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Lu sur « Si Vencorex ferme, il n’y aura plus rien ici » : en Isère, les travailleurs de la chimie misent sur un projet de coopérative pour éviter une catastrophe en cascade - L'Humanité

« Si Vencorex ferme, il n’y aura plus rien ici » : en Isère, les travailleurs de la chimie misent sur un projet de coopérative pour éviter une catastrophe en cascade

En Isère, les salariés d’Arkema se battent pour sauver leur outil de travail, menacé par la possible fermeture de leur fournisseur, Vencorex. Par un effet domino, ce sont de nombreux secteurs stratégiques, tels le nucléaire et la défense, qui pourraient être impactés.

le 28 mars 2025

Léa Darnay

 Pour Julien1l’usine Arkema, pièce maîtresse de la plateforme chimique de Jarrie, dans la vallée de la Romanche (Isère), c’est une histoire familiale. Il y a une soixantaine d’années, son grand-père a monté l’unité dans laquelle il travaille aujourd’hui. Ce 24 février, bien que vêtu de son bleu de travail, le jeune opérateur n’est pas à son poste. Il se tient devant son entreprise, comme tous les jours depuis début janvier. Un camarade arrive avec une remorque de brindilles de bois qu’il renverse à côté des piles de pneus et de palettes, pour raviver la flambée, signe de contestation sur le piquet de grève. Avec ses collègues, ils jouent à des jeux de société, parlent, mais surtout attendent inlassablement une issue favorable à leur situation.

Début décembre, ce fabricant de chlore, de soude et d’hydrogène a annoncé un plan social d’envergure : la suppression de 154 postes sur les 344 existants. « Ironiquement, je vais sûrement participer à la fermeture de l’atelier que mon grand-père a construit », glisse le jeune opérateur avec un sourire nerveux. Tout cela à cause d’un « effet domino ». La direction d’Arkema, multinationale française de la chimie, justifie son plan social en Isère par la fermeture possible de sa voisine Vencorex. Située à Pont-de-Claix, à quelques kilomètres de là, cette société lui fournit le chlorure de sodium lui permettant de produire à son tour du chlore.

L’espoir d’une coopérative

En septembre dernier, Vencorex, qui fabrique des produits intermédiaires nécessaires à la fabrication de mousse et des substances chimiques entrant dans la composition de peintures et vernis spécialisés, utilisés à leur tour par de nombreuses branches industrielles (automobile, train, avion, construction…), a été placé en redressement judiciaire. Le sort de 480 salariés est en suspens.

Une seule offre de reprise a été proposée, celle du groupe chinois Wanhua, un géant de la chimie qui pèse 24 milliards d’euros de chiffre d’affaires et dont une filiale thaïlandaise se trouve être la concurrente directe de l’entreprise iséroise. Le 6 mars dernier, le tribunal de commerce de Lyon a jugé cette offre « pas assez aboutie ». En revanche, il a qualifié de « viable » la proposition de dernière minute des salariés : la création d’une SCIC (Société coopérative d’intérêt collectif). Pour donner du temps à cette candidature, une prolongation de six mois de la période d’observation de l’entreprise iséroise a été concédée, avec une audience intermédiaire le 3 avril qui pourrait être décisive.

 

« Un effet en cascade sur toute l’industrie »

Portée par la Fnic (fédération des industries chimiques) de la CGT et les salariés, et soutenue par les collectivités territoriales et certains industriels de Pont-de-Claix, la création d’une coopérative représente l’un des derniers espoirs pour sauver les emplois et garantir la pérennité de l’activité, interconnectée à une multitude d’industries et d’entreprises. Néanmoins, malgré la bataille acharnée des travailleurs et travailleuses de Vencorex, marquée par une grève de deux mois fin 2024, les 136 premières lettres de licenciement sont parties le 26 février, menaçant d’« un effet en cascade sur toute l’industrie, à l’instar d’Arkema, en aval et en amont, que personne ne peut imaginer », regrette Jean-Marc Durant, secrétaire départemental du PCF de la Drôme.

 

Si les Drômois s’inquiètent, c’est que le sel, élément essentiel à l’industrie chimique de l’agglomération grenobloise, se trouve sur leurs communes de Hauterives et de Tersanne, dans la Drôme des collines. L’extraction du sel des mines, après avoir été dissous dans l’eau, devenu de la saumure, se fait à une profondeur de 1 000 à 2 000 mètres. Depuis plus de cinquante ans, la société Chloralp, filiale de Vencorex, exploite cette concession.

Des risques géologiques

L’autorisation préfectorale d’extraction de 300 000 tonnes par an de saumure est valable jusqu’en 2043. Lié par un pipeline traversant le massif des Vercors, le site de Pont-de-Claix représente l’unique débouché à la saumure extraite, qui produit ensuite du sel pour sa propre consommation, ainsi que pour Arkema. Avec la fermeture de Vencorex, ces mines en amont se retrouvent prisent au piège. « Il est impossible d’arrêter la production de saumure à Hauterives avant des dizaines d’années sans risque d’effondrements géologiques, alerte Jean-Marc Durant. Il en va non seulement de l’avenir de sept salariés drômois, mais du devenir de dizaines d’hectares fragilisés où nichent des villages ! »

Les inquiétudes environnementales se mêlent aux inquiétudes sociales. « À Hauterives, Jarrie et Pont-de-Claix, ce ne sont pas loin de 2 000 postes directement touchés par la mise en liquidation de Vencorex, reprend le responsable communiste. En aval, ce sont plus de 6 000 postes industriels impactés dans la région, sans parler des services publics ou de l’immobilier près des plateformes chimiques ! »

Un site bénéficiaire

À Arkema, la direction « a profité d’un effet d’aubaine », accusent les salariés, pour réduire la voilure « malgré un site bénéficiaire ». Sous les tonnelles du piquet de grève, la colère est grande, l’incompréhension aussi. « Depuis septembre, les unités de dérivés chlorés étaient éteintes sous prétexte de maintenance, affirme Maxime Morrant, opérateur gréviste. En décembre, ils ont finalement acté qu’elles ne redémarreraient pas, évidemment en supprimant les postes les accompagnant. »

Tous les jours, les salariés de RSA, usine située sur le site d’Arkema, viennent les soutenir. Ils ne sont pas dupes. Pour eux aussi, l’avenir ne tient plus qu’à un fil. Depuis début 2025, les contrats des intérimaires n’ont pas été renouvelés dans cette ancienne filiale d’Arkema, et les 83 salariés restants sont en activité partielle. Les travailleurs, qui produisent du saphir synthétique et de la poudre d’alumine notamment pour le luxe, affichent une baisse d’activité de 30 %. « C’est dommage de laisser partir un savoir-faire unique en France », déplore Isak Kose, délégué syndical CGT de RSA. Le travailleur montre avec fierté une vitre de montre fabriquée pour Rolex. « Nous sommes complètement interdépendants d’Arkema, reprend-il, si Vencorex tombe, nous tombons aussi. »

Chômage technique

Ce discours trouve un écho partout dans l’agglomération grenobloise. Jean Saraiva, directeur de l’entreprise Smeg (Pont-de-Claix), une société spécialisée dans le génie civil et le réseau enterré des canalisations d’eau pour l’industrie, est désemparé. « Je soutiens les grévistes depuis le début malgré des pressions, se désole-t-il. Évidemment qu’en faisant grève ils ont impacté d’autres usines, qui ne pouvaient plus fonctionner normalement. Mais cela prouve bien l’impact qu’une fermeture de Vencorex pourrait avoir sur l’ensemble du territoire grenoblois dans six mois ! » Alors que l’entreprise Smeg comptait 26 salariés il y a encore un an, Jean Saraiva a été obligé d’arrêter les contrats intérimaires et CDD. Aujourd’hui, il reste 11 CDI, qui entament par ailleurs leur premier mois de chômage technique. « C’est dramatique, tout le Sud grenoblois travaille pour ces usines, affirme-t-il. Si Vencorex ferme, il n’y aura plus rien ici. »

Par ailleurs, la crise se propage à deux filières hautement stratégiques : le nucléaire et la défense. Framatome, à Jarrie, filiale d’EDF où travaillent 350 salariés, dépend de son voisinage industriel pour son approvisionnement en chlore, nécessaire à la fabrication des éponges de zirconium, un métal indispensable constituant les éléments d’emballage et d’assemblage du combustible des réacteurs nucléaires.

« Un enjeu de souveraineté »

« Les produits créés sont ensuite utilisés sur plusieurs autres sites de Framatome, comme Paimbœuf (Loire-Atlantique), Montreuil-Juigné (Maine-et-Loire), Ugine (Savoie) ou Rugles (Eure), intervient Christian Chevalier, agent de maîtrise de Framatome à la retraite. D’ici quelques mois, leur production va forcément être touchée. Les conséquences sont nationales. » Une cellule de crise a été montée chez l’équipementier nucléaire, où un plan de chômage partiel a été annoncé pour le site de Jarrie, qui doit toucher 140 salariés sur 300 à partir du 1er avril.

Plus important encore, à partir du zirconium, Framatome produit du hafnium métallique pur, élément indispensable des cloisons de protection contre les radiations dans le nucléaire et également utilisé dans la défense militaire. « La fermeture de Vencorex est un enjeu de souveraineté, explique l’ancien salarié. En allant chercher le zirconium dans d’autres pays, non seulement nous sommes dépendants, mais nous allons aussi perdre tous les produits annexes. Par les temps qui courent, est-ce réellement stratégique ? »

Fusées, missiles, sous-marins…

Grâce à Vencorex, l’usine leader internationale de l’énergie nucléaire fabrique aussi le perchlorate d’ammonium, nécessaire au combustible de la fusée Ariane et aux missiles M51, qui sont à bord des sous-marins nucléaires lanceurs d’engins et qui garantissent la dissuasion nucléaire française. « Le problème est que les dossiers ne sont vraiment pas maîtrisés au niveau de l’État, poursuit Christian Chevalier. La Commission européenne a décidé d’un contrat de 10 milliards d’euros pour lancer une constellation de 290 satellites destinés aux services de communication gouvernementaux et commerciaux européens. En perdant la capacité de produire du perchlorate d’ammonium, nécessaire au combustible des lanceurs, comment comptent-ils faire ? Demander à Elon Musk de lancer nos satellites ? »

Face au processus de destruction de toute l’industrie chimique au sud de Lyon, plusieurs personnalités politiques, dont Fabien Roussel, secrétaire national du PCF, Christophe Ferrari, président de l’agglomération grenobloise, ou encore André Chassaigne, président du groupe GDR, ont lancé dès décembre un appel à la nationalisation temporaire de Vencorex. François Bayrou, sollicité à l’occasion, a écarté la demande dans un courrier fin février, affirmant qu’« une nationalisation, même temporaire, ne saurait être la réponse en l’absence de pérennité identifiée ».

Une centaine de députés NFP à la rescousse

Face à la petite ville de 120 hectares hérissée de dômes et de cheminées, Christophe Ferrari s’indigne : « Le premier ministre ferme la porte à tous les scénarios de sauvetage que, collectivement, nous avions proposés. Cette position est un aveu d’impuissance terrible qui nous indique aujourd’hui qu’il ne peut rien faire pour sauver l’avenir de deux des 18 plateformes chimiques françaises. » Des plateformes aux caractéristiques spécifiques à la composition du territoire. « Ils refusent de nationaliser mais, pour dépolluer la friche industrielle, c’est 1 milliard d’euros qu’il faut au minimum, » s’indigne Jean-Pierre Basset, membre du conseil départemental du PCF de la Drôme.

Malgré la réponse du premier ministre, l’heure n’est pas au découragement. « On va continuer le combat, affirme Séverine Dejoux, déléguée syndicale CGT à Vencorex. On a d’autres leviers, comme la SCIC. On va tout essayer. » Une centaine de députés du Nouveau Front populaire ont d’ores et déjà signé une proposition de loi (PPL) de nationalisation déposée le 11 février par Cyrielle Chatelain, députée écologiste de l’Isère, mais une dizaine de signatures de la majorité manquent à ce stade pour que la loi puisse être examinée rapidement. Dix députés à trouver pour des milliers d’emplois à sauver…

 
  1. Les prénoms ont été modifiés ↩︎
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Tag(s) : #Emploi
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