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La laïcité est-elle encore de gauche ?

AGORA Après des années d’offensives réactionnaires, les quatre participants à notre rencontre à la Fête de l’Humanité s’accordent sur la nécessité de s’unir dans la défense de ce principe.

Publié le
Vendredi 30 Septembre 2022
Aurélien Soucheyre (journaliste à l'Humanité), Carole Delga, Pierre Laurent, Naïm Sakhi (journaliste à l'Humanité), Clémentine Autain et Nicolas Cadène (de gauche à droite), à la Fête de l'Humanité, le samedi 10 septembre 2022. © Lahcène Abib
Aurélien Soucheyre (journaliste à l'Humanité), Carole Delga, Pierre Laurent, Naïm Sakhi (journaliste à l'Humanité), Clémentine Autain et Nicolas Cadène (de gauche à droite), à la Fête de l'Humanité, le samedi 10 septembre 2022. © Lahcène Abib
 
 

« La laïcité est-elle encore de gauche ? » C’est évidemment une façon provocatrice d’interroger le rapport de la gauche à la laïcité, tant leurs histoires sont liées. Et ce, depuis la Révolution française, avec la première proclamation, en 1795, de la séparation de l’Église et de l’État. Puis, avec le combat emblématique pour l’adoption de la loi de 1905, aujourd’hui citée à tort et à travers. Car, ces dernières années, droite et extrême droite ont mené une véritable OPA sur le mot « laïcité ». Dénaturé et instrumentalisé par ce côté de l’échiquier politique, le terme a aussi été au cœur de polémiques, parfois vives, à gauche.

Nicolas Cadène, vous avez été en première ligne pendant huit ans sur la laïcité, à la tête de l’Observatoire, finalement dissous par Emmanuel Macron. Depuis ce poste privilégié, quels glissements idéologiques et récupérations de ce concept émancipateur avez-vous pu observer ?

Nicolas Cadène Pour constater cette dérive, il faut savoir de quoi nous parlons. La laïcité n’est pas une valeur subjective, mais un principe garant des valeurs de la République. C’est la liberté de conscience, de croire ou de ne pas croire, d’exprimer des convictions religieuses, ou non, dans le respect mutuel. C’est l’égalité parce que le citoyen est traité de manière impartiale par un État neutre. Et c’est la fraternité parce qu’elle contribue à former une citoyenneté commune. Or, depuis des années, nous assistons à une récupération de la laïcité par des forces politiques, plutôt classées à droite ou à l’extrême droite. D’abord avec Marine Le Pen, qui a voulu remplacer le racisme décomplexé de son père par une laïcité qui ciblerait une population : les Français de confession musulmane. Cela engendre une grande confusion.

« LA LAÏCITÉ EST UTILISÉE POUR DIVISER, ALORS QUE, PAR DÉFINITION, C’EST UN PRINCIPE DE CONCORDE, QUI NE PEUT QUE RASSEMBLER. ELLE EST REPRISE À DES FINS IDENTITAIRES. »

La laïcité est utilisée pour diviser, alors que, par définition, c’est un principe de concorde, qui ne peut que rassembler. Elle est reprise à des fins identitaires. Et ce, alors même que la République l’a érigée en principe pour, justement, mettre un terme aux rejets des minorités, à la suite de siècles de guerres de religion et de discriminations légalisées. Plus inquiétant encore, le traitement médiatique de la laïcité est devenu paresseux, laissant passer des contre-vérités sans opposition. Ainsi, des gens ont fini par croire que la laïcité était excluante. Enfin, nous observons aussi une instrumentalisation politicienne, à des fins électoralistes, d’un principe juridique et d’organisation de la vie de la société. C’est pour cela que l’Observatoire de la laïcité a été supprimé : nous étions autonomes, transpartisans et indépendants du pouvoir politique. Notre parole pouvait rappeler l’essence de la laïcité et cela déplaisait. La laïcité est un principe de paix, de concorde, et ce n’est pas être laxiste que de le dire.

À l’occasion de l’anniversaire des 110 ans de la loi de 1905, vous écriviez, Pierre Laurent, que « le principe de la laïcité est mis gravement en cause par l’extrême droite et une partie de la droite, qui ressassent ad nauseam des discours sur l’identité française et son prétendu héritage chrétien ». Quel regard portez-vous sur la façon dont le débat a évolué ?

Pierre Laurent Le débat qui s’est développé vise à dénaturer profondément ce qu’est la laïcité. Les deux piliers de ce principe sont la liberté de conscience et l’égalité des droits. C’est l’égalité de tous, dans le respect des consciences. Il existe un lien fondamental entre les combats pour la laïcité et ceux pour la République sociale. Car, ce principe d’organisation cherche justement à empêcher la domination d’une partie de la société sur une autre, celle qui croirait bien contre celle qui croirait mal ou pas. C’est cela qui dérange les forces d’extrême droite et de droite. Ne pouvant pas s’en prendre frontalement à ce concept, elles en ont changé le sens pour mieux miner le principe d’égalité dans la République. Parmi ceux qui attaquent la laïcité, on compte aussi des forces obscurantistes et islamistes. Les attentats ont profondément traumatisé la société française. Mais ils ont été instrumentalisés par les droites et l’extrême droite afin d’amplifier leurs campagnes idéologiques contre les musulmans et, en réalité, l’ensemble des travailleurs. La laïcité est-elle de gauche ? Bien sûr, c’est un combat pour toute la société. La gauche a toujours porté des luttes pour libérer la société de la domination d’une poignée sur l’immense majorité. Cette offensive est menée pour miner la réalisation pleine et entière de l’égalité de droit.

Considérez-vous, Clémentine Autain, que, dans le discours politique, la laïcité est instrumentalisée à des fins discriminatoires ? Et que répondez-vous à ceux qui jugent que la gauche ne défend plus la laïcité, et qu’elle serait même islamo-gauchiste ?

Clémentine Autain Sur la laïcité, comme pour la République, une forme de hold-up est à l’œuvre. La droite et l’extrême droite utilisent la laïcité à des fins d’exclusion et de stigmatisation. Les musulmans en France sont dépeints comme le nouvel ennemi de l’intérieur. Mais ce hold-up est aussi venu des rangs de la gauche. Comme quand Manuel Valls affirmait, en décembre 2016, que j’aurais noué des accords avec les Frères musulmans. Nous n’en étions alors qu’aux prémices d’une offensive – de Manuel Valls, du Printemps républicain, de personnalités du PS – qui a servi à cliver au sein de la gauche. Avec l’objectif de détourner le débat public d’un autre clivage : pour ou contre le néolibéralisme et la politique de François Hollande.

« LA DROITE ET L’EXTRÊME DROITE UTILISENT LA LAÏCITÉ À DES FINS D’EXCLUSION ET DE STIGMATISATION. LES MUSULMANS EN FRANCE SONT DÉPEINTS COMME LE NOUVEL ENNEMI DE L’INTÉRIEUR. »

Ainsi, tous ceux qui contestaient cette politique sont devenus infréquentables. Le terme islamo-gauchiste ne veut rien dire. Est-ce nous qui prenons le thé avec des hauts dignitaires saoudiens ou du Qatar pour négocier des armes, que l’on retrouve par la suite dans les filières djihadistes ? Comme Jaurès, je dis que, pour que la République soit laïque, elle doit être sociale. Ce qui rassemble la gauche est notre capacité à tenir tête à cette offensive.

Plusieurs élus de droite ont, par le passé, autorisé des crèches de Noël dans des établissements publics, ce qui a suscité des polémiques et des actions en justice. En tant que présidente de la région Occitanie, Carole Delga, comment entendez-vous défendre la laïcité dans les territoires ?

Carole Delga Quand Robert Ménard met chaque année une crèche dans sa mairie de Béziers, c’est inadmissible. L’extrême droite et la droite sont des escrocs sur la laïcité. Et je le prouve. Après l’attentat contre Samuel Paty, nous avons projeté sur les deux hôtels de région les caricatures de Charlie Hebdo. Ils m’ont critiquée, et j’ai été pendant trois semaines sous surveillance policière. Je suis profondément laïque et je pense que la laïcité est intrinsèque à la République. Mais il ne s’agit pas d’une laïcité d’exclusion contre une religion, car elles sont toutes respectables. Non, l’islam et l’islamisme ne sont pas la même chose, la seconde est une dérive. D’ailleurs, l’histoire des religions comporte des obscurantismes : je suis d’une famille catholique, d’une terre cathare, et je peux vous parler de l’Inquisition. Pour se rassembler, nous n’avons pas besoin de nous ressembler. Car la laïcité, c’est faire de nos différences une force.

Le débat ressurgit régulièrement à l’aune de polémiques médiatiques. Nicolas Cadène, vous êtes auteur d’un livre intitulé En finir avec les idées fausses sur la laïcité, sur le cas de la ville de Grenoble, qui a autorisé le port du burkini dans les piscines, sur la question des mères accompagnatrices portant le voile… sur tous ces débats récurrents, que dit la loi ?

Nicolas Cadène Grenoble est un faux débat, car le port du burkini n’est pas lié à la laïcité. Les usagers ne sont pas soumis à un principe de neutralité. En revanche, les règles d’hygiène encadrent les tenues dans les bains publics. Le cas des parents accompagnateurs y affère. Mais la neutralité s’applique à ceux qui exercent une mission de service public. Un parent accompagnateur n’est pas un fonctionnaire. Il apporte une aide bénévole et ne représente pas l’administration, qui doit servir la nation dans sa diversité. La laïcité n’est pas la neutralité dans, mais de l’espace public. Si nous voulons lutter contre les écoles confessionnelles, nous devons défendre les services publics, arrêter de financer les écoles privées et soutenir la mixité sociale, au lieu de parquer les gens selon leurs origines. Cela renforce les replis communautaires. De plus, il nous faut développer la diversité des mémoires car trop d’enfants ne se sentent pas appartenir à la communauté nationale. La France a une culture riche venue du monde entier, elle n’est pas seulement hexagonale.

Estimez-vous, Carole Delga, que le message de Jean Jaurès, l’un des pères de la loi de 1905 sur lequel vous venez d’écrire un livre, est toujours d’actualité et permet de répondre aux enjeux actuels ? En outre, considérez-vous que la gauche ait cédé du terrain sur la laïcité ?

Carole Delga Le message de Jaurès est tout à fait d’actualité. Le courage est d’être affirmatif sur la laïcité face aux attaques. Mais aussi d’être plus pédagogue. Je le vois quand je discute avec la jeunesse : souvent je ressens une forme de réserve vis-à-vis de la laïcité, qui peut être perçue comme excluante. Alors que dans ma génération, nos enseignants nous l’expliquaient comme une des conditions pour la concorde et le vivre-ensemble.

« À L’ÉCOLE, LES SIGNES RELIGIEUX N’ONT PAS LEUR PLACE. LA GAUCHE DOIT SAVOIR AFFIRMER QUE LA LOI EST AU-DESSUS DE LA FOI, TOUT EN RECONNAISSANT LE MULTICULTURALISME MAIS EN REFUSANT LE COMMUNAUTARISME. »

Il faut défendre l’universalisme et la laïcité. Et je n’accepterai jamais le moindre affaiblissement des lois de 1905 et de 2004. À l’école, les signes religieux n’ont pas leur place. La gauche doit savoir affirmer que la loi est au-dessus de la foi, tout en reconnaissant le multiculturalisme, bien entendu, mais en refusant le communautarisme.

Après l’assassinat de Samuel Paty, en octobre 2020, vous avez estimé, Clémentine Autain, que « le principe de laïcité, dès lors qu’on l’entend dans l’esprit de 1905, est un outil contre la guerre civile ». Pourquoi avoir alors appelé à « réinvestir, réhabiliter » la République, l’enseignement public, laïque ?

Clémentine Autain Au-delà de la loi, il nous faut regarder comment la séparation et le droit de croire ou non se pratiquent, avec des moyens adéquats pour lutter contre l’obscurantisme. Stratégiquement, nous devons faire attention aux discours qui, au nom de la laïcité, deviennent excluants. Je suis très agacée que la question féministe soit utilisée pour stigmatiser une partie de nos concitoyens. Les polémiques sur le burkini et le voile ne font qu’augmenter le nombre de femmes qui les portent, par réflexe contre cette stigmatisation. Notons que l’extrême droite ne parle d’émancipation des femmes que quand il s’agit des femmes musulmanes.

L’égalité et la justice sociale sont des préalables à l’adhésion au pacte laïque. Mais comment la gauche doit-elle en débattre dans un contexte d’offensive conservatrice ?

Pierre Laurent Ce combat se mène sur deux jambes : laïcité et égalité dans la société. Les ennemis sont à droite et à l’extrême droite, et cherchent à saper ces principes dans la société. Le débat à gauche peut exister, mais nous devons le mener ensemble contre la droite et l’extrême droite. Nombreux sont les pièges tendus.

« SOMMES-NOUS OBLIGÉS DE NOUS DÉCHIRER PUBLIQUEMENT SUR LA QUESTION DU VOILE ? L’ÉGALITÉ EST MALMENÉE PARCE QUE NOS SERVICES PUBLICS SONT MALADES, LA RENTRÉE SCOLAIRE LE PROUVE. »

Sur le burkini, ce qui me frappe, c’est l’énorme différence entre la tornade médiatique et la réalité de ce qu’il se passe à Grenoble, dont plus personne ne parle. Oui, ils agitent le débat sur le voile en permanence. Mais sommes-nous obligés de nous déchirer publiquement sur cette question ? L’égalité est malmenée parce que nos services publics sont malades, la rentrée scolaire le prouve. La société est déchirée et la gauche doit parvenir à l’unir pour la réparer.

Pour en savoir plus En finir avec les idées fausses sur la laïcité, de Nicolas Cadène (l’Atelier, 2020). Les Faussaires de la République, de Clémentine Autain (Seuil, 2022). Jean Jaurès. Les convictions et le courage, de Carole Delga (éditions Privat, 2022).
Tag(s) : #Laicité
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