Lu sur Mutilés et escroqués par Dentexia, les « sans-dent » refusent le déni de justice - L'Humanité
Il y a neuf ans éclatait le scandale Dentexia, ces centres dentaires low cost qui firent des milliers de victimes. Face au risque de n'avoir jamais droit à un procès, celles-ci vont déposer une plainte collective. Un dossier humainement très lourd, qui rappelle par son nombre de victimes le scandale du Mediator.
le 28 février 2025
Des milliers de victimes modestes, mutilées et escroquées, 1 553 plaintes individuelles déposées, un accusé bien connu de la justice, des dégâts dentaires évalués par l’inspection générale des affaires sociales (Igas) à 3 à 10 millions d’euros… C’est un dossier particulièrement accablant qui se trouve à l’instruction depuis près de neuf ans au pôle santé publique du tribunal judiciaire de Paris. Un dossier humainement très lourd, qui rappelle par son nombre de victimes le scandale du Mediator, conclu par deux procès exemplaires en 2019 et en 2023. Mais qui pourrait s’achever, lui, de façon beaucoup moins satisfaisante pour ceux qui se sont baptisés « les sans-dents »…
Tout aussi déterminées que les victimes du coupe-faim de Servier, celles des cabinets Dentexia craignent en effet que la justice ne se cantonne au volet financier de l’affaire, mettant de côté leurs souffrances physiques et morales, pourtant toujours vives malgré les années. « Quand nous avons rencontré le juge d’instruction, en mai 2024, il nous a expliqué que notre dossier était inédit et qu’il n’avait pas les moyens de traiter autant de plaintes. Que, pour lui, le plus efficace était de se concentrer sur le seul volet escroquerie », raconte, agacée, Christine Teilhol, 69 ans, la présidente de la Dent Bleue, l’association qui défend les intérêts des victimes de violences bucco-dentaires depuis 2018.
« Si on est si nombreux, la justice devrait mettre encore plus de moyens »
La technicienne de laboratoire aujourd’hui à la retraite, touchée par une maladie parodontale, avait fait appel à Dentexia pour des soins lourds, qui, jamais terminés, avaient transformé sa bouche en une « vaste plaie ». Depuis, avec Abdel Aouacheria, chercheur en biologie et porte-parole de la première association de victimes, « Collectif contre Dentexia », elle tente de faire entendre la voix des « sans-dents ». « On nous dit : “il y a trop de victimes.” Vous imaginez ! ? Si on est si nombreux, la justice devrait mettre encore plus de moyens, comme elle a su le faire pour les procès des attentats terroristes ou même celui des dentistes Guedj », estime Christine Teilhol.
En septembre 2022, Lionel Guedj et son père Jean-Claude avaient été condamnés respectivement à huit ans et cinq ans de prison pour avoir escroqué la Sécu et mutilé 300 patients marseillais issus des quartiers Nord, au terme d’une audience hors normes, délocalisée dans la caserne du Muy, dans le Var. Des peines confirmées en appel un an plus tard, et même durcies par la confiscation d’une partie des biens du praticien véreux, toujours incarcéré.
Logiques néolibérales appliquée à la santé
Un sort comparable se prépare-t-il pour Pascal Steichen, le fondateur de Dentexia, poursuivi pour « tromperie aggravée », « pratique commerciale trompeuse », « abus de confiance », « escroquerie en bande organisée » ou « complicité de violences volontaires ayant entraîné une mutilation et/ou une infirmité permanente » ? Les anciens patients de Dentexia en doutent et c’est en partie pour cela qu’ils ont décidé de déposer une nouvelle plainte collective, par l’intermédiaire de la Dent Bleue. Objectif : forcer la justice à prendre en compte la dimension sanitaire – et pas seulement financière – du scandale.
Pour Gilbert Renard, le « cauchemar » a commencé le 24 mars 2015. Ce jour-là, le jeune retraité passe la porte d’un centre Dentexia, recommandé par une amie pour ses tarifs « attractifs ». Il en ressort avec un devis salé de 9 320 euros, dont il s’acquitte en trois chèques, après avoir contracté un prêt à la consommation. « Ils m’ont posé sept implants sur la mâchoire supérieure, mais deux sont tombés très vite, dès la première année. En réalité, ils m’ont mutilé la bouche », résume l’homme de 74 ans.
« La viande, pour moi, c’était fini »
Une mutilation d’autant plus insupportable qu’avec la liquidation de l’entreprise aucune couronne n’a pu lui être posée. L’ancien graphiste, reconverti dans le funéraire, se retrouve du jour au lendemain édenté et ce pendant plus d’un an… « Je n’avais même pas d’appareil provisoire. Moi qui adorais la viande, pour moi, c’était fini. Je ne pouvais plus manger que des purées, des potages ou des aliments hachés… » Difficilement vivable au quotidien, la situation a aussi des répercussions à long terme. « Mes gencives se sont atrophiées, du coup aucune prothèse ne parvient à tenir, même avec de la colle. »
Tout en remboursant son prêt, Gilbert va régler au fil des ans près de 15 000 euros pour effectuer divers travaux de réparation dans sa bouche blessée. À peine compensés par l’aide de l’État aux victimes, arrachée à l’été 2016, sous la pression du Collectif contre Dentexia – 3 000 euros pour Gilbert. Une aide qui ne lui aura jamais permis de retrouver le mordant nécessaire pour savourer une bonne entrecôte.
Une série d’épreuves pour le septuagénaire
D’autant que le temps qui passe n’a pas apaisé ses souffrances. Fin 2023, alors que Noël approche, les implants de Dentexia ne tiennent plus et lui blessent la mâchoire de façon atroce. « Je suis allé voir le dentiste qui m’avait posé les couronnes dessus, mais il n’a pas voulu me prendre en charge. Les urgences dentaires étaient fermées… Alors j’ai pris une pince et j’ai arraché moi-même les cinq implants. Ils sont partis assez facilement, même si j’ai pas mal saigné. »
Pudique, Gilbert n’en rajoute pas lorsqu’il raconte cet épisode pourtant traumatisant. C’est que la vie, ces derniers temps, a mis bien des épreuves sur sa route. En récidive d’un cancer de la vessie, le septuagénaire doit suivre une chimiothérapie. Il vient aussi de perdre sa mère, il y a quelques semaines. Voir le dossier Dentexia enterré par la justice serait une nouvelle difficile à surmonter. « Je veux que ces escrocs payent pour ce qu’ils ont fait. Ils m’ont gâché ma vie. Ils ne peuvent pas s’en sortir comme ça. »
« Il y a une composante systémique dans cette affaire. Dentexia, c’est le pire exemple de ce que peuvent produire les logiques néolibérales appliquées à la santé, argue Abdel Aouacheria. N’en retenir qu’un seul aspect – l’escroquerie – serait réducteur et terriblement décevant pour les victimes. » Ce que l’une des avocates présentes dans le dossier résume ainsi : « Ce n’est pas parce que les violences ont été commises dans le cadre d’une escroquerie qu’elles doivent être oubliées. Il y avait un but financier, mais il y a eu des conséquences humaines. »
La loi Bachelot de 2009 a rendu possible le scandale
Petit retour en arrière sur les origines du scandale : c’est en profitant du nouveau cadre juridique instauré par la loi Bachelot de 2009, qui permettait de créer un centre de santé sur simple déclaration, sans que l’agence régionale de santé (ARS) donne son agrément, que l’entrepreneur Pascal Steichen, tout juste sorti d’une interdiction de gestion de douze ans, avait lancé l’association Dentexia en 2011. Une structure officiellement « à but non lucratif », qui dissimulait en réalité plusieurs prestataires privés, contrôlés par le même Steichen ou ses associés, et dont la vocation, elle, n’avait rien de philanthropique.
Pour compenser les tarifs en apparence attractifs de Dentexia, par rapport à ceux des cabinets libéraux, des « conseillères cliniques » étaient chargées de convaincre les patients de procéder au maximum de soins possible, comme nous l’avait raconté en 2016 Isabelle, une ex-salariée de la succursale de Vaulx-en-Velin. « L’objectif assigné aux conseillères, c’était au minimum 5 000 euros le devis. Mais j’en ai vu jusqu’à 23 000 euros ! Au total, il fallait faire 90 000 euros d’encaissement par fauteuil chaque mois. C’est d’ailleurs pour ça qu’on ne travaillait pas le mercredi : pour éviter les enfants. Quant aux rages de dents, on les dirigeait vers l’hôpital. »
Des aides jamais versées
Pour faire passer la pilule de ces devis gonflés, Dentexia livrait clés en main des solutions de crédit à ces patients devenus des proies, via des sociétés comme Franfinance (Société générale) ou la Sofemo (Crédit mutuel). Des acteurs solvables contre lesquels la justice serait tentée de se retourner aujourd’hui, au titre de leur « complicité » dans le scandale. « Que l’État veuille récupérer les ardoises laissées par Pascal Steichen, et notamment l’aide – très partielle – octroyée par l’assurance-maladie pour la reprise des soins, je peux le comprendre, concède Abdel Aouacheria. Mais pas que les victimes soient écartées de la procédure judiciaire et privées du procès qu’elles attendent depuis tant d’années ! »
Il faut dire que, dans ce long combat, les « sans-dents » ont accumulé plus de désillusions que de victoires. Arrachée à la ministre de la Santé Marisol Touraine, à l’été 2016, l’aide à la reprise des soins est ainsi loin d’avoir couvert les « 3 à 10 millions d’euros » qu’évoquait l’Igas dans ses prévisions. Au dernier relevé, seules 539 victimes, sur les 1 000 qui avaient déposé un dossier, s’étaient vu accorder une aide, pour un total de 1,8 million d’euros, soit 3 300 euros par personne en moyenne. Un montant non négligeable, mais insuffisant pour des devis dépassant régulièrement les 10 000 euros. « Le fonds mis en place pour ces réparations était très sélectif et, en plus, beaucoup de victimes n’ont jamais rien touché », regrette Abdel Aouacheria, qui n’a pas vu le moindre centime des 12 400 euros qui lui avaient été accordés dans ce cadre.
Quand les avocats disparaissent dans la nature
Les « sans-dents » ont aussi connu quelques déconvenues juridiques. À Lyon, un cabinet d’avocats mandaté par plus de 200 victimes a mis la clé sous la porte, laissant ses clients dans la panade. Faute de ce soutien technique, l’association la Dent bleue s’est aussi résolue à écrire elle-même la nouvelle plainte collective, dans laquelle elle se constitue partie civile. « En attendant qu’un ou une avocate accepte de nous épauler, nous avons dû faire appel à… ChatGPT pour la rédiger », se désole Abdel Aouacheria.
L’intelligence artificielle d’Open AI s’en est plutôt bien tirée. La plainte, qui vise « M. Pascal Steichen et ses complices » rappelle « les agissements frauduleux et criminels orchestrés » au sein de Dentexia, insistant sur les « infractions d’ordre sanitaire » : « Des actes de mutilation et des interventions médicales dangereuses réalisés par des dentistes non qualifiés ou mal formés », « l’exercice illégal de la profession de chirurgien-dentiste », etc. Autant de « pratiques » qui « ont eu pour conséquence des préjudices physiques et psychologiques durables pour de nombreuses victimes ».
Sur le volet financier, le document met en avant les pressions exercées sur les patients pour « payer l’intégralité des prestations à l’avance », ainsi que les « crédits abusifs », qui ont « plongé les victimes dans des situations d’endettement insupportables, tout en aggravant leur état de santé ».
Une création sonore pour faire entendre la voix des « sans-dents »
Pour appuyer ce nouveau dépôt de plainte, la Dent bleue a fait appel à une artiste américano-suisse, Ava Halloran, qui a réalisé une création sonore à partir des témoignages des victimes, tous ponctués par cette même phrase : « Je veux que justice soit faite ! » « C’est une façon de replacer l’humain au centre, de faire entendre des voix qui jusqu’ici n’ont pas été entendues », explique l’artiste basée à Marseille, qui dit agir « par solidarité ».
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Les 70 fichiers audio reçus en seulement quelques jours, entre la fin janvier et le début février, que « l’Humanité magazine » a pu consulter, dressent une photographie saisissante de l’état d’esprit des victimes. « Je pensais rencontrer des professionnels de santé, j’ai eu affaire à des marchands cruels et pervers. Je n’ai plus de vie (…), je suis éteinte, je vis dans l’angoisse, la honte, la culpabilité de m’être fait bêtement manipuler par Dentexia », clame l’une d’elles. « Je crois en la justice, en sa possibilité de nous reconnaître comme victimes et de nous réparer au moins un peu », poursuit une autre. « Si c’est une affaire hors normes, alors il faut des moyens hors normes. Comment accepter qu’après tant d’années Pascal Steichen soit toujours présumé innocent ? » questionne une troisième.
Le risque de nouveaux scandales loin d’être écarté
Au-delà du sort réservé à l’ex-patron de Dentexia, c’est surtout la menace de nouveaux scandales qui inquiète les victimes. En 2021, deux centres low cost, de l’enseigne Proxidentaire, ont dû être fermés par l’ARS de Bourgogne-Franche-Comté, pour des « actes de mutilation et des délabrements volontaires effectués sur des dents saines ». Or le nombre de ces centres dentaires privés a littéralement explosé ces dernières années en France, atteignant les 1 300 début 2024, contre 380 en 2010.
« Certes, une loi censée mieux les encadrer a bien été votée en 2023. Mais elle tarde à être appliquée. Résultat : les patients restent prisonniers d’un système pervers, pris en étau entre des dentistes libéraux peu abordables et des centres de santé privés, qui voient dans le soin dentaire une source de profits. La financiarisation de la médecine ne s’est pas calmée et la situation est aujourd’hui pire qu’il y a neuf ans », alerte Abdel Aouacheria.
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