fondamental à la réunification familiale. On vient, en toute en violation de toutes les conventions dont la France est signataire, prendre une décision totalement arbitraire, unilatérale, sans aucun fondement légal.
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Les évacuations ont été bloquées pendant plus d’un an et demi depuis la fermeture de Rafah. C’était l’excuse qui nous a été donnée pendant des mois, alors même que plein d’évacuations se faisaient par d’autres postes de frontière. Nous avons beaucoup insisté sur le fait que d’autres solutions étaient possibles et ça s’est finalement débloqué à partir d’avril.
Le Quai d’Orsay s’est planqué derrière les autorités israéliennes pour se dédouaner jusqu’en avril 2025 et la reprise des évacuations. Or, au moment où la situation s’assouplit du côté de Tel-Aviv, nous faisons face à un point de blocage du côté de la France. Le gouvernement assume vouloir violer l’obligation de résultat en matière de réintégration familiale.
Cette décision intervient près d’un mois après que votre collectif a obtenu de la Cour nationale du droit d’asile (CNDA) un statut de réfugié pour une exilée palestinienne et son fils. En quoi ce timing est significatif de la politique du gouvernement sur le génocide en cours dans la bande de Gaza ?
A.D. : C’est l’incarnation du « en même temps ». La CNDA a rendu sa décision suite au combat que nous menons depuis plus d’un an et demi. Des juges ont rendu, en vertu de rapports d’ONG, des décisions de la Cour internationale de justice et de déclarations de pays comme la France, une décision fondée en droit.
Mais le gouvernement préfère reconnaître un État palestinien et en même temps faire en sorte que tous les civils pouvant être sauvés de l’enfer de Gaza soient piégés. On le ressent par la rapidité avec laquelle tous les membres du gouvernement ont repris cette affaire, ont tweeté alors même qu’une procédure pénale a été ouverte.
Cette jeune fille aurait été entendue, mais n’a même pas fait l’objet d’un placement en garde à vue. Il y a une procédure, des lois, un cadre légal qui permet, pour chaque infraction, d’être qualifié et de faire l’objet de condamnation. Ils ont communiqué plus vite que leur ombre. On a l’impression que le ministère des Affaires étrangères n’attendait que ça. Cela relève de l’essentialisation et du racisme.
L.H. : Le parallèle est très intéressant. Si jamais nous avions voulu limiter les effets de l’arrêt émis par la CNDA, nous aurions utilisé cette affaire apparue au début du mois d’août. Surtout que cette décision a été critiquée par la classe politique, qui a annoncé – comme d’habitude à tort, quand on va trop vite sur les décisions de justice – que la France allait accueillir une vague de réfugiés gazaouis. C’est radicalement faux. La CNDA reconnaît juste le statut de réfugié à ceux qui ont déjà pu rejoindre l’Hexagone. Cela donne l’impression que Jean-Noël Barrot a pris la moindre excuse pour dire : « La CNDA a déconné, mais ne vous inquiétez pas, on fait le boulot. » Il fait juste de nouveau le jeu de l’extrême droite.
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Le manque de vérifications concernant les tweets antisémites de l’étudiante en question vous étonne ?
A.D. : Nous n’avons pas porté la demande de cette jeune étudiante, qui a été intégrée au Programme français d’accueil des chercheurs et artistes palestiniens (PAUSE). Nous savons donc tout juste que le dossier a été initié par le ministère de l’Éducation nationale. Ce n’est évidemment pas à nous de dire qui a eu tort sur les vérifications. En ce qui nous concerne, nous savons que des vérifications sont faites. Tout simplement car les demandes d’asile sont contrôlées.
Que les tweets de cette étudiante, antérieurs à sa sortie de Gaza, n’aient pas été relevés, est étonnant. Surtout qu’il y a différents acteurs présents pour chaque évacuation… dont, en premier lieu, le Coordinateur des activités gouvernementales dans les territoires (COGAT), une branche de l’armée israélienne. Je ne peux pas vous dénombrer les fois où on nous a dit : « Ah non, il y a un refus du COGAT pour être sur la liste. » Et ce, sans aucune explication.
Le Quai d’Orsay a annoncé qu’il allait procéder à de nouvelles vérifications concernant les réfugiés déjà présents sur le territoire français. Est-ce que cela concerne aussi les familles dont vous avez la charge ?
A.D. : Le ministère n’a pas exprimé de périmètre pour ces vérifications. Comme Jean-Noël Barrot parlait de la suspension de l’ensemble des évacuations, nous avons considéré que cette décision nous concerne aussi. C’est d’une absurdité sans nom de vouloir procéder à une double vérification. Nous avons déjà des cas de Palestiniens qui sont de nouveau interrogés après la fouille de leurs réseaux sociaux par les autorités.
La France est en train de perpétuer le même mécanisme qui est à l’œuvre dans la bande de Gaza.
Il y en a qui nous ont dit : « J’ai l’impression d’être devant un procureur, d’être interrogé par le Mossad (les services secrets israéliens, NDLR). » Il y a une obsession sécuritaire quand il s’agit de demandeurs d’asile Palestiniens. Avec la fin des évacuations, la France est en train de perpétuer le même mécanisme qui est à l’œuvre dans la bande de Gaza : soit des punitions collectives à l’encontre de toute une population parce que l’un ou l’autre a commis une faute ou un crime.
Si cette interdiction se poursuit dans les prochaines semaines, en quoi cela va affecter votre travail ?
L.H. : Les dossiers enclenchés seraient complètement stoppés. Nous avons encore vingt Palestiniens qui sont, en ce moment même, sur les listes d’évacuation. Ce sont les familles d’exilés ayant obtenu le statut de réfugié en France. Ces demandes ont été portées il y a des semaines et elles n’attendent qu’un coup de fil pour quitter la bande de Gaza.
Tous les demandeurs d’asile n’ont pas encore obtenu leur statut. Or, l’État français attend, la plupart du temps, que ces derniers l’obtiennent pour statuer la réintégration familiale. En réalité, au vu des dangers encourus à Gaza, la diplomatie française pourrait lancer les évacuations avant.
Ces familles sont directement impactées par cette décision intempestive. Nous avons eu connaissance d’évacuations prévues dans deux jours, mercredi 6 août. Par exemple une femme enceinte qui devait rejoindre son père, qui ne pourrait plus pouvoir voyager car son terme sera trop avancé et qu’il sera trop tard. Donc elle va faire naître un bébé au milieu des bombes, et où elle ne pourra pas le nourrir.
Au vu de la situation, quels sont les recours à votre disposition pour forcer ce blocage politique ?
L.H. : La décision du Quai d’Orsay déplace le dossier du côté du tribunal administratif. Ce qui n’est d’ailleurs pas très malin de la part du ministre des Affaires étrangères.
Nous nous réservons donc la possibilité d’engager des contentieux. En espérant que le ministère revienne à la raison. Car, non seulement les Gazaouis auront, d’ici-là, le temps de mourir dans un bombardement, mais il est maintenant officiel que la famine aura des conséquences définitives sur la population.
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