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Hubert Védrine, ministre emblématique de la politique étrangère de la gauche sous Jospin, défend un « engagement constructif dans la mondialisation ». Il est l’auteur d’un rapport sur la question. Entretien.

Vous avez accepté de produire un rapport sur « La France et la mondialisation », à la demande de Nicolas Sarkozy. Ne craignez-vous pas d’avoir été instrumentalisé dans le cadre de la stratégie d’ouverture de l’Élysée ?

Hubert Védrine. Je ne suis pas membre du gouvernement et de ce fait pas solidaire de l’ensemble de sa politique. J’ai eu l’occasion, au fil des années, d’être consulté ou de participer à des commissions sur invitation de responsables de différents pays. Je ne vois pas au nom de quoi le président de la République française aurait été la seule personne à qui j’aurais refusé de donner un avis, bien qu’il ne soit pas de ma famille politique. Dès le début, il avait été convenu que mon rapport serait rendu public. On ne peut donc pas confondre ce que j’ai accepté de faire avec une autre démarche : j’ai traité ce texte dans un esprit de liberté.

Quelle est la nature de la mondialisation dans sa phase actuelle ?

Hubert Védrine. La mondialisation remonte à l’époque où l’Homo sapiens est sorti d’Afrique ! Il y a eu des moments de mondialisation très grands qui ont été des européanisations, avec par exemple les grandes découvertes de Magellan ou Vasco de Gama. Il y a eu aussi des mondialisations économiques presque complètes, en particulier dans les années qui ont précédé la guerre de 1914 : possibilité de circuler ou de faire des affaires presque partout, sans grande réglementation aux frontières. La période a duré une trentaine d’années. Lorsque l’on parle de l’actuelle mondialisation, il s’agit d’un phénomène qui remonte à la fin des années soixante-dix, un peu avant la fin de l’Union soviétique, lorsque la Chine prend le tournant du capitalisme sauvage combiné avec un régime communiste. Cette mondialisation-là est une dérégulation. C’est aussi une décompartimentation dans la mesure où il n’y a plus une seule partie du monde qui puisse fonctionner sur un système différent de celui de l’économie de marché. Lequel devient ainsi global. À l’intérieur de cette économie de marché, il y a eu une évolution vers un ultralibéralisme, avec l’École de Chicago, puis Reagan. Une seconde évolution, au cours des vingt dernières années, correspondra à la financiarisation. Cette mondialisation libère des énergies, ouvre des marchés, et a permis à quelque 400 millions de gens, notamment en Chine ou en Inde, de sortir de l’extrême pauvreté. Une mondialisation qui, en principe, de par la concurrence réelle, empêche les rentes de situation, les ententes ou les oligopoles, ce qui devrait normalement faire baisser les prix de consommation. Mais il y a aussi tous les autres aspects de cette mondialisation. Autant elle est une promesse pour les pays pauvres ou émergents, autant dans les pays où au fil du temps une protection sociale importante a été mise en place il y a un risque de remise en cause avec une concurrence trop brutale. C’est pour cela que les Français éprouvent de la méfiance, et ils ne sont pas les seuls.

Vous plaidez en faveur d’une politique combinée avec un volet adaptation qui suscite en France beaucoup de méfiance…

Hubert Védrine. Je peux comprendre la méfiance, mais elle ne donne pas de leviers politiques. Je suis favorable à un engagement constructif et dynamique dans cette mondialisation, en passant d’une méfiance stérile à une attitude ambitieuse en combinant différentes politiques. Y compris des éléments de correction. Il faut une politique de la France et de l’Europe dans une mondialisation qui ne doit pas seulement être un sujet d’observation de l’extérieur. Va-t-on mener une politique de pure adaptation ou de pures réformes ? Même les libéraux ne veulent pas de cela et les pays les plus capitalistes gèrent des systèmes de protection sur certains sujets, et à certains moments. Le discours libéral qui n’évoque que des adaptations est mensonger. De même, ceux qui plaident pour un système purement protecteur ont un discours indéfendable : aucun gouvernement dans le monde n’est sur cette ligne, une partie de l’économie nationale vit du commerce international, et les consommateurs occidentaux se sont habitués à avoir accès à des produits à des coûts moindres. L’hypothèse de la protection, au sens protectionniste, toutes les expériences historiques montrent que cela finit souvent par des tensions. En revanche, je défends l’idée des politiques de protection. Je ne plaide pas en faveur de la réforme seule, je pense à des combinaisons de politiques dans lesquelles il y a des réformes, de l’adaptation - ce qui peut signifier un meilleur niveau de formation possible par rapport à l’économie réelle - et des protections, par exemple contre des OPA sauvages, des rachats extérieurs ou les fonds souverains. Je pense aussi solidarité, car, contrairement à ce que disent les libéraux, s’il y a des gagnants dans la mondialisation, il y a aussi des perdants, et les mécanismes de solidarité ne sont pas assez rapides, efficaces et surtout importants. Je déplore dans mon rapport que la Commission européenne ait attendu 2007 pour voter un fonds d’aide, les plus libéraux considérant que les victimes n’avaient qu’à se débrouiller toutes seules. Enfin, j’évoque des régulations. Réguler nécessite de s’y mettre à plusieurs, c’est-à-dire obtenir une majorité de partenaires au sein de l’Union européenne, de l’OCDE ou de l’OMC. Pour réguler, il faut une politique étrangère capable de convaincre.

Pensez-vous que la social-démocratie européenne est prête à s’engager sur ce terrain-là ?

Hubert Védrine. Elle y est en principe gagnée. Mais il est vrai que la globalisation, notamment sous la forme financiarisée, a mis toutes les forces de gauche sur la défensive. Même les gens de gauche acquis à l’idée de marché, parce que l’on n’a pas trouvé mieux, trouvent que cela va trop loin. Mais en Europe, en combinant réalisme et préservation du système social européen, elles devraient y arriver. Je suis convaincu que, pour des gens de gauche, la priorité est de chercher une majorité au sein de l’Europe sur une politique de maîtrise et de régulation de la mondialisation.

Diriez-vous, à l’instar de Laurent Fabius, que la mondialisation, comme l’Europe, a besoin de socialisme ?

Hubert Védrine. Elle n’en prend pas le chemin. Si la compétitivité est un élément important pour créer de la richesse économique, elle ne peut pas être le seul fondement des sociétés humaines. La gauche doit proposer une combinaison entre compétitivité et solidarité. J’aime bien la formule de Lionel Jospin : « Oui à l’économie de marché, non à la société de marché. » Formule mal comprise en France, mais pourtant très claire : dans tous les pays, y compris la Chine, l’économie de marché est considérée comme la seule, depuis la nuit des temps, qui réussit à créer de la richesse. Le refus de la société de marché consiste à ne pas accepter d’être soumis à la coupe du marché seul, en particulier pour l’éducation, la santé, la vie privée… La vraie bataille a lieu à la frontière entre économie de marché et société de marché. Pour la gauche de gouvernement, il est très important de clarifier cette frontière, sinon ce n’est qu’un slogan creux.

Vous mettez en garde contre ce qui peut être perçu comme une dérive atlantiste de la part du pouvoir actuel. Quels en sont les dangers ?

Hubert Védrine. Je me suis interrogé sur qui veut changer fondamentalement la politique étrangère française ? Sous couvert de sa modernisation de la diplomatie, qui est souvent synonyme de normalisation, un groupe veut une intégration fédéraliste de toutes les politiques étrangères en Europe. Ce qui ne se produira pas, l’intégration politique n’ira pas plus loin que le traité simplifié. Un autre, le groupe atlantique, est en revanche plus puissant, notamment dans la droite française avec des réseaux, y compris chez les socialistes français. Il faut, selon moi, distinguer deux problématiques. Celle qui débat sur la question de la réintroduction de la France dans l’OTAN : elle n’a pas, selon moi, d’intérêt en soi. Elle ne nous donnerait aucune influence en plus et serait perçue dans le monde entier comme un signal d’alignement. Celle qui envisage que la France prenne sa place dans une alliance modifiée et réformée, d’où surgirait un pilier européen de la défense, ne me choque pas et serait de nature à changer structure même de l’alliance et de l’hégémonie actuelle de Washington. Ce qui, pour la gauche, doit être regardé sans a priori. Il faut un grand débat au Parlement sur ce sujet.

Le néoconservatisme américain n’est pas seulement la guerre idiote en Irak, car à raisonner ainsi on finirait par considérer que l’Occident démocratique est un bloc potentiellement menacé par tous les autres, nécessitant de se serrer les coudes. Je distingue la gestion de l’OTAN, qui peut être convaincante ou non, et la dérive occidentaliste : l’occidentalisme est à l’Occident ce que l’islamisme est à l’islam.

Entretien réalisé par Dominique Bègles

(L’Humanité du 29 octobre)

Tag(s) : #Débats

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