Trump, »war President?.. »par Jacques Fath |
Cette perspective politique globale dessinée à partir de ces trois grandes options ne peut qu’ouvrir sur un monde de tensions aiguës, de grandes conflictualités. Beaucoup ont souligné à juste titre ce que la stratégie Trump signifie en elle-même : la mise en cause des valeurs, des institutions, des alliances, des pratiques politiques issues de la période de l’après deuxième guerre mondiale... C’est l’élargissement d’instabilités, de risques et d’antagonismes nouveaux, dans un contexte où la puissance, d’abord, fait la différence. C’est cette vision qui suscite chez Trump un certain dédain pour les Européens et pour l’Union européenne. Celle-ci n’ayant effectivement, en propre, ni capacité politico-militaire décisive, ni même d’existence stratégique réelle. La politique de sécurité et de défense européenne (PSDC) n’est certainement pas un outil à la hauteur des enjeux. L’UE dispose en revanche d’une potentialité commerciale et économique commune. Et celle-ci ne correspond pas à la vision trumpienne d’une dérégulation mondiale et d’une hiérarchie très affirmée des puissances où l’Europe n’est pas censée jouer les premiers rôles. D’où la sympathie exprimée à l’égard du Brexit et des forces favorables à une sortie de l’UE.
La réaffirmation catégorique de l’importance de l’OTAN pour les États-Unis oblige cependant l’administration Trump à manifester tout de même quelque intérêt pour les capacités militaires et pour l’implication politique de certains États-membres de l’Union européenne dans les enjeux stratégiques en Europe, face à la Russie. C’est ce qu’on peut déduire notamment du positionnement développé de façon convergente et très claire par Mike Pence, Vice-président, par Tillerson et Mattis lors de la Conférence annuelle sur la sécurité tenue à Munich en février dernier. C’est le rétablissement d’un positionnement républicain et étasunien plus classique. Il reste que bien des responsables européens restent inquiets et se demandent qui est vraiment « en charge » à Washington, et qu’elles sont donc les orientations à venir.
Ces trois options majeures traduisent bien l’esprit général du mandat présidentiel qui se dessine avec Trump et son administration. Chacun des plus hauts responsables, Pence à la Vice-présidence, Mattis à la Défense, Tillerson aux affaires étrangères, Kelly à la sécurité intérieure cherchent à rassurer les alliés de Washington. Steve Bannon et Reince Priebus (Secrétaire général de la Maison Blanche) insistent sur la détermination de Trump à mettre en œuvre et à, effectivement, réaliser la politique annoncée. Bannon insiste : « chaque jour, dit-il, ce sera un combat. Ce que nous avons annoncé, va se réaliser (…) C’est un nouvel ordre politique qui sortira de tout cela. Et on commence à le bâtir ». Il y a là aussi une volonté de rassurer, ou de se rassurer, sur la crédibilité du projet, et de poursuivre sur l‘élan acquis avec la victoire électorale. D’ailleurs, Trump continue à faire quelques meetings populaires. Il doit en tous les cas répondre à la question : comment imposer une toute autre vision du monde contre un système qui semble singulièrement réticent ? (6) Comment, effectivement, les compromis vont-ils pouvoir s’ajuster ?
Une présidence aux multiples fragilités
Lors de la Conférence pour l’action politique conservatrice du 24 février, Trump a, une fois encore, dénoncé les guerres d’Obama. Il soutient ceux qui les ont faites (militaires en activité et vétérans). Il dénonce leur coût (6000 milliards de dollars au Moyen-Orient selon lui)... Mais lui même et son administration engagent les États-Unis dans un processus de sur-militarisation, de coûts énormes supplémentaires, de risques de toutes natures. Trump le traduit à sa façon en mélangeant enjeux économiques et stratégiques. Il dit : « nous avons hérité d’une dette nationale qui a doublé en 8 ans. Il faut réaliser : c’est 20 billions de dollars (7). Elle a doublé. Nous avons hérité d’une politique étrangère marquée par un désastre après l’autre. Nous ne gagnons plus. Quand est-ce la dernière fois que nous avons gagné ? Est-ce que nous avons gagné quelque chose ? Gagnons-nous quelque chose ? On va gagner. On va gagner gros, les amis. On va recommencer à gagner, croyez-moi. On va gagner. »
Ce langage jubilatoire a un sens même si l’on peut penser qu’il relève aussi de l’incantation démagogique ou du « wishful thinking ». L’approche de Donald Trump présente, en effet, une certaine cohérence d’ensemble cristallisée dans le projet de reconstitution d’une puissance. Mais l’idéologue Bannon, son Conseiller stratégique, ne le cache guère : ce sera – insiste-t-il - un combat intérieur et extérieur. D’où le besoin, exprimé par Trump et son entourage de « protection » et de fermeture nationale, de puissance vis à vis de l’extérieur, de ciment idéologique et patriotique... Bannon le souligne en affirmant : « nous ne sommes pas seulement une économie. Nous sommes une nation avec une culture et une raison d’être »... Ce que DT appelle « un renouvellement de l’esprit américain ». Mais ce renouvellement repose sur une approche qui exacerbe les tensions, qui multiplie les risques de conflits intérieurs et extérieurs. Cette cohérence présente de fortes contradictions et de multiples fragilités, notamment celle de rentrer en contradiction directe avec le système politique et institutionnel américain lui-même.
Reconstituer une puissance économique dominante n’est pas sans contradiction, y compris au sein même du capitalisme étasunien. Et la contestation sociale semble vouloir grandir...
Reconstituer une puissance militaire sans rival qui soit à la hauteur implique des coûts faramineux. On sait que le financement des 54 milliards de dollars supplémentaires à la défense sera assuré par des coupes budgétaires draconiennes et inédites pour les politiques fédérales : protection de l’environnement (-31%), Département d’État, c’est à dire diplomatie et politique étrangère (-28%), santé et services sociaux (-17,9%)... Pour certaines agences (médias ou culture par exemple), les amputations s’annoncent ravageuses (8). L’administration Trump aura-t-elle les marges politiques nécessaires pour de tels choix économiquement et socialement problématiques ?
On mesure aussi que contexte stratégique n’autorise pas toutes les « gymnastiques » diplomatiques et politiques. Se rapprocher de la Russie, par exemple, signifierait concrètement trouver des convergences avec les alliés de Moscou, l’Iran en particulier, alors que Téhéran est considéré comme adversaire stratégique des États-Unis, mais aussi d’Israël. Israël que l’actuelle administration a décidé de soutenir de façon volontariste. Faire de la Russie un partenaire ou un allié privilégié … ce serait aussi diviser le camp républicain dont une partie, et non des moindre, considère Moscou d’abord comme une menace. C’est le cas des influents sénateurs John McCain et Lindsey Graham, opposants déclarés à la politique de Trump.
Même sur la question de Palestine, on se demande comment Trump pourraient initier un processus politique ayant une chance d’aboutir positivement. On ne peut pas, en effet, encourager la politique de colonisation des autorités israéliennes, conforter la diplomatie de Netanyahou, refuser avec arrogance que le Conseil des Droits de l’Homme de l’ONU puisse condamner la répression et les exactions de Tel Aviv contre les Palestiniens... et, en même temps, avoir l’ambition de contribuer à un règlement politique quel qu’il soit. On sait que la solution à deux États (c’est à dire un État palestinien indépendant à côté de l’État d’Israël) est très fragilisée par la colonisation et par l’affaiblissement de l’Autorité palestinienne. Mais une solution à un seul État, évoquée par Trump comme une éventualité (au même titre que la première option), reviendrait à installer un État israélien d’apartheid, perspective évidemment inacceptable pour les Palestiniens, et, sur le plan international, pas seulement par eux...
Enfin, une interrogation majeure. Mettre en œuvre une stratégie de sur-militarisation, d’intimidation et de menaces permanentes implique – si on veut éviter d’aller fatalement à l’affrontement - un grand contrôle de l’usage de l’outil militaire et de la diplomatie dans la gestion des crises, des rapports de force et des relations internationales. Entre provocations et menaces, l’administration Trump semble vouloir s’y essayer... Mais on peut se demander si elle sera vraiment en mesure de maîtriser cela – et le voudra-t-elle ? - sans impasses hasardeuses, sans créer de situations critiques et non maîtrisables ? L’enjeu est redoutable dans une situation de rivalités exacerbées et d’instabilités grandissantes qui ne laisse pas de place à l’improvisation. Peut-on, aujourd’hui, jouer impunément avec des puissances comme la Chine et la Russie ? Ou encore avec la Turquie et l’Iran ?.. Le contexte actuel de contradictions de puissances n’a rien d’un monde tranquillement « multipolaire »... C’est un monde incertain, hautement conflictuel et dangereux. Trump n’a pas fini de compter avec les complexités actuelles de l’ordre... ou du désordre mondial.
En France nous n’avons donc pas fini de mettre en garde. Les autorités et institutions nationales issues des prochaines élections devront faire preuve d’une grande vigilance afin d’empêcher l’éventualité du pire, appeler toujours à la raison, favoriser les solutions négociées, agir pour le respect du droit, exiger une démarche de responsabilité collective, construire les conditions d’une sécurité internationale garantie, démilitariser la pensée politique elle même... c’est à dire veiller à la paix.
Ce devrait être un sujet essentiel de la campagne pour la présidentielle et les législatives. Cela correspond d’ailleurs aux prérogatives constitutionnelles du Président de la République, mais aussi, d’une autre manière, à celles des parlementaires. Cela nous concerne tous... Mais qui s’en préoccupe vraiment ?
1) « Une ruse de la raison », Michel Onfray, L’Obs No 2730, 02 03 2017.
2) L’OTAN a fixé une norme de dépenses militaires à 2 % du PIB dont 20 % en « nouveaux équipements majeurs » pour chaque État membre. Parmi les 28 États appartenant à l’OTAN seuls 5 sont au dessus de la barre des 2 %: États-Unis, Estonie, Grèce, Pologne et Royaume uni. Notons qu’après le sommet de Riga, en 2006, l’OTAN avait fixé à 40 % puis à 50 % le taux de forces « structurées, préparées et équipées » pour des opérations de déploiement c’est à dire de projection à l’extérieur. Il n’est plus guère (officiellement) question de cet objectif aujourd’hui. Cette ambition était probablement trop élevée pour qu’elle reste explicitement d’actualité...Elle est cependant significative de la stratégie otanienne.
3) Site lancé en 2014 pour présenter les documents sur les activités de la NSA, révélés par Edward Snowden.
4) Terminal High Altitude Area Defense.
5) Notons qu’on trouve ici le même problème stratégique que celui posé avec l’installation du système antimissile américain en Europe : celui-ci inquiète la Russie qui se sent, elle aussi, menacée.
6) L’ensemble de la presse américaine a pu observer que pour passer l’épreuve de leur confirmation par le Sénat, Mattis et Tillerson ont dû tenir un langage politique beaucoup explicitement conforme aux options républicaines traditionnelles.
7) C’est à dire 20 000 milliards de dollars.
8) « Pentagon grows, while E.P.A. and State Dept. Shrink in Trump’s budget », Alan Rappeport and Glenn Thrush, New York Times, march 16, 2017.
Jacques Fath | 18 mars 2017 à 17 h 54 min | Catégories : Non classé | URL : http://wp.me/p6EM4q-ag
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