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Plus d’une langue !
Publié le
Samedi 29 Janvier 2022
Photo Stéphane de Sakutin/AFP.
Photo Stéphane de Sakutin/AFP.
 

L’Académie française est une vieille dame indigne. Elle ose s’élever contre une directive gouvernementale, elle dont le protecteur est le président de la République. Elle proteste officiellement, juridiquement même, au nom de sa mission, confiée par Richelieu en 1635 : « Travailler, avec tout le soin et toute la diligence possibles, à donner des règles certaines à notre langue et à la rendre pure, éloquente et capable de traiter les arts et les sciences. »

Quelle mouche la pique ?

Il s’agit de la nouvelle carte d’identité électronique. La directive européenne stipule que la dénomination du document « carte d’identité » doit apparaître dans la ou les langues officielles de l’État membre de délivrance et dans au moins une autre langue officielle de l’Union. « La langue de la République est le français », dit notre Constitution. « La langue de l’Europe, c’est la traduction », disait Umberto Eco. Nous sommes français et européens. Cette directive de l’Europe est impeccable !

L’Allemagne, notre modèle en Europe, a choisi de traduire, non seulement l’intitulé, mais toutes les rubriques en anglais et en français. J’ai sous les yeux un Personalausweis/Identity Card/Carte d’identité, parfaitement lisible, avec photo d’une souriante blonde aux yeux bleu-gris. Même chose en Roumanie : français puis anglais.

Et nous, quelle langue, quelles langues allons-nous choisir ? Ou plutôt avons-nous déjà choisi, sans tambour ni trompette, et sans qu’on sache d’ailleurs qui est ce « nous » ni quelle est son autorité. Tout est traduit en anglais, et en anglais seulement. Et alors ? C’est la même chose que sur nos passeports et sur ceux du monde entier. Circulez, il n’y a rien à voir…

Eh bien, je suis sûre que c’est faux, et que la vieille dame indigne a raison. C’est elle qui est européenne et ouverte sur le monde. Dire « Choose France » aux chefs d’entreprise anglophones pour qu’ils investissent en France, parfait. Traduire sur le document de la citoyenneté française, outre « carte d’identité » par « identity card », « nationalité » par « nationality », « sexe » par « sex », et « N° du document » par « document N° », c’est presque insultant pour l’Européen.

La langue de l’Europe serait donc, après le Brexit qui plus est, le globish, global english ? Inexistantes toutes ces langues de culture qui font l’Europe ? Quant à la francophonie, pourquoi parlerait-elle encore français puisque l’anglais convient à l’identité française ? Comment ne pas voir la bêtise symbolique de cette décision qu’on n’ose pas croire réfléchie.

La langue est politique. En France encore plus qu’ailleurs. Le président de la République l’a dit à la Sorbonne, à l’Académie. Il le prouve en créant à Villers-Cotterêts, là où François Ier a décidé que les jugements ne seraient plus rendus en latin mais « en langue maternelle française et non autrement », une « Cité internationale de la langue française ».

« Internationale », c’est essentiel. Il ne s’agit pas d’affirmer la suprématie du français en posture nationaliste : le français est une langue entre autres. Singulière et magnifique comme toutes les langues, elle n’existe qu’avec le concert des autres. Les langues de l’Europe sont la plus paisible de ses armes de conquête, et la francophonie, c’est toujours plus d’une langue.

Plus d’une langue aussi, pour de bon, sur notre carte d’identité.

par Barbara Cassin, philosophe, philologue, directrice de recherche au CNRS et académicienne

Lu sur Plus d’une langue ! | L'Humanité (humanite.fr)

Tag(s) : #Langues
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