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Lu sur http://www.cerisesenligne.fr/article

Émanciper la planète de l’arme atomique

Entretien avec Pierre Villard, président du Mouvement de la paix et coordinateur pour la France de la Campagne internationale pour abolir l’arme nucléaire, auteur de Pour en finir avec l’arme nucléaire.

 

 

Pourquoi l’abolition de l’arme nucléaire doit-elle être au cœur du combat pour la paix ?

L’arme nucléaire est une arme effroyable, à laquelle personne ne réchappe. Elle est la seule arme capable d’éliminer la vie sur la planète et en un temps très court. Depuis bientôt 70 ans, l’arme atomique fait des victimes longtemps avant son utilisation (test), beaucoup pendant et longtemps après. Nous en sommes à la troisième génération d’Hibakusha, c’est-à-dire que ce sont les petits enfants des personnes vivant en 1945 qui développent des maladies suite aux bombardements de Hiroshima et de Nagasaki.

Mais au-delà de la dimension humaine - qui est essentielle - la possession de l’arme nucléaire par une poignée d’États conduit à une hiérarchisation du monde, faite de dominations par les possesseurs de la bombe. On ne peut donc pas envisager construire un autre monde sans remettre fondamentalement en cause l’arme atomique.

Au-delà de la dimension humaine - qui est essentielle - la possession de l’arme nucléaire par une poignée d’États conduit à une hiérarchisation du monde. On ne peut pas envisager construire un autre monde sans remettre en cause l’arme atomique.

 

Pour en finir avec l’arme nucléaire, pourquoi faut-il mettre en question la théorie de la dissuasion nucléaire ?

La dissuasion nucléaire n’est en effet qu’une théorie. Elle est certes bien ancrée, mais cela reste une théorie. D’ailleurs le représentant de la France à la Conférence du désarmement le reconnait en considérant que nous ne pouvons en rester qu’à de l’affirmation à ce sujet. L’arme nucléaire a-t-elle ou non empêché des guerres ? Et combien de guerres sont dues à l’arme nucléaire ? Par exemple, combien de régimes autoritaires la France a-t-elle tenus à bout de bras en Afrique, grâce à son statut de puissance nucléaire intouchable ?

Je conteste fermement cette notion de dissuasion dans le premier chapitre de mon livre, car l’accepter est d’une violence extrême vis-à-vis des très nombreuses victimes de l’arme atomique. Elles se comptent par millions. Il y a les victimes directes des bombardements au Japon, toutes les victimes survenues depuis pour lesquelles il n’existe aucune statistique et toutes les victimes civiles et militaires des essais nucléaires. Rien qu’en France, ce sont plusieurs milliers de personnes recensées par l’Association des vétérans des essais nucléaires. Et puis il faut rajouter toutes les victimes indirectes, victimes du détournement de fond que constituent les richesses englouties dans ces armes, richesses économiques mais aussi intellectuelles. Pour une arme de dissuasion, cela fait beaucoup de victimes depuis 1945.

C’est à force de préparer les guerres qu’on finit par les faire. On ne prévient pas les conflits par la culture de guerre. Celle-ci nous amène au contraire à rendre sans cesse plus précaire les conditions de vie et de sécurité des habitants de la planète.

 

Finalement, la situation actuelle est essentiellement liée au fait que pour les États nucléaires la question du développement humain est secondaire par rapport au maintien de leur domination. Comment le dévoiler aux yeux du plus grand nombre ?

C’est en effet toute la question. Je pense qu’il faut allier toutes les problématiques, c’est-à-dire l’immoralité de l’arme atomique, son illégalité, son coût et même son inefficacité militaire. C’est la raison pour laquelle il y a nécessité de dénoncer le mensonge de la théorie de la dissuasion nucléaire. Il y a usurpation de valeurs.

C’est à force de préparer les guerres qu’on finit par les faire. Aussi, le sujet de l’arme atomique est à mettre en relation avec le choix de société que nous voulons construire. On ne prévient pas les conflits par la culture de guerre. Celle-ci nous amène au contraire à rendre sans cesse plus précaires les conditions de vie et de sécurité des habitants de la planète. Le Mouvement de la paix a fait sien le concept de Culture de la paix, comme ensemble des valeurs, des attitudes et des comportements destinés à prévenir les conflits par l’action sur leurs causes. Nous disons « Empêcher les guerres, cultiver la paix ». Cela veut dire lier la paix avec la justice, avec la démocratie, avec les droits, avec l’accès à la culture, à l’éducation, … La culture de la paix, c’est une conception révolutionnaire. C’est faire de la paix le moteur des transformations sociales. Ainsi le gâchis des dépenses militaires mondiales - qui ont presque doublé en 8 ans – n’est-il pas responsable de nombreuses sources de violences et de conflits ? C’est en mettant ces sujets dans le débat public qu’on pourra permettre à la fois leur appropriation par les citoyens, leur dénonciation et leur refus.

Le Mouvement de la paix

Fondé au lendemain de la seconde guerre mondiale par des personnalités issues des différents courants de la Résistance, le Mouvement de la paix est une association pacifiste française. Mobilisé depuis ses débuts en faveur de la paix dans le monde, il fut à l’initiative de nombreuses campagnes, par exemple au moment de la guerre du Vietnam, lors de la crise des euromissibles dans les années 80 et, en 1995, contre les essais nucléaires à Mururoa. Depuis les années 2000 le Mouvement de la paix anime en France les larges réseaux d'opposition aux guerres (Afghanistan, Irak, Proche-Orient...).

 

Quelle est votre appréciation de la politique de la France dans ces domaines ?

Rappelons que la France est la troisième puissance atomique mondiale. C’est le dernier État doté d’armes nucléaires à avoir signé le Traité de non-prolifération des armes nucléaires. Notre pays est tenu par le contenu de ce traité, dans lequel tous les États s’engagent à œuvrer de bonne foi au désarmement nucléaire, à une date rapprochée. Or la France modernise actuellement l’ensemble de son arsenal, nouveaux sous-marins, nouveaux missiles, nouvelles têtes nucléaires. Le Mouvement de la paix dénonce cette violation de la loi internationale. Aujourd’hui, malheureusement, notre pays est celui qui freine le plus tout processus de désarmement. La France refuse toute avancée multilatérale. Même au sein de l’Otan, où les ministres des Affaires étrangères des pays qui disposent d’armes atomiques des USA sur leur sol demandent un processus de retrait, c’est la France qui empêche toute discussion sur le sujet. Cela nous donne, comme citoyens français, une grande responsabilité.

 

 

Quelles sont les prochaines échéances majeures du combat contre l’arme atomique ?

Depuis 41 ans qu’existe le TNP, il y a plus d’États qui ont renoncé à l’arme atomique que d’États qui s’en sont dotés. C’est un acquis considérable mais qui n’est pas suffisant. L’objectif ne doit plus être seulement le désarmement nucléaire et la non-prolifération, mais bien l’abolition de l’arme atomique. C’est l’objectif zéro que nous visons.

Aussi, ce qui nous mobilise aujourd’hui, c’est l’adoption d’une Convention d’élimination des armes nucléaires. Cette revendication est portée par la Campagne internationale pour abolir l’arme nucléaire, dont l’acronyme anglais donne ICAN. En France, 62 organisations se sont engagées dans un collectif national appelé ICAN - France. Nous organisons les 24 et 25 mars une mobilisation nationale autour des 25 sites de la force de frappe française. Cette journée vise à ce que ce sujet ne soit pas ignoré du débat public pour les échéances électorales de 2012. Elle portera l’exigence d’engagement de la France dans la Convention, de la réduction des dépenses militaires et de la prise d’initiatives immédiates.

2012 devrait être l’année de la tenue d’une Conférence internationale pour la création d’une zone exempte d’armes nucléaires au Proche et Moyen Orient. Plus de la moitié des pays du globe sont membres d’une zone exempte d’armes nucléaires. Tout l’hémisphère sud est concerné. Ces zones se sont accompagnées du renoncement à l’arme atomique par de grandes nations (Brésil, Argentine, Afrique-du-Sud, Kazakhstan…). Imaginons ce qu’induirait une nouvelle zone au Proche et Moyen Orient concernant Israël, l’Iran, le Pakistan… N’est-ce pas la meilleure manière de prévenir l’avènement de toute nouvelle puissance nucléaire ?

Enfin, les 5 puissances nucléaires dites officielles se sont engagées à rendre compte en 2014 de la manière dont elles appliquent l’article 6 du TNP qui les engage au désarmement.

On peut imaginer que le combat pour la paix avance de multiples façons : grâce à des avancées multilatérales, par des avancées unilatérales, par la pression des opinions publiques… Dans une telle dynamique, exiger une décision unilatérale de la France de renoncement à l’arme nucléaire ne serait-il pas pertinent ?

C’est toujours l’intervention populaire qui fait avancer les choses, y compris par les représentants politiques que les citoyens se donnent. Il faut donc se demander comment convaincre et mobiliser l’opinion publique. Je ne pense pas qu’aujourd’hui la revendication du renoncement unilatéral de la France à l’arme nucléaire soit de nature à rassembler majoritairement nos concitoyens. Il y a beaucoup de questions sur la confiance vis-à-vis des autres pays, sur les mesures de contrôles. Ces sujets sont sensibles et importants. L’action pour un processus multilatéral de Convention d’élimination me semble beaucoup plus mobilisatrice. D’autant plus qu’on peut gagner. Dans le même temps, nous exigeons que la France prenne des initiatives. Ces quinze dernières années, nous avons obtenu que la France ferme son centre d’expérimentations du Pacifique, qu’elle renonce à sa composante terrestre (missiles Pluton, missiles Hadès…). Aujourd’hui nous demandons le gel du programme de renouvellement des missiles M45 par les M51, et le renoncement à sa composante aéroportée. Ce sont des mesures unilatérales.

Il faut faire la différence entre agir pour des mesures unilatérales, comme actes nécessaires et crédibles pour aller vers un processus contrôlé d’élimination, et l’exigence d’un renoncement unilatéral à l’arme atomique, qui serait mal compris par l’opinion publique, et donc nous ferait repartir en arrière dans la mobilisation.

 

Comment expliquez-vous que les enjeux liés à l’arme atomique soient largement ignorés des politiques (y compris souvent des partisans de l’émancipation), des médias et du grand public ?

L’inculture et la méconnaissance de la réalité sont sans doute la première explication. Les politiques sont globalement ignorants de ces questions-là. Et on retrouve cette ignorance à peu près sur tout l’échiquier politique. Les médias, à quelques exceptions près, n’abordent que très peu le sujet. Pourtant, avec un budget militaire représentant 20 % du budget national, on pourrait s’attendre à ce que les uns et les autres s’emparent du sujet. Nous pourrions nous en plaindre, mais c’est plutôt à nous, les pacifistes, de nous questionner sur pourquoi nous n’arrivons pas à être plus présents dans la sphère publique. Même ceux qui devraient y être attentifs ont une vision désuète du mouvement pacifiste qui ne répond pas à la réalité.

Dans l’opinion, il y a le souvenir de la reprise des essais nucléaires français et leur arrêt en 1996. Nombreux s’en sont arrêtés là, persuadés que la France a désarmé, voire qu’elle n’a plus de bombe atomique. Reconnaissons que la fin de la Guerre froide semble avoir éloigné la menace, alors que le danger est bien plus probable aujourd’hui, notamment à cause des accidents, de la puissance des armes et de la précision des vecteurs (missiles).

Le Mouvement de la paix fait un important travail d’éducation populaire au désarmement, expositions, débats, délégations dans les évènements internationaux. L’accueil très positif que reçoit mon livre Pour en finir avec l’arme nucléaire montre en tout cas qu’il y a une forte demande d’éducation populaire. Je l’ai conçu comme un ouvrage de référence permettant de disposer d’éléments de connaissance pour donner confiance aux citoyens dans leur capacité d’agir.

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Votre livre montre qu’au cours des dernières décennies, des avancées substantielles du combat pacifiste ont eu lieu : conventions sur les armes biologiques, sur les armes chimiques, d’interdiction des mines antipersonnel, sur les armes à sous munitions… Comment ces avancées ont-elles été possibles, alors que, dans le même temps, le monde semble moins sûr et que l’idée du « choc des civilisations » a été imposée ?

La réalité du monde n’est pas une science exacte. Il y a eu, par exemple, moins de conflits durant cette décennie que durant la précédente. L’information en donne pourtant une toute autre idée. Les solutions de force sont majoritairement refusées par les opinions publiques. Mais depuis la guerre en Irak, en 2003, ce refus majoritaire des solutions militaires n’est pas visible. Pourtant, comme vous le notez, de grandes avancées ont été réalisées. Elles l’ont été par la conjonction de l’action des citoyens, de certains États et des institutions. Elles concernent différents types d’armes de destructions massives. Il nous reste à obtenir une dernière Convention, celle sur les armes nucléaires.

 

Vous soulignez avoir changé de point de vue concernant la possibilité pour la société civile, des États et des organismes internationaux de peser ensemble en faveur de l’abolition de l’arme nucléaire. Pouvez-vous expliquer votre expérience ?

Dans l’histoire du mouvement social, la notion de coopération n’est pas toujours vécue comme positive. Le compromis est parfois taxé de compromission. Le tout ou rien a eu de belles heures de gloire. Discuter, voire agir, avec un État dont on peut contester le gouvernement, n’est pas le premier chemin que nous empruntons. Mon propre passé de syndicaliste m’a sans doute influencé dans ce doute. Et pourtant, nous ne pouvons avancer qu’en discutant avec nos adversaires. Et ce n’est pas faire preuve de faiblesse, bien au contraire. La faiblesse, c’est la violence et la guerre. Le dialogue et la non-violence, c’est de la force.

Les premières fois que le Mouvement de la paix m’a demandé de représenter les pacifistes français dans des évènements internationaux, j’ai eu à côtoyer des représentants d’États et d’institutions. Je me suis rendu compte que nous pouvions agir ensemble sur des objectifs bien déterminés. C’est le cas pour l’abolition des armes nucléaires. Nous sommes majoritaires sur la planète pour défendre et gagner cet objectif, pourquoi ne pas agir ensemble ? Mais ce partenariat nécessite que chacun reste à sa place. Les organisations non gouvernementales et les associations de solidarité internationale ne sont pas des gouvernements, ni des institutions.

 

Quel est votre point de vue sur la sortie du nucléaire civil ?

Je n’ai aucun point de vue sur cette question. Les bombes atomiques ont existé avant que ne soit produit un seul kilowatt d’électricité provenant de l’industrie nucléaire. Ce n’est pas avec les centrales que l’on produit le combustible des armes nucléaires. Par contre, il y a nécessité de renforcer les contrôles publics, citoyens et internationaux sur les activités sensibles du nucléaire.

Attendre une sortie hypothétique du nucléaire civil pour se préoccuper du militaire est suicidaire pour l’Humanité. Nous pouvons initier un processus d’élimination des armes nucléaires tout de suite.

 

Pourquoi estimez-vous que le combat pour l’abolition de l’arme nucléaire et l’exigence d’une sortie du nucléaire civil doivent rester distincts ?

Pourquoi devrait-on les lier ? La décision de faire une arme atomique est d’abord un choix politique de domination ; ce n’est pas une question de capacité technique. Faire croire à un lien inextricable revient à dédouaner le politique de ses responsabilités.

Et puis attendre une sortie hypothétique du nucléaire civil pour se préoccuper du militaire est suicidaire pour l’Humanité. Pourrons-nous nous passer du nucléaire civil dans 25 ans ? Je n’en sais rien. Mais nous pouvons initier un processus d’élimination des armes nucléaires tout de suite.

Ma conviction, c’est que nous devons rassembler dans l’action pour éliminer l’arme nucléaire les citoyens opposés au nucléaire civil, ceux qui y sont favorables, et la grande masse des citoyens qui s’interrogent, se sentant souvent pris au piège d’un débat dogmatique dont elle n’a pas toutes les clefs pour faire un choix.

 

Entre la lutte face au réchauffement climatique et la lutte pour l’abolition de l’arme nucléaire, vous semblez considérer qu’il est nécessaire d’établir une priorité. Qu’en est-il ?

Je n’établis pas de priorité. Je note que les citoyens sont sensibilisés au réchauffement climatique et qu’ils ne le sont que très peu face à la menace atomique. Or celle-ci est plus grave, avec une échelle de temps beaucoup plus courte. La planète se sera-t-elle réchauffée de 4 ou 5 degré dans 50 ans ? Je n’en sais rien ; mais je veux agir pour que dans 50 ans quelqu’un puisse faire la mesure.

 

 

Pierre Villard, auteur de Pour en finir avec l’arme nucléaire (La dispute, 2011), préside le Mouvement de la paix depuis 2002.

Site du mouvement de la paix : www.mvtpaix.org

Site de la Coordination française de la Campagne internationale pour l'abolition de l'arme nucléaire : www.icanfrance.org

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