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Vaccins contre le Covid : les pays riches se réservent les doses, les pauvres attendront

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Le prochain accès aux vaccins Covid laisse augurer de grandes inégalités, entre surstock pour quelques pays riches et pénurie ailleurs. À moins que les labos ne renoncent enfin à se faire de l’argent sur la pandémie.

La France disposera d’un potentiel de 200 millions de doses de vaccins contre le Covid-19, a annoncé Jean Castex le 3 décembre. De quoi garantir les deux doses nécessaires pour vacciner l’ensemble de la population tout en prévoyant une marge. Ces commandes de vaccins se font au niveau européen. La Commission européenne a conclu un premier contrat, avec le laboratoire pharmaceutique AstraZeneca, dès fin août pour le préachat de 300 millions de doses de vaccin. Ont suivi cinq autres contrats, avec BioNTech-Pfizer, CureVac, Sanofi-GSK, Johnson & Johnson et Moderna, pour un milliard et demi de doses en tout (selon les données rassemblées par le centre de recherche sur la santé de l’université états-unienne Duke). Ces contrats se négocient au nom de l’ensemble des pays de l’Union européenne. Les doses seront ensuite réparties entre les États membres en fonction de leur population.

Le Royaume-Uni a de son côté déjà autorisé le vaccin de BioNTech-Pfizer. Le pays a réceptionné près d’un million de doses et commencé à vacciner début décembre. Les États-Unis ont de même débuté leur campagne de vaccination. D’autres pays riches comme le Canada ou le Japon ont acheté des centaines des millions de doses des différents vaccins déjà disponibles ou à venir.
Le nombres de doses de vaccins déjà achetées. Données du Duke Global Health Innovation Center.

Qu’en est-il ailleurs ? Des grands pays du Sud qui abritent une industrie pharmaceutique comme le Brésil ou l’Inde ont pu s’assurer des doses de vaccins en grand nombre, soit parce qu’ils ont participé aux programmes de recherche vaccinale (comme le Brésil), soit qu’ils s’engagent à produire des doses dans leurs usines (comme l’Inde). Et les autres ? Comment les Philippines, l’Iran, le Maroc ou le Pakistan, par exemple, vont-ils pouvoir s’approvisionner en vaccins contre le Covid ?

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Le Canada a acheté de quoi vacciner sa population cinq fois

« Les pays riches ont acheté assez de doses pour vacciner l’ensemble de leur population près de trois fois avant la fin 2021, si tous les vaccins qui font actuellement l’objet d’essais cliniques sont approuvés », note l’ONG Oxfam (dans un communiqué du 9 décembre). Le Canada arrive ici en tête : avec suffisamment de doses pour vacciner sa population cinq fois.

Dans le même temps, près de 70 pays pauvres ne pourront vacciner qu’un habitant sur dix contre le Covid-19 l’année prochaine, « à moins que les gouvernements et l’industrie pharmaceutique ne prennent d’urgence des mesures pour garantir une production de doses en quantité suffisante », ajoute Oxfam. Dans le groupe des pays qui n’auront pas accès aux vaccins se trouvent des territoires parmi les plus touchés par le virus à l’heure actuelle, comme le Kenya, le Nigeria, le Pakistan ou l’Ukraine.

« Du côté des pays riches, c’est chacun pour sa pomme »

L’Organisation mondiale de la santé (OMS) a pourtant lancé dès avril un mécanisme de solidarité pour permettre à tous les pays d’avoir accès aux tests, aux traitements et aux futurs vaccins contre le coronavirus. Au sein de ce dispositif (nommé Accélérateur ACT pour « Access to Covid-19 Tools »), la section dédiée aux vaccins (Covax) doit récolter des fonds auprès des pays riches pour négocier les contrats avec les labos et distribuer les doses à tous, y compris aux pays les plus pauvres.

« L’idée est que fin 2021, Covax soit en mesure de fournir deux milliards de doses de vaccins. Pour l’instant, on est loin du compte en termes de fonds, pointe Patrick Durisch, responsable des politiques de santé à l’ONG suisse Public Eye. Ces doses seront-elles disponibles, sachant que les pays les plus aisés ont déjà passé commande directement auprès des fabricants en dehors de ce mécanisme multilatéral ? Ils se sont accaparé la quasi-totalité des doses prévues pour 2021 », dit-il. Au début de la crise, tout le monde appelait à la solidarité. Nous nous rendons compte maintenant que du côté des pays riches, c’est chacun pour sa pomme. Les beaux discours ont été oubliés, en plus, on fait des concessions incroyables aux labos. » 

De trois à trente euros pour un vaccin

Les prix annoncés des vaccins varient largement. « Nous avons des estimations des prix par les fabricants, et nous pouvons les calculer en fonction du nombre de doses et du montant des contrats d’achat si ces chiffres sont rendus publics », précise Patrick Durisch. Le vaccin de Moderna serait le plus cher, à 30 euros, celui de Pfizer serait vendu autour de 17 euros et celui d’AstraZeneca autour de trois euros seulement, le labo s’étant engagé à le vendre au montant qu’il annonce comme étant le prix coûtant.

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Là encore, la prudence est de mise. Dans le contrat passé avec le Brésil, et qui a fuité dans la presse brésilienne, il est écrit que la non-recherche de profit affichée d’AstraZeneca s’arrêtera une fois la pandémie terminée. Mais c’est le labo qui aura tout loisir d’en décréter la fin. Il passera alors au prix du marché [1].

Une initiative pour lever tous les brevets sur les médicaments, vaccins et tests en lien avec le Covid-19

La plupart des contrats négociés par les États et l’Union européenne avec les labos sont restés secrets. Seule certitude : les droits exclusifs des labos – brevets et secrets de fabrication par exemple – ne sont nulle part remis en cause, ni dans ces contrats bilatéraux ni même au niveau du mécanisme international Covax. Seule une initiative portée par l’Inde et l’Afrique du Sud à l’Organisation mondiale du commerce (OMC) soulève cette question. Les deux pays demandent de permettre à tous les États du monde de ne pas accorder de brevets ni de les faire respecter pour tous les médicaments, vaccins et tests de dépistage en lien avec le Covid. Et ce, pendant la durée de la pandémie, jusqu’à ce que l’immunité globale soit atteinte.

Il y a une vingtaine d’années, en pleine pandémie de sida, une décision semblable a permis la production, dans des pays où la fabrication n’était pas bloquée par les brevets, de médicaments génériques abordables pour des millions de malades du VIH. Selon Médecins sans frontières, une centaine de pays soutiennent déjà cette demande. Il ne s’agit ici évidemment pas des pays les plus riches.

Une réunion s’est tenue ce 10 décembre à l’OMC sur le sujet. D’autres doivent suivre, avec, peut-être, un vote, où chaque pays aurait une voix. Quelle sera la position française ? Le gouvernement défendra-t-il une levée des brevets ? Pour l’instant, le « gouvernement français ne reconnaît pas que la propriété intellectuelle est une barrière à l’accès aux vaccins et aux traitements contre le Covid, regrette Juliana Veras, coordinatrice de campagne à l’ONG Médecins du monde. Alors que dans les faits, nous avons vraiment besoin de lever toutes les barrières de toutes les technologies sur le Covid. La seule chose qui pourrait changer la donne aujourd’hui, c’est une mobilisation citoyenne forte. »

Rachel Knaebel

Image : CC Saoni via flickr.

Nos précédents articles sur ce sujet :
- Les Etats européens sont pour l’instant incapables de garantir un accès équitable à un futur vaccin contre le Covid
- Covid : pour des traitements accessibles à tous, casser les monopoles, socialiser la production
- Les grandes entreprises pharmaceutiques déjà sur les rangs pour faire de l’argent avec le Covid-19
Tag(s) : #Coronavirus
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