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PAR STATHIS KOUVÉLAKIS, MAÎTRE DE CONFÉRENCES EN PHILOSOPHIE À L’UNIVERSITÉ KING’S COLLEGE DE LONDRES (*).

 

Pour rendre compte de la victoire électorale de Nicolas Sarkozy, certains se sont empressés de parler d’une « droitisation de la société française » et d’une « victoire idéologique » du sarkozysme, voire même de son « hégémonie », sans qu’il soit toujours clair s’ils entendent par là une droitisation des élites politiques, impulsée par un incontestable travail de reconstruction idéologique du camp néolibéral, ou une adhésion majoritaire de la population aux thèmes mis en avant par ce dernier et partagés, dans une large mesure, par les deux principaux candidats à la présidentielle. Dans cette logique, la conclusion qui s’impose est que la tendance antilibérale dominante depuis (au moins) les années 1993-1994 cède désormais la place à un cycle opposé, marqué par le soutien majoritaire au néolibéralisme dans le corps social. Disons-le d’emblée : cette thèse nous semble erronée, non pas dans le sens où elle serait fausse mais parce qu’elle s’avère unilatérale.  

 

 

La victoire de Sarkozy n’est assurément pas un accident, elle a des racines profondes, notamment idéologiques, et s’inscrit dans le prolongement de tendances antérieures au durcissement du cours néolibéral, tendances qu’elle contribue, à son tour, à radicaliser. Ce n’est du reste pas la première fois dans l’histoire qu’en l’absence de solution alternative « à gauche » (favorable aux classes dominées), une situation de crise tend à se résoudre « à droite », par un « parti de l’ordre » mieux à même de s’emparer de la radicalité de la conjoncture.  

 

 

Pourtant, et il convient ici de le rappeler avec force, cette victoire n’était en rien inéluctable, inscrite dans le prolongement linéaire de tendances antérieures. C’est même exactement l’inverse, cette victoire, par bien des aspects, paradoxale, est le fruit d’un retournement de situation réussi, sur fond d’instabilité et de crise sociale et politique. Rappelons ici que les gouvernements qui ont compté Sarkozy et Fillon parmi leurs principaux ministres ont perdu, très lourdement même, l’ensemble des scrutins intermédiaires du quinquennat écoulé (régionales et européennes de 2004, référendum de 2005). S’ils l’ont emporté dans le conflit sur les retraites de 2003, et mis en oeuvre nombre de contre-réformes libérales (de la poursuite des privatisations à celle des retraites et de la Sécurité sociale), ils ont dû s’incliner devant le mouvement anti-CPE du printemps 2006, mouvement auquel le soutien populaire majoritaire n’a jamais fait défaut. L’ensemble des enquêtes confirme qu’à un an du scrutin la gauche se trouvait en position de force, aussi bien au niveau de l’auto-positionnement de l’électorat que du type d’attentes (sociales) que celui-ci exprimait de façon majoritaire.  

Ces préoccupations sociales ont du reste perduré pendant la campagne présidentielle, à ceci près que, contrairement à ce qui s’était passé durant celle du référendum, du fait de l’extrême faiblesse de la gauche antilibérale, elles ont cette fois été principalement portées par des forces extérieures au système politique (mobilisation des sans-abri de l’hiver 2006-2007, grèves à Airbus et PSA).  

 

Les fractures au sein des classes populaires (entre les couches paupérisées « assistées » et les autres, entre « vrais » nationaux et « immigrés », ou considérés tels indépendamment de leur nationalité) facilitaient certes les interpellations sarkozyennes de fractions de ces classes politisant ses lignes de démarcation, déplaçant l’antagonisme social au sein même des dominés, ce que le succès du Front national avait du reste démontré depuis longtemps. Nulle remontée néanmoins de la popularité des thèmes du libéralisme économique, ni même des thèmes sécuritaires et anti-immigrés (ces derniers se maintenant certes à un niveau élevé), ne fut observée au cours de la récente période, notamment au sein des couches populaires.  

 

 

    Comment expliquer dès lors le succès de Sarkozy ? Précisément par la capacité de la politique à transformer les coordonnées d’une situation en intervenant activement dans ses contradictions, et pas simplement à les refléter ou les consolider. Sarkozy a compris la gravité de la crise sociale et politique, la double exaspération des contradictions, à la fois du côté des classes dominantes, exaspérées par la résistance tenace rencontrée en France par le néolibéralisme, et du côté du « peuple de droite », rejoint par une partie désorientée des classes populaires, exaspérées par le « désordre » ambiant, l’affaiblissement de l’autorité de l’État, les menaces croissantes portées par l’évolution économique et l’image de déclin et d’impuissance donnée par le pouvoir chiraquien finissant. Il a donc pris l’initiative politique, il a été le seul à « faire » à proprement parler de la politique au cours de la période. Pour le dire autrement, Sarkozy a porté la « vérité » de la situation car il en a saisi la radicalité, le fait que « ça ne pouvait plus durer comme avant ». Son mot d’ordre fondateur est bien, en ce sens, celui de la « rupture », qu’il convient d’opposer à l’« ordre juste » de Ségolène Royal. Contrairement à cette dernière, Sarkozy assume en effet pleinement le fait que, dans une situation de crise, l’affirmation de l’ordre (« juste » ou pas) passe nécessairement par des conflits, des ruptures, et non par l’entêtement dans une vision irénique et pseudo-organique de la société, dont il révèle du même coup l’impuissance et le caractère subalterne, subordonné à une vision conservatrice : privé de sa dimension conflictuelle, l’« ordre juste » c’est juste l’ordre.  

 

 

Voilà pourquoi le caractère non prédéterminé, activement construit, de la victoire de Sarkozy n’est en rien une bonne nouvelle pour ses adversaires : s’il ne s’est pas contenté de traduire électoralement une droitisation préexistante, l’actuel président est d’autant mieux placé pour la faire advenir et l’inscrire durablement dans la société française. Rien ne serait plus illusoire que de penser que les résistances sociales pourront faire face seules à cette légitimité nouvelle, construite sur le terrain politique. Ce serait là oublier le présupposé (en général inavoué) des conceptions « mouvementistes » (fondées sur l’illusion de l’autosuffisance des mouvements sociaux), à savoir l’existence d’un cadre politique donné, considéré comme relativement favorable, ne serait-ce que négativement, par l’affaiblissement qu’il exprime du bloc dominant.  

 

 

Avec l’arrivée au pouvoir de Sarkozy devient précisément envisageable ce que les rapports de forces établis au cours de ce cycle bidécennal étaient parvenus à mettre en échec, à savoir une version française de la thérapie de choc à la Thatcher. Le parallélisme entre le sarkozysme et le thatchérisme (le néo-conservatisme états-unien ayant servi de médiation entre les deux) mérite d’ailleurs d’être poussé plus loin encore : même volonté de jouer sur les fractures au sein même des classes populaires et intermédiaires traumatisées par le déclassement et la dislocation des acquis sociaux, et surtout même capacité à politiser l’angoisse sociale diffuse sur les thèmes de l’ordre et de la sécurité en désignant les nouveaux « ennemis intérieurs » responsables de la crise et du « déclin » national : les « assistés » qui profitent de l’État social, les « paresseux » accrochés aux 35 heures, les « profs soixante-huitards » qui ont bafoué la discipline et l’autorité, la « racaille » qui « défie » la police dans les quartiers et exige de la « France » des actes de « repentance » pour le passé colonial.  

 

 

La cohérence de ce « populisme autoritaire » est à rechercher de ce côté : non pas un néolibéralisme lénifiant et euphorique, chantant les vertus du « marché » et du désengagement de l’« État tutélaire » (comme celui d’Alain Madelin ou même de la droite RPR-UDF des années 1980), mais une vaste entreprise de restauration de l’ordre, de l’autorité et des hiérarchies sociales (d’où l’importance des thématiques ouvertement inégalitaires, des références au déterminisme génétique, etc.), une reprise en main des rapports sociaux dont la pointe est la « remise au travail », le « workfare » comme projet de société global. Si espace pour la marchandisation il y a, à un moment où les privatisations ont quasiment achevé ce qui subsistait de secteur public, il se trouve avant tout dans la remarchandisation de la force de travail qui est le vrai contenu de la « réhabilitation » promise de la « valeur travail » : l’allongement du temps de travail, le démantèlement des protections légales et du salaire social, une disponibilité et adaptabilité maximales aux exigences d’un marché du travail idéalement dérégulé. Mais, on le sait, cette remarchandisation-là en particulier exige un État fort, interventionniste et punitif, fort proche en fin de compte de la vision du Manifeste communiste (longtemps critiquée pour son instrumentalisme) du « comité chargé de gérer les affaires communes de la classe bourgeoise tout entière ».

( L'Humanité le 20 juin 2007)

 

(*) Extrait de la France en révolte : luttes sociales et cycles politiques 1986-2006, à paraître en août prochain. Éditions Textuel.

 

 

 

 

Tag(s) : #Débats

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