Overblog Tous les blogs Top blogs Politique Tous les blogs Politique
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

Lu sur Dix ans après l'attentat contre Charlie Hebdo, l’humour est-il menacé ? - L'Humanité

 

Dix ans après l'attentat contre Charlie Hebdo, l’humour est-il menacé ?

Cette fonction dans la société humaine joue un rôle important afin de prendre du recul sur l’actualité. Après l’attentat contre la rédaction de Charlie Hebdo, de nombreux humoristes et caricaturistes ont fait part d’une crainte.

le 6 janvier 2025

C’est le thermomètre de la démocratie. Nous avons la chance d’avoir un droit à l’humour et une justice qui effectue son travail.

Sébastien Bailly

Écrivain

Je ne connais que deux états dans lesquels j’ai été incapable d’humour : la dépression et la déception amoureuse. Là, rien de drôle, aucune ironie, pas la moindre trace d’autodérision. Pour le reste, pas de tabou. Je peux rire de tout, et je pourrais sans doute établir une hiérarchie du plus risible au moins hilarant.

Certaines blagues me semblent ratées, certaines plaisanteries me plient en quatre, et le plus souvent je souris. J’aimerais que les choses restent ainsi, qu’on n’assassine personne pour un dessin, qu’on ne censure pas les jeux de mots, qu’on ne s’offusque pas d’une vanne qui, mal interprétée, pourrait blesser.

Je n’ai pas à ce sujet une opinion très originale, mais une conviction forte : l’humour est le thermomètre de la démocratie. Celui qu’on place sous la langue, ou ailleurs, si l’on a l’humour un peu plus terre à terre.

C’est la jurisprudence de la Cour européenne des droits de l’homme : « La liberté d’expression vaut non seulement pour les informations ou idées accueillies avec ferveur ou considérées comme inoffensives, mais aussi pour celles qui heurtent, choquent ou inquiètent l’État ou une fraction quelconque de la population. Ainsi le veulent le pluralisme, la tolérance ou l’esprit d’ouverture, sans lesquels il n’y a pas de société démocratique. »

Pourtant, à écouter certains, il ne faudrait plus blesser qui que ce soit. On devrait supporter la violence financière, l’incompétence managériale, les décisions politiques iniques, les fatwas et les génocides… sans en rire. Et finies les vannes parce qu’on est gros, chauve, unijambiste ou blonde. On ne devrait pas se moquer des puissants et ne jamais faire preuve d’irrespect envers un groupe vénérant un ami imaginaire.

On devrait préserver les minorités de l’ironie, de la dérision, de la caricature. On ne pourrait plus rien dire ? Pourtant si, car nous avons la chance d’avoir un droit à l’humour, une jurisprudence, une justice qui effectue son travail. Elle distinguera le bon mot de l’insulte, la caricature de la diffamation, la parodie du plagiat. Avec ses outils, la justice différencie le harceleur du plaisantin, l’antisémite de l’humoriste. Elle condamne le premier et protège le dernier.

 

En droit, l’humour doit respecter deux conditions. D’abord, le bon ton : volontairement outrancier, sarcastique, il révèle un caractère fantaisiste, sans prétention au sérieux. Ensuite, la qualité d’humoriste doit être désignée et annoncée comme telle. L’humour est émis clairement par un rigolo qui use pour cela d’un ton adapté : c’est le contrat.

S’il y a une ambiguïté, le contrat est rompu. Si l’on n’accepte pas ces règles, il y a danger pour la démocratie. Le juge, à son établi, doit jauger l’intention de l’humoriste. Comme l’on jauge la blague de l’oncle aviné en fin de repas de famille : celui que l’on pourrait prendre pour un gros porc raciste n’est-il pas en train de sauver la démocratie ? Là est la question.

 

L’humour n’a jamais été aussi présent. C’est la censure réactionnaire et la « gorafisation du monde » qui le menacent.

Denis Saint-Amand

Chercheur qualifié du Fonds de la recherche scientifique (FNRS), professeur à l’université de Namur

Je ne suis pas persuadé que l’humour soit vraiment menacé. En réalité, il n’a jamais été aussi omniprésent, en particulier dans l’espace médiatique (les émissions d’actualité et même les émissions sportives ont désormais leur(s) comique(s) de service, quand elles ne s’énoncent pas au second degré). Encore faut-il s’entendre sur sa définition : Alain Vaillant, l’un des meilleurs spécialistes de la culture comique, rappelle que le rire est un débrayage cognitif, un réflexe incontrôlé qui nous relie à notre condition animale ; l’humour est ce que l’humain a inventé pour domestiquer le rire et tenter de le rendre intelligent.

Charlie Hebdo a toujours réfuté cette intelligence du rire : c’est l’héritier de Hara-Kiri qui se définissait comme « bête et méchant »Après l’attentat répugnant dont la rédaction a été victime, on a pu lui faire endosser une série de valeurs et fonctions républicaines qui ne le définissent aucunement.

Il a aussi souvent été répété que le terrorisme islamiste trouvait un allié dans une forme de puritanisme – c’est le fameux « On ne peut plus rien dire » ; or, cette affirmation est fausse. Au contraire, l’espace des possibles n’a jamais été aussi ouvert à la transgression des tabous : on ne compte plus les spectacles de stand-up relayant des blagues sur l’inceste ou la pédophilie, censées être provocatrices mais devenant aussi banales que peu subversives. 

Aujourd’hui, la démocratisation de la parole publique s’accompagne d’un développement de la critique : ça peut être inconfortable, en tant que ça participe d’une ère de l’évaluation où chacun s’autorise à juger l’autre, mais ça a au moins le mérite de permettre des discussions sur les effets du rire et les communautés interprétatives qu’il implique.

Récemment, après avoir tenu des propos insultants au sujet de l’historienne Ludivine Bantigny, l’écrivain François Bégaudeau a cru bon de jouer la carte de l’humour beauf. Le hic est qu’il feignait de ne pas tenir compte de la situation d’énonciation : proférée par un auteur bénéficiant d’une certaine visibilité, sa diatribe ne s’inscrivait pas dans un cadre comique et ne produisait rien d’autre qu’une violence gratuite. Le rire n’est pas qu’un dispositif libérateur ; ça peut aussi être un instrument de domination.

S’il y a néanmoins une menace pour l’humour aujourd’hui, en plus d’une évidente censure réactionnaire (qu’on pense à ce qui s’est joué du côté de France Inter), elle réside dans ce que Frédéric Lordon a appelé la « gorafisation du monde » : face à l’absurdité parfaite de certaines situations, est-il encore possible de faire de l’humour ?

On a pu s’amuser des ressemblances entre OSS 117 et le président en fonction, mais quand ce dernier s’autorise à insulter les Mahorais qui ont tout perdu, ne dépasse-t-il pas largement le personnage de fiction, produisant une nouvelle caricature de lui-même invitant peu à la rigolade ?

Pour aller plus loin : « Rire en régime contemporain », par Denis Saint Amand et Alain Vaillant dans la revue Fixxion.

Tag(s) : #luttes citoyennes
Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :