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« La CGT doit s’adapter au monde du travail »

Syndicalisme En pleines mobilisations pour les salaires et les retraites, la Confédération prépare son congrès, qui se tiendra en mars 2023. Philippe Martinez, son secrétaire général, en rappelle les enjeux.

Publié le
Lundi 28 Novembre 2022
Philippe Labrosse
 

Philippe Martinez passera la main en mars 2023. Secrétaire général depuis 2015, le dirigeant de la CGT a proposé Marie Buisson (Ferc-CGT) pour sa succession, lors du congrès confédéral. Un choix motivé par la nécessité de féminiser la fonction, mais surtout pour relever les défis du syndicalisme, alors que les mouvements liés à l’inflation ont permis à la CGT d’engranger 32 000 nouvelles adhésions. De bon augure alors que la rentrée 2023 devrait être marquée par une nouvelle confrontation sociale, avec la réforme des retraites.

La rentrée sociale a été marquée par une augmentation des conflits liés à l’inflation, aux salaires, au partage de la valeur. Quel regard portez-vous sur cette séquence ?

Cette rentrée sociale n’est que l’amplification de ce qu’on avait connu avant les congés d’été, où énormément de conflits avaient déjà vu le jour. La première journée d’action, le 29 septembre, fut un accélérateur de ce processus de mobilisation, dont la lutte dans les raffineries a été le reflet médiatique. La loi sur le pouvoir d’achat adoptée durant l’été, favorisant les primes, n’a pas été, loin de là, une réponse satisfaisante. Les salariés mobilisés réclament tous des augmentations générales des salaires. Enfin, un constat s’impose : tous ces conflits ont été gagnants. Pas forcément à hauteur des revendications, mais ces mobilisations ont obligé les entreprises à avancer les négociations salariales. C’est un point positif, balayant l’idée selon laquelle le salaire serait une limite à l’emploi et que les primes, exonérées de cotisations, suffiraient. À noter, nous comptons plus de 32 000 nouvelles adhésions. C’est plus que l’an dernier. Beaucoup de femmes et de jeunes ont franchi le pas, lors des mobilisations interprofessionnelles. Nous comptons de nouvelles implantations syndicales, plutôt dans le privé, avec des salariés qui s’organisent non pas individuellement mais en groupe. C’est intéressant pour les élections professionnelles.

Ces mobilisations pour les salaires ont eu lieu en parallèle de la réforme de l’assurance-chômage. Lundi, les arbitrages gouvernementaux sur la modulation de la durée d’indemnisation ont été dévoilés. Comment les jugez-vous ?

Le gouvernement veut une nouvelle fois pénaliser les chômeurs sous prétexte d’économies et de pénurie de recrutement. Cette nouvelle réforme va donc réduire la durée d’indemnisation des chômeurs. Cette sanction sera plus lourde pour les plus de 55 ans. Il compte obliger les privés d’emploi à accepter n’importe quel travail sans relation avec leurs qualifications ou expériences. Cela va renforcer la précarité et la pauvreté. En fixant à 9 %, contre 7,3 % actuellement, le taux de chômage (règle BIT) pour annuler cette baisse, il n’y a aucune chance, sauf grave crise économique par exemple, que les droits soient rétablis en 2023. Enfin, le gouvernement se moque une nouvelle fois de la démocratie sociale puisque cette réforme est engagée contre l’avis unanime de tous les syndicats.

La prochaine grande réforme à venir est celle des retraites. Comment envisagez-vous les mobilisations à venir ?

En nous inscrivant dans la continuité des mobilisations en cours. Le point fort des salariés en lutte, ce sont les revendications salariales. Le lien entre salaires et protection sociale, à travers la cotisation, est évident. Des échanges que j’ai pu avoir avec mes homologues, je comprends qu’aucun syndicat n’est pour l’allongement de l’âge de départ ou de la durée de cotisation. Ce sont également 70 % des Français qui y sont opposés ; cela présume de puissantes mobilisations si le gouvernement persiste.

Dans ce contexte, la CGT tiendra son congrès confédéral en mars 2023. Où en est le processus ?

Les différents textes, dont le bilan d’activité et le document d’orientation, ont été validés par la direction confédérale et seront envoyés à nos syndicats qui vont les enrichir au cours de leurs débats. La CGT doit être à l’image du monde du travail, en intégrant au maximum les questions qui sont débattues dans les entreprises et services et dans la société. À titre d’exemple, l’avenir de l’industrie et les nécessaires relocalisations d’entreprises devront être discutés en intégrant pleinement les dimensions liées aux enjeux énergétiques et environnementaux.

Pour vous succéder, vous proposez Marie Buisson, secrétaire générale de la Ferc-CGT. Sa candidature fait débat dans vos organisations. En quoi peut-elle relever les défis du syndicalisme que vous venez d’énumérer ?

Le changement de secrétaire général à la CGT pose toujours des questions, fort heureusement. D’abord, celle de l’orientation. Marie Buisson a le profil pour poursuivre le travail de réflexion avec d’autres forces progressistes. Lors de mes déplacements auprès des syndiqués, je constate que cette orientation est très partagée. Des jeunes travailleurs s’intéressent de plus en plus à nos revendications. Et il est vital pour le syndicalisme que les jeunes y trouvent leur place, comme d’ailleurs toutes les formes de salariat qui existent aujourd’hui. Il est nécessaire, compte tenu du contexte, d’avoir des syndicats forts. Marie, par son expérience et ce qu’elle porte comme bilan notamment à la tête de sa fédération, accompagne cette exigence. Si la CGT est féministe, durant ses cent vingt-huit années d’existence, elle n’a jamais eu de femme comme secrétaire générale. Je constate avec satisfaction que la direction nationale a très majoritairement approuvé cette proposition. En effet, conformément à la tradition, dans les organisations de la CGT, le sortant propose son successeur, puis un débat s’enclenche.

Souhaitez-vous que la CGT poursuive son travail au sein de « Plus jamais ça » ?

La CGT doit continuer à travailler avec d’autres, syndicats, ONG ou associations, représentatifs du mouvement social et de la lutte pour la préservation de la planète. Il ne s’agit pas de nier notre identité ou nos revendications. D’ailleurs, nous assumons pleinement et ouvertement les divergences qui existent au sein de ce collectif. En revanche, nous avons des expériences à partager et des combats communs à mener pour conjuguer ce que nous définissons par « fin du monde et fin du mois ». L’exemple de notre lutte commune contre l’implantation des mégabassines ou la relance de l’activité à l’usine Chapelle-Darblay en sont de parfaites illustrations.

Ce congrès confédéral sera-t-il l’occasion d’acter des rapprochements durables avec des organisations syndicales ?

Le processus de travail en commun avec la FSU date de près de vingt ans. Nous sommes ensemble à toutes les journées de mobilisation, nous avons des groupes de travail en commun et des propositions partagées sur un large spectre. Le document d’orientation du congrès confédéral entend ­dépasser l’idée de syndicalisme rassemblé pour passer au rassemblement d’une partie du syndicalisme. Il s’agira donc de ­débattre avec ces éléments lors de notre congrès.

Comment la CGT compte-t-elle s’adapter aux mutations du marché du travail, notamment avec l’ubérisation, afin de syndiquer les nouvelles générations et dans la sous-traitance ? Faut-il revoir l’articulation entre les fédérations et les unions départementales ?

Nous avons engagé un travail et des mesures pour nous adresser à l’ensemble des travailleurs et des travailleuses du pays afin de prendre en compte la diversité du monde du travail, quels que soient les statuts ou les contrats. Des coopé­rations sont engagées entre nos structures territoriales et professionnelles pour aller à leur rencontre. Les syndicats dans le public comme dans le privé prennent des initiatives pour s’adresser aux précaires, aux intérimaires, aux alternants, aux stagiaires ou aux apprentis au sein de services et d’entreprises. Nous nous adressons aux étudiants-salariés très touchés par la précarité et la pauvreté pour leur faire connaître leurs droits. C’est bien l’idée de communauté de travail au sein des entreprises qu’il faut développer pour gagner des droits collectifs sans exclusion. Mais il nous faut accélérer ce travail interne. Cela nécessite de revoir le périmètre et le champ d’intervention de certaines de nos structures.

Les élections professionnelles auront lieu dans la fonction publique le 8 décembre. Redevenir la première organisation syndicale de France est-il un objectif atteignable ?

Ces élections sont avant tout un rendez-vous important de mobilisations et de revendications pour tous les fonctionnaires et au-delà. L’enjeu est le rôle et la place des services publics dans notre pays et, par conséquent, le besoin de recruter massivement des fonctionnaires à statut en revalorisant leur salaire et en reconnaissant leur qualification. Ainsi, la dernière revalorisation du point d’indice tout comme le Ségur de la santé sont largement insuffisants. Il est urgent de redonner du sens à leur travail dans le cadre de leurs missions d’intérêt général. Un vote massif pour la CGT peut permettre à notre organisation de retrouver sa première place et de donner plus de poids aux luttes en cours et à venir.

À l’Assemblée, l’extrême droite se pose en défenseure du monde du travail et du pouvoir d’achat. Comment la CGT peut-elle déconstruire ce discours ?

En refusant de banaliser le Rassemblement national (RN) et son discours, nous refusons toute rencontre avec ses élus. Si nous ne devons rien lâcher sur les valeurs qui nous opposent à ce parti raciste et fascisant, nous devons plus et mieux dénoncer l’imposture sociale. Rappeler que, cet été, ses élus ont voté avec le gouvernement contre la hausse du Smic et des salaires, bien loin des discours prononcés lors de la campagne électorale. Le RN est un allié zélé du capital. Dans un pays comme le nôtre aux valeurs de solidarité, ce parti pointe tous ceux qui souffrent, qui sont exclus, en les traitant d’assistés. Notre combat contre le RN est bien celui de la solidarité, contre le rejet de l’autre.

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