Ancien ambassadeur de la France au Sénégal, au Brésil et en Russie, Jean de Gliniasty juge que l’escalade actuelle est due à la période intermédiaire ouverte entre la fin du mandat de Joe Biden et le retour au pouvoir de Donald Trump. Chacun veut renforcer ses positions avant de débuter des pourparlers devenus incontournables.
le 22 novembre 2024
En pleine escalade du conflit en Ukraine, entre les Occidentaux et la Russie, la Chine a appelé à la « retenue » et « travailler à désamorcer la situation par le dialogue et créer les conditions pour un cessez-le-feu rapide ». Pour Jean de Gliniasty cet engrenage supplémentaire ressemble à des manœuvres, en vue d’augmenter la « main » de chacun des participants à la veille des négociations. Mais s’interroge sur ce que Moscou peut garantir à Donald Trump.
Missiles de longue portée, doctrine nucléaire, tir de missile balistique… Comment analysez-vous cette folle escalade en quelques jours autour de l’Ukraine ?
Jean de Gliniasty
Directeur de recherche à l’IRIS, spécialiste des questions russes
L’élection de Donald Trump apparaît comme un véritable tournant. La période intermédiaire qui s’est ouverte entre la fin du mandat de Joe Biden et son entrée en fonction, le 20 janvier, a conduit à cette accélération des événements. Elle est militaire avec les deux protagonistes l’Ukraine et la Russie qui cherchent à augmenter leurs gains en prévision d’éventuelles négociations imposées par Donald Trump. Sur le terrain, on assiste à une intensification des combats, une intensification des livraisons de matériel et de l’aide. Joe Biden a fait voter par le Congrès une nouvelle allocation de 6 milliards, dans le cadre des 60 milliards déjà actés. L’utilisation de missiles ATACAMS, longue portée a été actée par l’administration américaine. Des mines anti-personnel ont été livrées. La Grande-Bretagne a également autorisé l’utilisation sur le territoire russe de Storm Shadow et semble-t-il, du côté français des Scalp.
Du côté russe, il y a eu aussi une intensification des bombardements des sites énergétiques, à la veille de l’hiver. Moscou a également testé un tir de missile, a priori non pas intercontinental, vu la distance mais de portée intermédiaire. Il y a un petit doute, mais il est clair que c’est symbolique, c’est un missile balistique d’une puissance inégalée. Ce type d’arme peut disposer de six têtes. Ce symbole apparaît très fort en termes d’escalade et de risques. Ce tir intervient alors que Poutine a confirmé la nouvelle doctrine nucléaire présentée au mois de septembre.
La Russie peut désormais recourir à l’emploi d’une telle arme en cas d’attaque « massive » par un pays non nucléaire, mais soutenu par une puissance nucléaire, référence claire à l’Ukraine et aux États-Unis. Donc tout ça crée un contexte de très forte tension et toute la question est de savoir si cette forte tension existe dans l’absolu et si elle peut conduire à une escalade supplémentaire ou si ce sont des manœuvres, en vue d’augmenter la « main » de chacun des participants à la veille des négociations. J’ai quand même tendance à penser que c’est la deuxième hypothèse.
La situation sur le terrain et le contexte international poussent-ils à des négociations ?
L’Ukraine semble se diriger vers des négociations en étant contrainte par plusieurs facteurs. Le premier est d’ordre militaire. Le territoire ukrainien est grignoté par les forces russes. Plus les jours passent et plus il apparaît évident que le monde occidental ne pourra pas soutenir financièrement Kiev à la même hauteur que ces trois dernières années. L’arrivée de Trump, l’affaiblissement de Macron qui est un partisan d’une aide maximale en France, l’affaiblissement d’Olaf Scholz en Allemagne qui a acté une diminution de moitié de l’aide budgétée en 2025, confirment à l’Ukraine que le temps est compté. Pour Kiev, il faut à la fois essayer de marquer des points sur le plan militaire et résister aux assauts russes notamment dans la région de Koursk que Moscou voudrait reconquérir. En même temps, les autorités ukrainiennes recherchent des formules diplomatiques qui permettent de sauver ses intérêts existentiels sur le long terme. Beaucoup d’éléments plaident en faveur des négociations pour Kiev : mobilisation difficile, usure de l’opinion, difficultés économiques… Seul un tiers de l’opinion soutient la poursuite du conflit.
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Du côté russe, il y a des éléments qui plaident aussi pour des pourparlers, même s’ils sont moins probants. La Russie a du mal à recruter. Au Parlement russe, un important débat a eu lieu lors des discussions sur le budget pour les trois prochaines années. Les difficultés économiques ont été abordées avec comme thème principal : l’inflation. Car elle tutoie les 9-10 % et même davantage en ce qui concerne les produits alimentaires. Face à des taux d’intérêt directeurs élevés, il a fallu que la présidente de la banque centrale russe se justifie. À 21 %, cela bloque pratiquement tout investissement. Mais en même temps, la Russie considère que ses buts de guerre ne sont pas atteints : les quatre régions (Kherson, Zaporijjia, Donetsk et Lougansk), en plus de la Crimée, une Ukraine neutralisée, non-membre de l’OTAN, et la dénazification de l’Ukraine.
Sur quoi, finalement la Russie pourrait céder dans le cadre de futures négociations ?
La Russie, qui continue de progresser sur le terrain est moins incitée à la négociation que l’Ukraine. Forcément, tout le monde s’interroge sur ce que Moscou a à offrir à Donald Trump. Le futur président aime passer des marchés et donc obtenir des résultats substantiels dans la négociation. Aujourd’hui, la Russie ne lâchera pas l’Iran ou la Chine à la demande probable des États-Unis. Téhéran est un partenaire avec qui Moscou a noué une coopération très étroite notamment en matière de drones. Les Iraniens ont même installé des usines en Russie. La Chine leur garantit un poids économique et la Russie ne peut abandonner son rôle de co-leader avec Pékin du Sud global. En revanche, on peut réfléchir au fait que Trump qui est un businessman, soit avide d’intérêts économiques. La négociation pourrait porter sur des conditions d’accès privilégiées aux matières premières ou au marché du titane, important pour l’aviation. C’est une hypothèse.
Mais la situation actuelle peut-elle torpiller cet accord potentiel ?
J’ai été frappé du fait que Donald Trump ne réagit absolument pas à la décision de Biden d’autoriser les frappes à 300 km, en profondeur du territoire russe. Seul son entourage l’a condamné. Pourquoi ? Car le président républicain considère qu’il aura un levier supplémentaire pour faire pression sur la Russie au moment des négociations. Dans un tel contexte, on n’est jamais à l’abri d’un dérapage dans l’escalade avec par exemple l’utilisation d’armes américaines, françaises ou anglaises sur les populations civiles russes. Forcément cela entraînerait une violente réponse russe. La récente intervention de Poutine vise à mettre en garde les Occidentaux : ils seront considérés comme co-belligérants. Mais tout le monde a en tête l’idée qu’il va falloir bientôt négocier.
Les Européens sont-ils les grands absents des négociations alors que le conflit à un impact sécuritaire qui les concerne en priorité ?
Ils sont divisés. La France, la Pologne, la Suède, les Pays Baltes veulent augmenter et prolonger l’effort militaire en faveur de l’Ukraine. De l’autre, la Hongrie et la Slovaquie pour l’essentiel veulent absolument signer une paix. Et puis vous avez, entre les deux, l’Allemagne. Elle est la principale victime de cette guerre en termes économiques, puisque tout son modèle s’est effondré. Berlin apparaît très tenté de participer au processus de négociation, d’où le coup de fil d’Olaf Scholz à Vladimir Poutine. Mais sa sécurité dépend des États-Unis et donc elle n’agira finalement qu’avec le feu vert de Washington.
L’Europe va certainement vouloir agir sur la future architecture sécuritaire de l’Europe, comme le défend Emmanuel Macron. Mais pour l’instant, l’Europe ne joue aucun rôle en l’absence d’un moteur franco-allemand. Aucune initiative commune n’a été lancée entre l’Allemagne et la France comme avec les accords de Minsk. Du côté de l’Italie, le jeu de Giorgia Meloni est un peu complexe. Ce qui est sûr, c’est qu’elle n’ira pas contre les États-Unis.
Quel est le sentiment qui traverse l’opinion publique russe ? Est-ce que finalement ça ne sert pas le récit officiel d’une guerre qui est vis-à-vis de l’OTAN ?
La propagande a été efficace. Tous les Russes pensent qu’ils sont en guerre contre l’OTAN. Ce qui paraît plus surprenant, c’est que la Russie a accueilli très froidement l’élection de Donald Trump. Elle n’a pas vraiment réagi aux idées de règlement mises en avant par les cercles proches du futur président. Certes, il n’y a pas de propositions formelles, mais il y a eu des fuites dans les journaux américains et européens : un cessez-le-feu, une zone tampon avec des gardiens de la paix européens, l’abandon par Kiev de territoire contre la sécurité de l’Ukraine, et 20 ans de gel de l’adhésion à l’OTAN pour l’Ukraine. Les Russes ont accueilli ces éléments avec beaucoup de froideur. Sans doute parce qu’ils ont l’avantage sur le terrain, mais aussi car l’expérience du premier mandat de Trump a été assez mitigée pour les Russes. C’était une période où les États-Unis ont instauré de nombreuses sanctions très pénalisantes pour l’économie russe et ont livré des armes déterminantes à l’Ukraine.
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