10 mai : commémoration de l'esclavage
A l'occasion de la journée nationale de commémoration des mémoires de la traite négrière, de l’esclavage et de leurs abolitions, ce texte de Christiane
Taubira.
Le
bétail humain
Avant d'en arriver là dans le Nouveau Monde, ils sont déportés d'Afrique, après avoir été razziés, capturés, y compris dans les villages de fond de forêt, puis acheminés entravés jusqu'aux
barracons ou esclaveries côtières de Gorée, Ouidah, Loango, après l'ère de prospérité de Zanzibar. Ils sont vendus par lots, ce qui permet aux négriers de charger plus vite et aux intermédiaires
de vendre plus facilement les enfants, adolescents et adultes faibles. Les jeunes filles sont souvent soumises au rituel de l'appareillage, viol par les matelots, acte d'abus immédiat et
investissement pour le capitaine qui en escompte des grossesses, donc une valorisation de sa marchandise. L'acheteur vérifie l'état de vigueur de chacun et scrute scrupuleusement les dents et
les yeux. À Ouidah se trouve encore un caveau à ciel ouvert où les esclaves étaient entassés et exposés aux intempéries. Ce caveau est entouré d'une fosse aux caïmans auxquels étaient jetés ceux
qui, avant le terme des trois semaines d'entrepôt, montraient des signes de faiblesse. Un autre large caveau en sous-sol servait à préparer les esclaves à survivre aux semaines de navigation en
fond de cale obscure. Ceux qui présentaient des troubles de la vue servaient à gaver les caïmans. L'arbre de l'oubli autour duquel les esclaves devaient tourner, sept fois pour les femmes et
neuf fois pour les hommes, selon les chiffres magiques attribués à chaque sexe, témoignent du sérieux avec lequel intermédiaires africains et négriers européens considéraient le ciment culturel
susceptible de favoriser les révoltes. La transaction conclue, le « bétail humain » est marqué au fer rouge. La traversée de l'océan (the middle passage) dure plusieurs semaines, au risque des
tempêtes, des attaques de pirates et des insurrections d'esclaves.
Le regroupement en fonction de langues différentes et parfois de communautés rivales a probablement
compliqué et retardé les rébellions mais ne les a pas toutes empêchées. Quelques mutineries sont demeurées célèbres, celle, tragique, racontée par Prosper Mérimée dans Tamango et celle,
victorieuse, du voilier Amistad. Elles sont simplement paradigmatiques des fréquentes révoltes constatées. Les esclaves, enchaînés deux à deux, sont alignés tête-bêche pour en caser le plus
possible et ils effectuent le voyage nus pour éviter la vermine et réduire le taux de mortalité principalement dû au scorbut, que les historiens évaluent entre dix et trente pour cent. Les femmes
sont souvent violées par les marins la nuit ou le jour, dans la pénombre, à même le sol. Les captifs sont contraints de dormir sur le flanc pour encore gagner de la place, côté droit pour dégager
le cœur. Tous les quinze jours, ils sont conduits sur le pont pour prendre quelque exercice en courant ou en dansant, sous l'œil vigilant de matelots armés. Ils ont souvent mis à profit ces
moments, soit pour se jeter aux requins, soit pour tenter une révolte qui, en cas d'échec, était impitoyablement réprimée. C'est probablement sur le pont des navires négriers qu'ils ont commencé
à mêler les rythmes européens à leurs chants et les quadrilles à leurs danses.
Des meubles
À l'arrivée aux Amériques, aux Caraïbes et dans l'Océan indien, ils sont vendus par lots ou séparément. La plupart des plantations domaniales ou privées, de canne à sucre, de tabac, de café, de
cacao ou de coton, requièrent une abondante main-d'œuvre. L'exploitation des minerais précieux, or, argent et pierres, plus encore. La durée de vie des esclaves est d'environ dix ans, d'où le
fort besoin de renouvellement par la traite. Certaines habitations sont spécialisées dans la reproduction. Au marché aux esclaves, les maîtres choisissent des hommes forts, beaux et vigoureux
qu'ils instaurent étalons et louent pour engrosser les femmes dans les plantations fort consommatrices de main-d'œuvre et fortement exposées au marronnage. Les fabricants de clichés y puisent une
explication rationnelle au prétendu vagabondage sexuel des Antillais, dont il n'est toujours pas démontré qu'il soit plus élevé que la polygamie camouflée européenne.
Par l'article 44 du Code Noir, le roi de France (ci-devant Louis quatorze), « statuant et ordonnant
pour tous les peuples que la divine providence a mis sous son obéissance » déclare « les esclaves être meubles et comme tels entrer dans la communauté ». Ces biens meubles seront insérés dans le
cheptel, tant dans les livres de comptes que lors des enchères, saisies, héritages ou transmissions - à condition d'avoir survécu aux multiples sévices autorisés aux articles 18, 34 à 38, 42 et
58.
La vérité assumée
Par ses institutions les plus prestigieuses, la République française s'est engagée dans la voie de cette vérité assumée. En 2001, elle a donné un nom et un statut au crime. « II y a crime contre
l'humanité quand l'humanité de la victime est niée, en clair et sans appel » assène André Frossard.
Expliquer la France, la construction de l'identité nationale, son histoire et son économie, sa
géographie et sa sociologie, sa diplomatie, son avance dans les sciences tropicales, le fumet grandiloquent de sa parole lorsqu'elle s'adresse au monde sans considérer ses trois siècles de
présence au monde, c'est écarter un précieux matériau et mal comprendre la présence du monde sur son territoire, l'influence du monde sur ses lois et ses débats, sa persévérante notoriété et son
rayonnement dans l'imaginaire universel.
Pourtant, le chantier demeure immense. « La dignité humaine est inviolable » rappelle la Charte des
droits fondamentaux de l'Union européenne. Elle nous assigne, nous enjoint de porter le fer de cette éthique jusqu'où portent nos yeux et notre entendement. Très loin.
Christiane Taubira, introduction aux Codes noirs, aux éditions Dalloz, 2006
La journée des noirs made in France
Les festivités commémoratives en tout genre déculpabilisent les uns et valorisent les autres.
Quand les pro-black professionnels et les anti noirs naturels s’allient, on obtient de bonnes émissions de télévision
De la guerre des mémoires jusqu’à ceux qui n’apprennent jamais rien, l’ignorance a un bel avenir communautariste devant lui.
Quand la France s’excuse d’être elle-même en légalisant la promotion discriminatoire, les dépositions passent pour du progrès.
La suite ici :
http://souklaye.wordpress.com/2009/05/10/post-it-la-journee-des-noirs-made-in-france/