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Exécution d'une décision de justice au Petit- Clamart

Lu sur sur http://clamart-citoyenne.fr/

Ce matin à la brume…

Publié le 01/11/2014 par CCadminWP

ce matin à la brume…

colère et fierté

levé, cinq heures

Denise y est déjà, elle l’a dit hier

se garer loin, pas bloquer la bagnole, élémentaire

marcher, boiter un peu, tu connais, t’es venu hier

pas un chat,

rares voitures

une silhouette à l’entrée du chemin

jeune, militante, elle attend Philippe, elle hésite, où entrer

le sentier est là, sinueux, allons-y

là bas les loupiotes, au pied de ce que tu connais être une falaise boisée

au bord de la bretelle autoroutière

noir

deux cents mètres, chemin bien entretenu, entrée du village

tu peux pas dire autrement d’un lieu où des gens vivent depuis quatre ans

à gauche une rangée de cabanes mitoyennes, bien alignées dans la sinuosité du lieu

à droite une rangée de caravanes

tu arrives, inquiet de déranger à cette heure

et tu es accueilli, conduit dans une des cabanes

il fait bon, chaud, c’est propre et t’es gêné de devoir t’asseoir à l’invitation

le poêle , bidon bricolé et soudé à un conduit d’évacuation, ne fume pas, c’est sain

le café est préparé devant toi, longuement, sucré délicieusement

invité

t’es au bidonville aménagé par des Roumains, citoyens européens

géographie complexe, Petit Clamart, sur la commune limitrophe de Châtenay, département des Hauts-de-Seine sur un terrain appartenant au conseil général de l’Essonne

te laisse pas envahir par ces césures administratives

elle te dit qu’elle laisse son fils de trois ans dormir encore un peu, il est habillé, il n’y a plus qu’à lui mettre les chaussures et le manteau

elle te dit la fatigue, réveillée à quatre heures, le stress, depuis des jours

elle travaille, maigres revenus,

son fils va à l’école à Clamart et la mairie réclame le paiement de la cantine au tarif max, alors que ses revenus doivent lui faire bénéficier du mini

ni le propriétaire du terrain, ni le maire n’auraient demandé une quelconque expulsion

des maires se sont fait élire, à Clamart et Châtenay, le camp dit « rom » faisait tache, amalgames sémantiques pendant la campagne électorale, incitation à la haine des autres

et ce matin tu te retrouves dans la rue de ce village

les visages graves de leurs occupants, devant leurs caravanes ou leurs cabanes, des couples, avec leurs baluchons

les enfants sortent, habillés, calmes

impressionnant calme,

le noir devient brune, le jour se lèvera bientôt avec la brume

et Marie-Catherine, et Gilbert, et quinze ou vingt lève-tôt venus en témoin,

des assoc, ou parce qu’ils savaient et ne voulaient pas fermer les yeux ne pas fermer les yeux

tu la retrouves, son fils est à ses côtés, yeux bleus comme elle, encore poupon à trois ans, prenant son biberon de lait à grande lampées,

il est habillé et chaussé,

gambadant, joyeux

et en contre bas les clignotants bleus descendent, cinq ou six véhicules

des jeunes du village les désignent, bronca discrète et une voix s’élève,

tu ne comprends pas le roumain, mais tu entends l’appel au calme

un qu’on nomme l’électricien, débranche une prise, les lampions s’éteignent

les clignotants remontent en sens inverse la bretelle, ils arrivent trois s’activent et arrachent tous les fils des cabanes et caravanes, en quelques minutes un gros baluchon est fait : dernier acte de l’activité de retraitement de métaux qui, entre autres emplois précaires, assurait la survie économique de la collectivité

jour à peine levé

brume

le chemin, sinueux, est en pente légère

ils montent

masse sombre, encore indistincte, un groupe s’arrête à distance, bloquant toute sortie d’autres continuent, pesamment, insigne CRS, leggings, bidule à la ceinture, gants, blouson déformé par un probable gilet pare-balle, pas plus fiers que ça visiblement,

alignement au milieu de la rue

tu te retrouves sur le côté, les couples rassemblent leurs enfants à côté des baluchons un pardessus-cravate, commissaire

il ne s’agit pas d’une expulsion, mais de l’exécution d’une décision de justice, qu’il dit

Yves tentent de négocier pour les caravanes, il en a sauvé une hier, mais on n’a rien pu faire pour les autres, faute de terrain d’accueil

et merde, c’est quand même leur bien, leur propriété, à ceux du bidonville

société de proprio qui nie celle de ceux qu’elle rejette

un camion arrive, déménagement, des gars vêtus de combinaisons, masques et gants, comme des chirurgiens, mais très bas de gamme, un équipement qui ne protégerait d’aucun virus ou parasite, juste pour faire comme

aucun risque

toi tu accepterais plus facilement de dormir dans leur cabane que dans certains hôtels, rapport aux punaises de lit

t’étais pas fier d’y aller ce matin t’es autorisé à l’émotion, comme Lionel, les larmes aux yeux colère

pas honte, mais fierté

fierté, de voir comment ces hommes, ces femmes, ces enfants, affrontent cette saloperie

fierté de leur dignité et de leur humanité qui t’a permis, un peu, de retrouver la tienne

Philippe Lorrain

Tag(s) : #expulsions
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