La colère des lycéens s’intensifie à mesure qu’une répression policière particulièrement violente s’abat sur ces jeunes manifestants qui bloquent leurs établissements. Entretien avec Patrick Bruneteaux, chercheur en sociologie au CNRS, spécialiste des questions de maintien de l’ordre en France.
le 2 octobre 2026
Depuis lundi 28 septembre, la mobilisation lycéenne, partie essentiellement de Seine-Saint-Denis, ne cesse de prendre de l’ampleur. En même temps, la répression policière s’accentue : on recense plus de 1 000 interpellations, en grande majorité des mineurs. Est-ce un événement inédit ?
Patrick Bruneteaux
sociologue
Non, c’est même plutôt banal. À Mantes-la-Jolie, en 2018, des élèves avaient été mis à genoux avec les mains sur la tête pendant une heure ou deux par la police. Cette violence n’est pas du tout atypique. Les jeunes ont toujours été une menace pour le pouvoir. Ils sont également ceux qui, statistiquement, appellent à voter pour Mélenchon. Ils sont donc considérés comme des ennemis par le pouvoir aujourd’hui.
Cette réponse, essentiellement basée sur la brutalité et la force, fait passer au second plan toutes les revendications du mouvement…
Les chiens de garde, l’expression que Paul Nizan a inventé pour parler des philosophes mais qu’on utilise aujourd’hui pour désigner les journalistes de certains médias, sont totalement alignés sur une vision diabolisée des jeunes. Au lieu de parler de leurs revendications, que ce soit dans le service public ou dans les médias détenus par des milliardaires, ils vont systématiquement se focaliser sur la violence.
Comme le disait justement Bally Bagayoko, commençons par responsabiliser ceux qui sont les vrais criminels, c’est-à-dire ceux qui laissent pourrir les institutions scolaires, abandonnent les infrastructures en déliquescence, ne remplacent pas les professeurs absents, détruisent la pédagogie…
Le pouvoir souhaite cacher ces aspects-là. Et fait tout pour ne pas en parler. Sa stratégie, c’est ce qui a toujours été fait après Mai 68 : réduire les mouvements sociaux à des actes commis par des casseurs et des individus violents.
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Avez-vous l’impression que la répression des mouvements lycéens est montée d’un cran ou s’agit-il juste d’une continuité de l’évolution de la doctrine du maintien de l’ordre depuis une quinzaine d’années ?
Nous sommes totalement dans la continuité de l’évolution de la doctrine du maintien de l’ordre. Les 50 personnes éborgnées pendant les Gilets jaunes représentaient déjà une atteinte gravissime au corps. Quand on casse la vitre d’un McDonald’s, pour le monde bourgeois, c’est équivalent au droit de perforer et de détruire les corps des citoyens.
Comment expliquer que la police soit si hostile aux mouvements de la jeunesse ?
Pour comprendre la culture policière, il faut parler en termes de classes sociales. La plupart des policiers sont issus des milieux populaires. Et nombre d’entre eux détestent les étudiants ou les lycéens qui, pour eux, représentent les futures élites ou les petits-bourgeois qui n’appartiennent pas au peuple.
Le milieu politique est ainsi toujours plus tolérant à l’égard des paysans, qui peuvent saccager des espaces urbains comme jamais les jeunes ne pourraient le faire, jusqu’à mettre du lisier ou défoncer les grilles des préfectures. Sans doute parce que certains policiers voient des horizontalités d’appartenance de classe avec ces paysans, ces gens du peuple.
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À l’inverse, les étudiants sont perçus comme des étrangers, comme des fils à papa qui ne méritent pas de protester pour ce qu’ils font. Ce n’est pas la même chose pour les lycéens des banlieues. Là, ils savent bien qu’ils appartiennent aux milieux populaires. Mais ils sont noirs ou arabes. Il ne faut pas oublier que le Flash-Ball, qui est devenu le LBD, a été introduit pour réprimer les habitants des banlieues.
Cette réponse policière n’est-elle pas contre-productive au vu de l’intensification de la mobilisation ?
Dans un sens, cela permet d’unifier les luttes. Mais toute la classe politique réactionnaire va profiter de ce durcissement des luttes pour encore cibler la violence, pour encore dire que les jeunes sont responsables. Pour encore dire, comme Yaël Braun-Pivet, qu’on ne peut pas se réunir tranquillement autour d’une table. Mais qu’a fait le macronisme depuis dix ans, si ce n’est d’empêcher systématiquement la possibilité de dialoguer ?
Quel est le but de cette stratégie de provocation qui attise la violence d’en face ?
C’est le principe de délégitimation. Quand Macron dit que les policiers ne peuvent pas être violents parce qu’ils sont les instruments de la République, il revendique le monopole de la violence physique légitime. Qui est une force. Aujourd’hui nous sommes dans cette logique de « néantification » de toute forme de protestation. Et les réactions à cette violence sont totalement criminalisées.
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Nous ne sommes plus dans cette époque où existait une certaine culture des forces de l’ordre qui devaient encaisser lorsqu’il y avait une expression populaire. Aujourd’hui, la réponse repose sur la comparution immédiate, sur l’interdiction de manifester, sur le droit de frapper, de criminaliser. Le maintien de l’ordre aujourd’hui se borne à incriminer le manifestant. On est face à une vraie régression en termes de droit.
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