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Cette chronique est parue une première fois, le 30 septembre 2007

Peut-on parler de rafles, pour décrire l'action de la police française en 2007 ? Peut-on écrire "rafles" dans les journaux ? Peut-on prononcer "rafles" au 20 heures ?

Pas "véritables rafles". Ni "rafles de fait". Pas en s'abritant derrière des citations de militants des associations d'aide aux sans-papiers. Mais rafles. Tout court. Laurent Delahousse pourrait-il dire par exemple: "une nouvelle rafle policière a eu lieu aujourd'hui dans le XXème arrondissement de Paris. Au terme de cette rafle, 37 personnes ont été interpellées, etc". ?

Pourrait-il ?

C'est la question posée par un nouveau venu sur la Toile: le "contre-journal", en ligne, de Libération.

Ce contre-journal souhaite rassembler "les informations et les débats occultés ou chassés de l'actualité".

Et pour commencer cette exploration des occultations, le contre-journal est allé exhumer des pages des manuels d'histoire le mot "rafles". Le président de la Ligue des Droits de l'Homme, le secrétaire général de la CIMADE, un membre du Réseau Education Sans Frontières, l'anthropologue Emmanuel Terray, justifient sa pertinence aujourd'hui. (Au passage, on apprend que Le Monde a refusé l'an dernier de publier un papier de Terray, explorant le parallèle entre 1942 et 2006. Ce texte est en ligne sur le site de la Ligue des Droits de l'Homme de Toulon).

Prenez le temps de lire tout ce dossier. Avec les liens, et tout et tout.

Il me semble qu'il marque une date.

Il est vrai que le mot ne vient pas sous la plume de mes confrères, même à Libé. Ainsi, on peut le trouver dans les titres, mais entre guillemets. Même dans une citation d'un militant, il est mis entre guillemets à l'intérieur même des guillemets. Ainsi quadruplement encerclé de guillemets, il est sans doute inoffensif. Il ne se délivre de ses guillemets que lorsqu'il est question...de la police chinoise.

Je comprends aisément pourquoi le parallèle entre 1942 et 2007 fait peur à mes confrères. Moi aussi, ce parallèle me tétanise. Qu'il vienne et revienne à l'esprit, à la faveur de telle ou telle image (des objectifs chiffrés d'expulsions donnés par le pouvoir à sa police, des policiers forçant une porte au petit matin, ou encore des convocations-piège à la préfecture) et le premier réflexe est de le chasser aussitôt de son esprit. Les situations ne sont pas comparables. Rien à voir. Les raflés ne sont pas envoyés à Auschwitz. Ils disposent en France de tous les recours d'un état de droit. Le pouvoir qui a donné ces consignes a été légitimement élu. Etc.

Pourtant, le pouvoir, lui, ne s'en prive pas, de ce parallèle. La référence abusive à l'Occupation se niche dans chaque recoin du discours sarkozyste. Cela a commencé avant même l'élection, avec le recrutement ironique d'un porteur du nom de Klarsfeld, pour porter des bouteilles d'eau aux expulsés potentiels dans les files d'attente devant les préfectures.

Cela a continué dès le premier jour, avec la mise à toutes les sauces de la lettre de Guy Môquet.

Devant les patrons du MEDEF, c'est encore par une référence à la délation sous Vichy, que Nicolas Sarkozy a justifié son projet de dépénalisation de certaines infractions économiques.

« A quoi sert-il d’expliquer à nos enfants que Vichy, la collaboration, c’est une page sombre de notre histoire, et de tolérer des contrôles fiscaux sur une dénonciation anonyme, ou des enquêtes sur une dénonciation anonyme ? »

Mais ce n'est pas une raison. Ce n'est pas parce que le discours du pouvoir nourrit un confusionnisme général, que Laurent Delahousse (pour ne prendre que lui, mais on pourrait choisir bien d'autres noms) devrait y contribuer aussi, en parlant de rafles à tort et à travers.

La seule question est de savoir si le mot rafles est tout simplement approprié.

Si l'on prend sa définition du petit Robert, une rafle est "une arrestation massive opérée à l'improviste par la police dans un quartier ou un établissement suspect". Rien de plus. Le mot ne se prononce pas sur la légitimité de l'autorité qui ordonne ces opérations. Le mot ne préjuge pas du destin ultérieur des raflés.

Dans cette mesure, il semble que le mot peut s'appliquer à cette arrestation massive (140 interpellés), opérée en août dernier à Cherbourg. Ou encore à ce qui s'est passé, en janvier dernier, au Restau du coeur de la place de la République, à Paris (21 interpellés).

Dans cette mesure, il me semble que le mot ne serait pas loin de pouvoir s'appliquer aux comportements policiers décrits, par exemple, par deux commerçants parisiens, dans ces interviews, trouvées sur Dailymotion (voir le site adresse ci-dessous). Les opérations décrites ont eu lieu en juin 2007, après que le président Sarkozy ait fixé à la police l'objectif de reconduire 25 000 étrangers dans leur pays avant la fin 2007.

Alors, si le mot est juste, pourquoi n'est-il pas davantage utilisé ?

S'agit-il par exemple d'une myopie comparable à celle des journalistes des générations précédentes, qui évoquaient les "événements d'Algérie" pour décrire ce qui devait devenir ensuite, dans la bouche des historiens, la guerre d'Algérie? Sans doute. Sans doute aussi les journalistes qui n'osent pas prononcer le mot craignent-ils de heurter une partie de leur public. Sans doute se disent-ils que cette politique de reconduite à la frontière est populaire.

On peut penser que ce n'est qu'une affaire de mots. Que les mots n'ont guère d'importance.

On aurait tort. Nommer les choses est un grand pouvoir.

Je n'en prendrai qu'un exemple. La lettre pastorale de Mgr Saliège, archevêque de Toulouse pendant l'Occupation, lue en chaire le 23 août 1942.

Un bref rappel pour nos jeunes @sinautes.

En juillet 1942, au terme de semaines de dures négociations, le secrétaire général de la police de Vichy, René Bousquet, accepta un objectif chiffré. Il accepta de livrer à l'occupant allemand 10 000 Juifs étrangers de zone libre, et 20 000 Juifs de zone occupée (les Allemands en avaient initialement demandé 40 000).

Un mois après la rafle du Vel d'Hiv, conséquence directe de cet accord, et une semaine après que dans les camps de Noé et de Récébédou, des enfants aient été séparés de leurs parents par des policiers et des gendarmes français appliquant aussi cet accord, l'archevêque de Toulouse, Mgr Saliège, fit lire une lettre dans toutes les paroisses de son diocèse (malgré l'interdiction du préfet de l'époque).

Tous les fidèles de Toulouse et des environs entendirent donc les mots suivants: " Que des enfants, des femmes, des hommes, des pères et mères soient traités comme un vil troupeau, que les membres d'une même famille soient séparés les uns des autres et embarqués pour une destination inconnue, il était réservé à notre temps de voir ce triste spectacle (...) Les Juifs sont des hommes. Les Juives sont des femmes. Les étrangers sont des hommes, les étrangères sont des femmes. Tout n'est pas permis contre eux, contre ces hommes, contre ces femmes, contre ces pères et mères de famille. Ils font partie du genre humain; ils sont nos frères comme tant d'autres. Un chrétien ne peut l'oublier". Etc.

"Les étrangers sont des hommes, les étrangères sont des femmes": ça n'a l'air de rien, mais dans le contexte de 1942, pour des yeux habitués à lire chaque matin la presse de l'époque, pour des oreilles anesthésiées par la propagande de Radio-Paris, c'était de la bombe (et encore, Mgr Saliège n'avait-il pas parlé de rafles, ni d'extermination). On dut se pincer, ce dimanche-là, dans les églises de Haute Garonne. Un peu comme si un soir, aujourd'hui, Laurent Delahousse prononçait le mot rafles.

L'époque était sans Internet. Mais rien n'arrêta les mots de la lettre de Mgr Saliège (son texte intégral est ici, avec la réaction du préfet régional de l'époque). Les publications clandestines de la Résistance (les blogs de l'époque) la ronéotypèrent à l'infini. La BBC la diffusa.

La lecture de la lettre de Mgr Saliège n'arrêta pas les rafles, ni les déportations. Mais il y eut tout de même, dans les consciences, un avant et un après.

Rien n'arrête des mots justes, posés pour la première fois sur une réalité.

Voilà pourquoi il faut souhaiter que le contre-journal de Libération, qui vient pour la première fois d'ouvrir ce débat sémantique dans l'espace d'un media traditionnel, soit entendu. Pour commencer, à l'intérieur de son propre journal. Puis, éventuellement, dans les autres.

Et tiens, une suggestion aux profs qui passeraient par ici.

La lettre de Guy Môquet est un très beau texte. La lettre de Mgr Saliège en est un autre.

Tant qu'à lire des lettres dans les classes de lycée, on pourrait y lire les deux.

http://arretsurimages.net/post/2007/09/30/Faut-il-parler-de-rafles 

Tag(s) : #Débats

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