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FrontdeGauche2-copie-1

Lu sur http://www.cerisesenligne.fr/article/?id=3624

Dans la majorité pour l’alternance ou dans un ‘‘ailleurs’’ pour l’alternative ?

La déception après les résultats finaux du Front de gauche à la présidentielle et aux législatives n’efface pas la dynamique engagée. Cependant, il doit maintenant surmonter ses impasses stratégiques et se transformer pour réussir.

Quel militant du Front de gauche n’aura pas eu, au lendemain des 10 et 17 juin, un sentiment d’injustice ? Quatre millions de voix réunies sur le vote Mélenchon le 22 avril, et pour le Front de gauche, le 10 juin, 500 000 voix de plus que le seul PCF au premier tour des législatives de 2007... et, à l’arrivée, un groupe à l’Assemblée nationale réduit à la portion congrue. Dix élus, 15 avec le renfort de 5 parlementaires des DOM, ce qui permet de maintenir un groupe selon les règles en vigueur, cela représente 2,5 % des députés. Pendant ce temps, les élus d’EELV sablent le champagne après s’être inféodés au Parti socialiste, obtenant pour la première fois un groupe à eux. Mais, déjà, le ministre des relations avec le parlement, Alain Vidalies, met la pression : pour lui, les députés écologistes auront « la liberté d’expression mais pas la liberté de vote ».

Sachons cependant raison garder en analysant la séquence politique dans son ensemble, à l’aune non seulement des résultats électoraux mais aussi des dynamiques politiques qui ont commencé à se développer. Et du potentiel ainsi révélé. Sachons aussi que notre interprétation - exagérément défaitiste ou imperturbablement positive - pèsera sur nos motivations et même sur les regards portés sur le Front de gauche.

Pleins pouvoirs au Parti socialiste

Il faut mesurer et pointer l’énorme responsabilité qui incombe au Parti socialiste : « avoir toute les responsabilités, c’est être responsable de tout ». Dès lors, est-il utile de s’embarquer dans le paquebot de la majorité ? Ou faut-il innover ?

D’abord : François Hollande a été élu et une majorité de citoyens s’est attelée à lui donner une majorité pour gouverner Mais personne ne devrait oublier qu’il a été élu, surtout, pour tourner les pages Sarkozy, sans illusion sur son programme. Jean-Luc Mélenchon a raison de souligner, d’insister : cette victoire du PS a été obtenue grâce au vote massif des électeurs mobilisés par le Front de gauche au premier tour. Sans ces voix, Sarkozy aurait entamé un second mandat.

Il faut maintenant mesurer et pointer l’énorme responsabilité qui incombe au Parti socialiste. Comme le soulignaient les commentateurs lors de la dernière soirée électorale, en substance : « avoir toute les responsabilités, c’est être responsable de tout ». La confrontation à la gestion effective des affaires n’est-elle pas, dans la période actuelle, particulièrement périlleuse ?

La situation actuelle ne ressemble ni à 1981 - avec l’espoir d’un changement radical de politique - ni à 1997 - où la reprise économique offrait une embellie à la gauche plurielle. La majorité, même absolue, notamment parce qu’elle ne s’appuie pas sur une mobilisation populaire pour porter des transformations profondes, sera hautement sujette aux vents contraires et aux évolutions brutales du contexte international, ainsi qu’au revirement des opinions. Et une possible fuite en avant antidémocratique sur la question européenne s’annonce d’ores et déjà. La période est ainsi faite que les pouvoirs politiques les plus forts se révèlent souvent être des géants au pied d’argile, un jour en situation de force, le suivant voués aux gémonies.

Est-il, dès lors, utile de s’embarquer dans le paquebot de la majorité, comme l’esquisse Marie-George Buffet quand, après s’être heureusement exprimée contre une participation du PCF au gouvernement, elle explique : « Nous ne sommes pas dans l’opposition mais dans la majorité de gauche de façon constructive pour réussir » ? Ne doit-on pas, plutôt, se situer ni dans la majorité ni dans l’opposition, mais dans une position nouvelle, hybride par rapport aux postures traditionnelles ? Bien sûr, il convient de se donner le temps de construire une telle posture politique (la situation nouvelle a été peu anticipée par le Front de gauche) ; mais cela suppose que l’on cherche à innover, au lieu de se raccrocher au passé de peur de disparaître. Des actes forts sont à poser, sans précipitation mais sans non plus tergiverser.

Le retour de bâtons des limites et impasses du Front de gauche

Ce qui avait été masqué au cours de la campagne de Jean-Luc Mélenchon est revenu comme un boomerang dans la courte séquence des législatives. D’abord, l'insuffisance des espaces politiques locaux laissant une véritable place à la délibération et à l’initiative citoyennes. Dans une large majorité des circonscriptions, les assemblées citoyennes ont été conçues comme des comités de soutien aux candidats du Front de gauche (avec le glissement vers des ‘‘assemblées de circonscription’’). Cela n’efface cependant pas les expériences prometteuses qui ont eu lieu dans de nombreux départements. Ensuite, l’absence de réflexion sur le rôle des élus en général, et des députés en particulier : comment faire la différence avec les autres candidats, notamment ceux du parti de la majorité présidentielle, si le Front de gauche n’est pas capable de porter une autre utilité de l’élu que celle de peser un peu plus à gauche ? Sur ce point, l’idée de "déplacer le curseur" de la politique législative vers la gauche, formulée par André Chassaigne, président du nouveau groupe à l’Assemblée nationale, ne suffit pas, car elle fait passer au second plan la construction d’une alternative.

Enfin, si l’on évoque la question de l’efficacité de la campagne du Front de gauche, sur fond de focalisation des médias sur le duel entre Jean-Luc Mélenchon et Marine Le Pen, le déficit de distinction forte entre le PS et le Front de gauche sur les réponses à la crise a fait passer au second plan l’avancée majeure de la campagne présidentielle : l’affrontement avec les politiques austéritaires, la critique de l’UE et la nécessité d’une autre logique économique et sociale et d’une refondation de la démocratie. Comme l’écrit le syndicaliste Pierre Khalfa, « si l’image ‘‘Front contre Front’’ pouvait au premier abord apparaître comme un bon coup politique, elle a eu pour résultat de complètement déporter l’image du Front de gauche en la réduisant à celle du combat contre le FN » (1).

Par ailleurs, il n’y a pas eu de préparation ni de dynamique communes pour faire des législatives une nouvelle étape d’appropriation populaire. Au contraire, après le second tour de la présidentielle, une place centrale a été donnée aux intrigues entre forces politiques, chacune des deux forces centrales du Front de gauche jouant pour ses intérêts propres. Alors que les législatives auraient dû, théoriquement, être un terrain d’innovation, démultipliant les initiatives et les possibilités d’une action de proximité, elles ont été marquées par l’éparpillement au gré des options locales.

En septembre est acté un accord entre le PC et le PG sur les candidatures, prévoyant 80 % des investitures pour le premier en ‘‘compensation’’ de la candidature de Jean-Luc Mélenchon. Quelques mois plus tard, une dynamique mène au meilleur score de la gauche de transformation à un scrutin présidentiel depuis trente ans. Entre temps, rien n’a bougé dans la construction, verrouillée, des candidatures : à part quelques ajustements à la marge, le point de départ de septembre sur les candidatures a été le point d’arrivée. Après coup, un tel immobilisme paraît-il normal ? Mais, personne n’avait alerté sur ce sujet ? La Fédération pour une alternative sociale et écologique, entre autres, avait tiré le signal d’alarme, mais on ne la prenait pas au sérieux, voulant croire à tort qu’elle ne s’intéressait qu’au sort de ses candidats potentiels. Le résultat est là : au total, ni le PC ni le PG, ni le Front de gauche dans son ensemble ne peuvent tirer un bilan positif de la séquence des législatives, car les essais n’ont pas été transformés et les espoirs ont été froidement douchés.

Autre aspect, les principales forces politiques ont joué un large renouvellement de leurs candidats et de leurs élus, alors que les candidats du Front de gauche, sur les circonscriptions susceptibles de faire un score, reconduisaient systématiquement les sortants (l’élection de Nicolas Sansu dans le Cher fait exception). Cela signifie que les autres forces ont des stratégies pour le renouvellement, tandis que le Front de gauche n’en a pas.

Des actes forts pour renouer avec le fil de la campagne présidentielle

Certains actes pourraient être posés rapidement. Tout d’abord, la confirmation de la construction du Front de gauche dans la durée, en dédiant son existence au combat durable pour l’émancipation en même temps qu’à la lutte immédiate contre l’austérité.

Ensuite, la volonté de se donner les moyens d’un travail approfondi pour mettre à profit les pensées et les expériences qui permettront d’innover sur le contenu et les formes d’un projet politique. Comme l’écrit Roger Martelli, « la critique légitime du PS ne suffit pas à fonder majoritairement une politique alternative ; l’affirmation de la nécessaire rupture ne suffit pas à faire projet ; l’invocation d’un nouveau rapport du social et du politique ne dit pas les formes sans lesquelles ce rapport reste un vœu pieux. Être force d’alternative ne se décrète pas, ne se résume pas à quelques formules. (…) Nous avons regardé de loin les formes nouvelles de la contestation, sans chercher suffisamment à comprendre ce qu’elles nous disent, et pas seulement à formuler ce que nous allons leur dire. Si de la novation ne se voit pas immédiatement et ne s’incarne pas, la transformation sociale et le besoin de rupture ne parleront pas à la masse potentielle de ceux qui peuvent être les acteurs d’un post-capitalisme ».

Des espaces d’élaboration, de réflexion, des laboratoires d’idées, des publications sont à créer pour développer une dynamique intense de circulation des idées. Il s’agit de développer et de fonder des espaces pluralistes de confrontation et de construction. Á qui s’adresseraient-ils ? Á tous ceux qui ne se résignent pas à ce que la gauche soit dominée par les idées sociales-libérales, à tous ceux que la construction d’une alternative politique peut intéresser. Mais au-delà du débat d’idées, il s’agit que ces espaces servent à nourrir un autre axe majeur : le développement rapide de batailles politiques d’ampleur sur des exigences de ruptures, cultivant l’énorme potentiel de radicalité et d’engagement que le Front de gauche a su mobiliser pendant la campagne présidentielle.

Enfin, bien sûr : permettre la participation au Front de gauche de toutes celles et tous ceux qui le souhaitent, avec un fonctionnement démocratique mixant la participation de forces organisées et celles des citoyens, est un enjeu décisif. Il s’agit de démocratiser le Front de gauche. Aujourd’hui, « Il est un objet politique non identifié, une réalité sans norme et sans règle claire de fonctionnement. » (Martelli), demain « il sera à la fois une structure de coopération entre organisations et une structure d’accueil pour des individus "sans appartenance" ». Un signe positif a été envoyé en ce sens par Pierre Laurent et le PCF lors de sa conférence nationale.

D’autres actes, qui nécessitent un véritable travail collectif, seront à construire, surmontant les impasses faites jusqu’ici et prenant à bras-le-corps les questions stratégiques non résolues.

Des questions stratégiques non résolues

Le Front de gauche avait bien réussi à affirmer globalement une stratégie politique, sur la base de laquelle avait été réalisé depuis juin 2011 son élargissement à de nouvelles forces (FASE, Convergences et alternative, PCOF et Socialisme et République). Cependant, la vie politique va vite, et le Front de gauche s’est retrouvé comme désarmé après l’élection présidentielle. La tentative de négocier avec le PS n'a alors été qu’un essai désespéré - vu la volonté du PS d’affaiblir le Front de gauche autant que possible – de sauver quelques strapontins.

A l’inverse, le maintien de Patrick Braouezec au second tour de la seconde circonscription de la Seine-Saint-Denis, face à un candidat PS arrivé en tête au premier, outre ses effets symboliques et ses impacts locaux, pose directement la question de la stratégie de conquête du pouvoir, des alliances et de l’identité du Front de gauche. De fait, comme l’écrivait Laurent Lévy à la veille du second tour, « Il me semble que la considération la plus importante est dans la dynamique de campagne. Ce n’est pas d’abord la question institutionnelle des élus effectifs qui est déterminante, mais celle des dynamiques politiques. (…) Quel que soit le résultat, le Front de gauche a déjà gagné à Saint-Denis quelque chose d’essentiel, son maintien comme dynamique politique, destinée à durer et à se maintenir en dehors de la période électorale ». Nuançons un peu : la possibilité de ce maintien comme dynamique politique est ouverte.

Peut-on être compris lorsque l’on dit à la fois vouloir une alternative, contester l’hégémonie du PS et se situer dans l’actuelle majorité ? Cela semble intenable, aussi bien si l’on vise un rebond des luttes que dans la perspective des élections locales de 2014.

Nombre de responsables du PCF l’ont souligné au cours de leur conseil national, le PS a eu une volonté délibérée d’affaiblir le Front de gauche. Et il y a réussi. Or, le Front de gauche n’a pas pleinement intégré ce paramètre dans sa stratégie, et cela notamment pour deux raisons : la réflexion sur ce qu’est "la gauche" n’a pas été suffisamment poussée ; les lenteurs - surtout liée au PCF, mais aucune des composantes ne peut considérer être à jour sur le sujet - à produire des avancées sur une stratégie d’autonomie vis-à-vis du PS aboutissent à ce que le Front ait toujours une longueur de retard face aux situations concrètes. Cela aboutit à la position illisible adoptée par la conférence nationale du PCF le 20 juin, en substance : « pas au gouvernement, mais dans la majorité pour peser, tout en construisant une alternative ». Mais peut-on être compris lorsque l’on dit à la fois vouloir une alternative, contester l’hégémonie du PS et se situer dans l’actuelle majorité ? Cela semble intenable, que l’on vise un rebond des luttes ou que l’on se projette dans la perspective des élections locales de 2014.

Comment éviter un nouveau train de retard ?

Si le Front de gauche a voulu centrer son intervention sur l’influence institutionnelle, sa déconvenue législative devrait l’amener à une réflexion sérieuse. Ne faut-il pas qu’il fasse un pas de côté par rapport au jeu institutionnel, où il pèse d’un poids plume ?Cela supposerait par exemple que le travail parlementaire, au lieu de viser à balayer entièrement la connaissance et l’amendement de toutes les lois, se focalise sur les enjeux clefs de la période, avec l’objectif de faire apparaître surtout des différences de logique ? Cela serait la contribution des députés du Front de gauche au travail sur l’alternative, ce qui n’empêchera pas d’obtenir, ponctuellement, peut-être, que des amendements soient pris en compte. Soulignons qu'il ne s’agit pas de renoncer à amender tel ou tel projet de loi, mais que, dans l’activité parlementaire des députés du Front de gauche, soit privilégié ce qui relève du développement d’une autre logique.

Beaucoup plus largement, n’est-il pas temps de miser beaucoup plus fortement sur le développement d’une alternative globale (qu’un programme ne suffit pas à dessiner), qui elle seule pourrait bousculer les montagnes sur laquelle bute tout projet d’émancipation ? La difficulté est alors de ne pas renoncer à la conquête d’une majorité sur des idées de rupture, mais de mettre en ligne de mire par des mobilisations larges les fondements d’une alternative ? Cela suppose d’éviter le piège catastrophique du repli sur les seules protestations, sectorielles ou globales (type discours du NPA).

L’exemple grec montre que des phases d’accélération peuvent avoir lieu sans que l’on les imagine préalablement, et que des forces politiques peuvent être propulsées, à la lumière des épreuves et des rapports de force, jusqu’à devenir incontournable. Ces phénomènes interviennent certes dans des circonstances toujours particulières ; mais elles ont lieu aussi quand tout un travail d’aggiornamento, d’irrigation de la société, combinant résistances et exigences alternatives, expressions des valeurs et revendications symboliques, a été mené. C’est le cas en Grèce, où Syriza est passé de 4,6 % des voix aux législatives de 2009 à 18 % il y a deux mois et jusqu’à 27 % aujourd’hui. Notons au passage que cela contraint le nouveau pouvoir de droite, soutenu notamment par le PASOK, à envisager une augmentation limitée des salaires et quelques aménagements de la cure d’austérité décidée par l’Union européenne, sans pour autant que Syrisa ne s’en trouve désarmée, car la coalition poursuit sa propre route.

Personne ne devrait douter que François Hollande sera confronté d’ici peu aux rebonds de la crise financière et au pouvoir de la finance. S’il dispose de quelques cartes - discours sur la croissance, effets possibles d’une réforme fiscale… -, il ne bénéficie pas d’un rapport de force apte à changer les logiques à l’œuvre au niveau européen et mondial. La question pour le Front de gauche est de ne pas céder au sentiment d’échec ou d’impuissance suite à sa contre-performance législative mais de s’atteler à creuser son propre sillon, avec les citoyens.

Gilles Alfonsi, 22 juin 2012

Voir aussi Front de gauche: débats post-électoraux

Tag(s) : #Débats

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