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Lu sur « Le deuil intime de ma famille a été instrumentalisé pour justifier un génocide » : ces Israéliens qui s’exilent, désespérés par la « faillite morale » du pays - L'Humanité

« Le deuil intime de ma famille a été instrumentalisé pour justifier un génocide » : ces Israéliens qui s’exilent, désespérés par la « faillite morale » du pays

Plus de 150 000 Israéliens se sont exilés depuis le 7 octobre 2023. Parmi eux, des gens de gauche en rupture avec une société majoritairement mutique, voire complice, face au génocide à Gaza et aux exactions en Cisjordanie occupée. À quelques jours des élections israéliennes, l’Humanité a recueilli le témoignage de ces militants qui ont renoncé à l’espoir de changer la donne de l’intérieur.

 le 22 octobre 2026

Hayet Kechit

Le jour où son fils de 3 ans est rentré de la crèche avec, à la main, un petit char en papier mâché confectionné à l’aide de rouleaux de papier toilette, Éléonore Bronstein a compris que l’heure était venue de plier bagage loin d’Israël.

Le vertige qui l’a alors saisie a été décuplé par un sentiment d’esseulement face à une communauté de parents qui, loin de partager son émoi, ne voyaient là rien à redire. « Ils m’ont prise pour une folle », lâche la chercheuse en anthropologie du politique. Six mois plus tard, elle débarquait avec compagnon et enfant à Bruxelles, où elle avait décroché un poste.

C’était il y a sept ans, avant les attentats du 7 octobre 2023 et le déchaînement meurtrier qui s’est abattu, depuis, sur la bande de Gaza. « On a fait partie des premières vagues d’Israéliens à s’en aller. On a vu, depuis, nombre de gens qui nous incitaient auparavant à rester eux-mêmes se résoudre à partir », confie-t-elle.

Solde migratoire négatif

Les chiffres sont éloquents : plus de 150 000 Israéliens ont quitté le pays entre 2023 et 2025. Une vague d’exilés d’une ampleur inédite qui se traduit aujourd’hui par un solde migratoire négatif : en 2024, le pays a ainsi enregistré plus de départs (82 700) que d’arrivées (55 800).

La tendance s’est confirmée en 2025, au point que des chercheurs de l’université de Tel-Aviv alertent dans un rapport sur « les conséquences économiques, et en termes de cohésion sociale et de services publics », de ces vagues de départs.

 

Si l’analyste politique Yaël Lerer souligne l’intrication de facteurs économiques, sociaux et politiques à l’origine de ce phénomène, elle pointe aussi la part importante de cet « état de folie généralisée » dans lequel baigne la société. Explosion des féminicides, hôpitaux psychiatriques bondés par des soldats en état de choc post-traumatique, attaques contre les chauffeurs de bus arabes en seraient des symptômes visibles au quotidien.

Mathilde (*) 1, une Franco-Israélienne de 34 ans, dont l’installation en Israël au moment de l’irruption du Covid a fait long feu, confie avoir ressenti ce malaise quasiment dès le pied posé à l’aéroport.

« Je me demandais chaque jour ce que je foutais là. Même si Tel-Aviv reste une bulle supportable, il valait mieux éviter certains sujets », raconte la jeune femme installée à Paris. Le sentiment « que quelque chose ne tourne pas rond » s’est également imposé à elle lorsque la nationalité israélienne lui a été offerte pour ainsi dire sur un plateau, « alors que des non-juifs nés en Israël et parlant hébreu ne l’avaient toujours pas obtenue ».

« Tout dialogue est devenu impossible »

Pour ceux qui tentent encore, dans des conditions éprouvantes, de survivre à ce climat tout en exprimant leur révolte contre le sort fait aux Palestiniens, particulièrement à Gaza et en Cisjordanie occupée, l’air est devenu particulièrement irrespirable. Pour beaucoup, la perspective de l’exil s’impose comme une issue inéluctable.

Encore faut-il se le permettre. « Ce n’est pas une immigration de pauvres », pointe Yaël Lerer. De fait, toutes les personnes interrogées assument avoir « un privilège de classe ». Elles se revendiquent de « la vraie gauche » et étaient pour la plupart, avant leur départ, des activistes engagés dans des organisations contre la politique génocidaire de Benyamin Netanyahou.

« Cette minorité-là, qui ne représente pas la part la plus représentative des exilés, s’en va pour des raisons politiques et morales. Les interactions quotidiennes sont devenues insupportables : quand tu vas à la banque, tu te demandes si ton banquier, la semaine précédente, n’a pas commis de crimes de guerre », décrypte Yaël Lerer.

Une analyse qui fait écho à plusieurs témoignages : « Les choses se sont énormément radicalisées depuis le 7-Octobre et tout dialogue est devenu impossible, même chez des gens qui se disent de gauche », confie ainsi Yoel Taïeb, un futur doctorant installé en banlieue parisienne, arrivé avec son compagnon en septembre 2024.

Le jeune homme de 29 ans qui a grandi à Jérusalem-Est, en Cisjordanie occupée, au sein d’une famille qu’il décrit comme « très à droite » et « messianique » s’est très tôt senti étranger à son environnement.

« Refuser de voir Gaza rasée de la carte est devenu un acte de gauchisme »

Un profil qui ressemble à celui d’Ethan (*), un étudiant en master de 29 ans à Paris dont la famille, d’un sionisme virulent, est également à l’opposé de ses convictions. Un événement fondateur pour lui intervient alors qu’il est scolarisé dans un lycée de Jérusalem qui côtoie un lycée bilingue réunissant des Israéliens et des Palestiniens.

« Un jour, des juifs religieux ont brûlé ce lycée. Cette attaque d’une grande violence m’a beaucoup marqué. C’est là que j’ai, pour la première fois, pu parler à des Palestiniens et avoir accès à un autre narratif », raconte le jeune homme.

Depuis, il a observé la répression des voix dissidentes, « même si elle est sans commune mesure avec celle subie par les Palestiniens », devenir implacable. « Refuser de voir Gaza rayée de la carte est aujourd’hui un acte de gauchisme absolu », abonde Éléonore Bronstein, qui renvoie aux sondages accablants à quelques jours des élections israéliennes.

Plus de 80 % de la population serait prête à apporter son suffrage à l’extrême droite au pouvoir. « Ces chiffres-là, on ne peut les expliquer que par l’état d’esprit colonial de cette société. Quand on demande aux enfants d’amener des bonbons pour les colis des soldats, on les prépare en fait à aller à la guerre », décrypte la chercheuse.

Cette dernière tient d’ailleurs à distinguer son parcours de celui d’autres exilés « qui partent parce qu’une ligne rouge a été dépassée ». À ses yeux, il faut au contraire « inscrire le génocide à Gaza dans un continuum colonial qui portait dans ses racines cette faillite morale ».

« Il s’est passé des choses inimaginables »

Yael Sofer Samson, chorégraphe, danseuse et écrivaine de 33 ans, qui vit à Paris depuis un an, partage cette vision. « Je n’ai pas grandi avec le sentiment de vivre dans un endroit ”normal”. Dès mon plus jeune âge, il m’a paru évident que le lieu où je vivais reposait sur l’injustice. (…) Avant tout, envers le peuple palestinien, qui a subi l’expulsion, la dépossession, la réduction au silence et la violence », confie-t-elle.

Cette question a aussi beaucoup hanté Ethan. L’après 7-Octobre a-t-il marqué une rupture, ou est-ce une continuité logique du projet sioniste ? « Je pense que les structures étaient déjà prêtes pour rendre possible le nettoyage ethnique de la Palestine. Mais il y a aussi une rupture. Il s’est passé des choses qui étaient pour moi inimaginables », s’émeut le jeune homme.

 

La conscience aiguë de « l’inimaginable » confrontée à la passivité, voire au soutien actif, de la société n’a pas laissé indemnes les liens familiaux. « Les relations sont très compliquées », confie Ethan, qui dénonce plus généralement « l’aliénation » d’une société sous l’emprise de « la culture du traumatisme », savamment orchestrée par l’État et les médias, « très efficace pour faire croire aux gens qu’on ne peut rien faire autrement, qu’il faut juste vivre sur notre épée, comme on dit en hébreu ».

Yael Sofer Samson, dont le cousin est mort pendant sa prise en otage par le Hamas le 7 octobre 2023, identifie comme le déclencheur de son départ le fait que « le deuil intime de (sa) famille ait été instrumentalisé par l’État d’Israël pour justifier un génocide. Je n’arrivais tout simplement plus à supporter cela », confie-t-elle.

« Mis au ban de la société »

Selon Éléonore Bronstein, ce refus de cautionner le projet d’effacement des Palestiniens « a brisé nombre de familles » : « Beaucoup d’Israéliens antisionistes sont partis parce qu’ils ont une blessure à réparer. Ce sont des gens qui sont au ban de leur famille, de leur société », analyse la chercheuse.

 

Aux yeux de Mathilde, il y aurait là une forme de double peine pour ceux qui incarnent aujourd’hui ce qui reste d’humanité au sein de ce pays : « Les gens qui sont partis, au-delà du climat suffocant, l’ont fait par opposition à ce qui est en train de se passer. Il y a donc une forme d’injustice car ils sont contraints d’endosser l’opprobre et l’image dégradée d’Israël dans le monde. » Tous en tout cas feront le déplacement pour voter, le 27 octobre.

 
  1. Les prénoms suivis d’un astérisque ont été modifiés. ↩︎
Tag(s) : #Israel apartheid
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