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Lu sur Guerre en Ukraine : avec ceux qui aident les déserteurs, pour « rendre l’armée russe inopérante » - L'Humanité

Guerre en Ukraine : avec ceux qui aident les déserteurs, pour « rendre l’armée russe inopérante »

À mesure que la guerre en Ukraine s’enlise, les déserteurs russes et ukrainiens refusant de prendre part au conflit sont de plus en plus nombreux. Des liens et des solidarités se créent, et certains voient dans la multiplication de ces désertions un instrument politique pour mettre fin à la guerre.

 le 27 août 2026

Phineas Rueckert

 « Je savais exactement quelles étapes suivre. J’ai attendu ma permission, je suis rentré à Moscou, j’ai vu ma famille, puis en une journée je suis allé à Minsk, puis de Minsk à Batoumi, en Géorgie. Ensuite, j’ai dû décider où aller. Alors, j’ai demandé à ChatGPT. » C’est ainsi qu’Ilya Zaripov résume sa désertion de l’armée russe.

Les yeux bleu-gris percent dans l’ombre que sa casquette projette sur son visage juvénile. Assis sur la banquette d’un café parisien, le Russe de 24 ans sirote une ginger beer. Il ne boit quasiment pas d’alcool, contrairement à la plupart des soldats qu’il a côtoyés sur le front de Kharkiv. Ilya retrace son histoire dans un anglais limpide, appris « en regardant des films et des vidéos sur Internet », lui qui n’avait jamais quitté la Russie avant sa désertion, il y a un peu plus d’un an.

Ilya a grandi à Moscou. Il s’est enrôlé volontairement dans l’armée peu après le début de l’offensive russe en Ukraine en février 2022« pour voir de ses propres yeux ». Il est envoyé dans une garnison à 5 kilomètres de la ligne de front. L’ex-soldat fait défiler des photographies sur son smartphone. On le voit en treillis militaire, assis sur une chaise, une blessure à vif sur la joue – dont il garde encore la cicatrice – causée par son sergent qui avait eu la main lourde sur la vodka. Il montre aussi des cartes militaires recensant tous les check-points de la zone de front, qui indiquent les positions russes et ukrainiennes.

Une fois engagé, il comprend vite que « tout cela n’a aucun sens » : la vie des soldats n’a aucune valeur, l’armée « manque de moyens, d’équipement et d’organisation ». Les soldats sont parfois obligés de payer du matériel de leur poche. « Quand j’étais là-bas, au quartier général, j’ai compris que tout ça était stupide. Il n’y a aucune raison de faire cette guerre, aucune raison pour que les gens se battent. Et la manière dont on te traite est complètement folle – tu ne te sens plus humain du tout ». Il évoque notamment des morts évitables à l’entraînement, faute de prise en charge médicale.

« Les gouvernements ukrainien et russe nous envoient au front comme des animaux »

Alors, il prend conscience qu’« il n’y a que deux choix : aller dans une unité d’assaut et mourir, ou essayer de fuir. J’ai choisi la seconde option. C’est pour ça que je suis ici ». Il y a préparé sa fuite pendant deux mois à l’aide de ChatGPT et de Telegram, avant d’arriver en France en février 2025, après être passé par la Géorgie, la Turquie et le Maroc.

 

Une fois arrivé, le jeune homme n’a plus que quelques économies en poche, de quoi se payer une chambre d’hôtel pendant deux semaines. Il dort ensuite dans la rue, jusqu’à trouver refuge chez une amie à Nantes. Un réseau d’entraide le met en contact avec d’autres réfugiés, déserteurs et militants russes et ukrainiens, qui le sollicitent régulièrement pour témoigner de son expérience. Lui qui se dit apolitique se retrouve ainsi, presque malgré lui, militant pacifiste. Il entre notamment en contact avec l’Union des gauches post-soviétiques (PSL), qui organise des réunions et des meetings pour la paix.

Dans un échange en visio mis en ligne début mars par l’organisation, on peut voir Ilya débattre avec Dimitry, un déserteur ukrainien. Les deux militent à leur façon pour la fin de la guerre, mais leurs visions s’opposent. Dimitry, lui, est resté en Ukraine, où il vit caché chez des amis malgré les risques qu’il encourt pour avoir refusé de « défendre la patrie ». Il a accepté d’accorder un entretien en visio à l’Humanité début avril, traduit de l’ukrainien vers le français par son amie Munisa Tabarovam.

« Je comprends et je soutiens Ilya dans sa démarche pacifiste. Mais cette approche ne va pas être suffisante pour changer la guerre. Moi, je ne suis pas pacifiste », assène-t-il. « Je suis de gauche, je suis contre cette guerre. Les gouvernements ukrainien et russe nous envoient au front comme des animaux. Si on se retournait contre ces bâtards… »

Pour lui, le salut se trouve dans la lutte contre ces gouvernements jugés totalitaires et guerriers, par les armes s’il le faut. « Une forme de résistance du peuple. » C’est dans cette optique qu’au début de l’offensive russe Dimitry a milité pour la création de brigades spéciales chargées de combattre directement le gouvernement russe sur son territoire, allant jusqu’à écrire plusieurs lettres à Volodymyr Zelensky. Mais ses nombreuses demandes sont restées lettre morte.

Après deux mois passés dans l’armée en 2024, alors que sa brigade s’apprête à partir en première ligne, il décide de déserter. « J’étais sûr de mourir si j’y allais. » La nuit précédant le départ, en novembre, Dimitry met le réveil à 3 heures du matin et fuit à travers la forêt. « J’ai rencontré une brigade mais j’ai réussi à m’enfuir. Plus loin, j’ai pris un taxi qui m’a emmené dans une ville. Je suis monté dans un train, personne ne m’a posé de questions. »

Il explique avoir été le dernier de son peloton à déserter, mais qu’une trentaine d’autres l’avaient précédé, sur 155 soldats. Il a choisi de rester en Ukraine, notamment en raison des risques que représente le passage de la frontière. « Il y a beaucoup de militaires aux frontières, lourdement armés. Au début de la guerre, les frontières étaient moins protégées, beaucoup d’Ukrainiens ont pu fuir. Aujourd’hui, c’est devenu très compliqué. »

« La paix d’en bas »

Le débat entre Ilya et Dimitry a été rendu possible grâce au PSL. Cette organisation, qui regroupe des militants de gauche de tous les pays de l’ex-URSS, exilés à travers l’Europe, milite contre la guerre de Poutine, notamment par la création d’une coalition plus large dont le nom pourrait se traduire en français par « la paix d’en bas ». Andreï Demidov en est membre et a organisé cette rencontre. Nous retrouvons cet homme russe, immigré en France en 2018, dans un bar de la petite ceinture dans le 18e arrondissement de Paris.

« On réfléchit tout le temps à comment arrêter cette guerre », explique-t-il, pesant chaque mot dans un français qui n’est pas sa langue maternelle. « On pense que le chemin le plus efficace, c’est le soutien des déserteurs, parce que la désertion affaiblit l’armée russe. Sans soldats, Poutine ne peut rien. »

Un constat que partage Grigory Sverdlin, directeur de l’ONG Get Lost, qui aide les Russes à quitter le pays. Lui-même exilé depuis 2022 après avoir publiquement pris position contre la guerre, cet ancien directeur d’une ONG d’aide aux sans-abri à Saint-Pétersbourg et Moscou a voulu mettre son expérience au service de « la résistance civile ».

Son organisation, basée en Géorgie, a conseillé 68 000 personnes sur la manière d’éviter l’enrôlement ou la mobilisation, et aidé près de 3 000 d’entre elles – dont 70 officiers – à déserter, via un réseau de conseillers bénévoles joignables douze heures par jour sur Telegram. Get Lost espère ainsi contribuer à « rendre l’armée russe inopérante ».

Le travail de l’ONG semble porter ses fruits à mesure que la guerre s’enlise. « Je ne m’attendais pas à ce que cette organisation fonctionne aussi longtemps et à ce que nous atteignions des chiffres aussi impressionnants. Je dirais que chaque mois, chaque année, nous recevons de plus en plus de demandes d’aide », constate Grigory Sverdlin. « C’est une aide directe aux Ukrainiens. Car moins il y aura de Russes pour tirer sur les Ukrainiens, plus il y aura d’Ukrainiens qui resteront en vie. »

Une fois sortis du pays, la plupart de ces déserteurs échouent dans des pays limitrophes comme l’Arménie ou le Kazakhstan, où leurs perspectives d’installation et d’emploi sont minces. « Pour donner une perspective aux déserteurs russes, il faut faciliter leur entrée dans l’Union européenne et d’autres pays occidentaux », souligne Andreï Demidov.

Artëm, 26 ans, est l’un de ceux qui y sont parvenus. Ce Sibérien nous écrit depuis Bordeaux, où il vit actuellement à la rue avec son chien Boss, qu’il a fait venir de Russie. « Tout mon parcours ressemblait à l’intrigue d’un film d’aventures », explique-t-il via une application de traduction. Il a demandé l’asile en France mais, malgré la solidarité dont il a pu bénéficier, se retrouve sans logement. « Malgré toutes les difficultés, j’ai réussi à organiser ma vie quotidienne ici, dans les rues de Bordeaux. J’espère que la République française me donnera une chance de commencer une nouvelle vie, de travailler et d’apporter ma contribution à la société », explique Artëm.

De guerre lasse

En effet, pour les Russes comme pour les Ukrainiens qui ont choisi de déserter, la question de pouvoir s’établir dans un pays et y ébaucher une nouvelle vie est centrale. Ils ne pourront pas retourner dans leur pays à court terme, puisqu’ils sont considérés comme des criminels. La perception qu’ont les pays voisins du conflit et les pays occidentaux de ces déserteurs varie.

Les Russes qui refusent de se battre sont dépeints comme des chantres du pacifisme ; les Ukrainiens, eux, sont facilement assimilés à des traîtres qui refusent de défendre leur patrie. C’est ce que laisse entrevoir la saillie du chancelier allemand Friedrich Merz en novembre dernier, lors d’une visite officielle de Volodymyr Zelensky. Il avait appelé le président ukrainien à empêcher les jeunes hommes de son pays de « venir en nombre croissant en Allemagne, mais qu’ils restent servir leur pays. On a besoin d’eux là-bas ».

Mais l’Union des gauches post-soviétiques refuse de faire le tri et vient en aide à tout le monde. « Les uns comme les autres sont les victimes de cette guerre, ils refusent de sacrifier leur vie et c’est leur droit, martèle Andrei Demidov. Les déserteurs russes et ukrainiens ont des problèmes similaires ici en Europe, notamment la difficulté à obtenir des visas et des hébergements. Même si les Ukrainiens peuvent prétendre à la protection temporaire. »

Quatre ans après le début de l’invasion, une fatigue s’installe des deux côtés. « Contrairement à ce qu’il se passait au début de la guerre, beaucoup aujourd’hui ne veulent plus se battre », témoigne Alex, 37 ans, professeur d’art ukrainien qui a fui le pays après une interpellation liée à la mobilisation, depuis l’Allemagne. « Certains ont compris que cette guerre est sans perspectives, et beaucoup commencent à comprendre que les deux régimes sont antipopulaire. »

Pour ceux qui ont réussi à fuir, pourtant, reste une lueur d’espoir dans la lutte, rappelle Ilya Zaripov depuis Nantes : « Je peux me cacher et vivre une vie normale, ou essayer d’aider, être la voix de ces déserteurs qui ne peuvent pas parler. Pour moi, je n’ai rien à perdre, donc autant essayer de changer quelque chose. »

  

Tag(s) : #Paix
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