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Par Michel Rogalski, économiste (CNRS), directeur de la revue Recherches internationales

lu sur: 
http://www.humanite.fr/2008-10-17_Tribune-libre_-Europe-protege-nous


À l’heure où le déclin des opinions publiques en faveur du " sentiment européen " se conjugue avec les perspectives d’un krach financier rampant, de nombreuses voix s’élèvent pour former un choeur de lamentations : " Europe, protège-nous ! "

 

Décliné sur tous les tons déjà lors de la présidentielle, il constitua le fonds de commerce de Nicolas Sarkozy, de Ségolène Royal et de bien d’autres candidats. Le propos a de quoi surprendre, tellement il est à front renversé par rapport aux idées diffusées pendant des décennies. Car il s’agit d’aveux de taille.

 

C’est d’abord l’aveu que la mondialisation constituerait une menace. On est loin des vertus prêtées encore récemment à ce processus qui était vanté pour ses bienfaits dont les bénéfices devaient profiter à l’ensemble de la planète. Oublié les discours des élites de Davos sur la mondialisation heureuse !

 

Le deuxième aveu c’est que l’Europe ne nous en a pas protégés, pas plus que l’euro. Où est donc passée cette Europe, zone de mondialisation douce opposée à une mondialisation plus brutale ? À ce double aveu s’ajoute l’évidence que la construction européenne, censée protéger de la mondialisation mais qui l’a importée sous sa forme la plus exacerbée, notamment à travers sa course effrénée à l’élargissement. Bref qu’au lieu de protéger de la mondialisation, elle en est devenue le laboratoire.

 

Il n’y a pas lieu de s’en étonner. C’est en effet le continent où le processus de mondialisation a été le plus intense depuis plusieurs décennies et qui cristallise donc, à une échelle démultipliée, toutes les questions qui interpellent la mondialisation. C’est dans cet espace que le commerce de proximité s’est le plus développé, que l’interdépendance y est la plus forte, que des pans entiers de souveraineté nationale ont été transférés, qu’une majorité de pays ont décidé de se doter d’une monnaie commune et d’une banque centrale, et enfin que des éléments de constitutions économiques se sont successivement empilés (acte unique, traité de Maastricht, pacte de stabilité, etc.) pour être repris dans le traité de Lisbonne. De fait, l’Union européenne est devenue la pointe avancée de la mondialisation qui progresse par continentalisation.

 

En s’élargissant à vingt-sept pays, l’Europe a brutalement modifié les conditions de la concurrence. Tant que l’on reste dans un espace dont les pays constitutifs sont de niveaux de développement comparables, la concurrence qui se met en place est le fait d’entreprises évoluant dans des contextes assez semblables. Il s’agit d’une concurrence entre entreprises dotées de mêmes atouts et de mêmes environnements. Une telle concurrence n’est pas délétère. À vingt-sept pays, de niveaux disparates, ces conditions changent. Parce que ce ne sont plus les entreprises qui se trouvent en concurrence, mais leurs environnements social, fiscal, environnemental et juridique. La concurrence ne se fait plus entre entreprises, mais entre les conditions dans lesquelles elles sont immergées. On importe ainsi dans le fonctionnement de l’Union européenne les caractéristiques de la mondialisation. Il ne faut pas s’étonner que surgissent alors des dérives xénophobes, conséquences de délocalisations intra-européennes.

 

L’Europe ne peut pas protéger de quelque chose dont elle est le fer de lance.

 

Lorsque Martine Aubry lance en 1986 l’idée d’Europe sociale, il ne s’agissait guère d’autre chose que d’un contre-feu allumé pour sauver l’idée de construction européenne. Le souci était plus celui de l’Europe que celui du social. Elle cherchait à travers cette formule antinomique à donner un sens à la construction européenne susceptible de séduire les fractions de populations les plus sensibles à cette préoccupation.

 

En réalité de quoi s’agit-il ? Le social c’est avant tout la solidarité. Elle passe à travers des prélèvements sociaux dont la hauteur reste encore l’affaire de choix nationaux. On sait combien la disparité est grande et combien chaque pays est jaloux de son système. On peut douter également qu’il soit très réaliste de penser que les systèmes de protection sociale, de retraite, de financement de la santé, d’aide aux familles et aux démunis puissent s’organiser de façon transfrontière à l’échelle de l’Europe. Pour que cela ait une cohérence, il faudrait que l’unification européenne représente un espace économique et social intégré homogène. Ce que l’élargissement à vingt-sept pays a rendu hors de portée pour longtemps encore.

 

Le social, ce peut être aussi les normes communes, l’harmonisation dans le jargon européen. Là encore, il est difficile de croire réaliste l’établissement de telles normes dans le domaine social. Non pas que ce soit un domaine réservé - de type régalien - mais parce qu’il s’agit d’un aspect qui condense et cristallise la particularité des affrontements de classes sur un espace donné. Quelle que soit la dimension de ces luttes - et certaines ont déjà des dimensions européennes -, leurs sanctions restent encore du domaine national. Les normes ne peuvent s’extirper des réalités nationales.

 

Une vingtaine d’années après son effet d’annonce, l’Europe sociale reste encore loin de portée. Il n’y a pas lieu d’en être surpris tant les forces motrices qui ont pris très tôt en main le processus d’intégration européenne étaient étrangères à ces motivations et se proposaient de " dépoussiérer " la société française de ses scories l’empêchant d’accéder à la " modernité ".

 

Le tournant mitterrandien de 1983 qui troqua la perspective d’un changement social contre l’accélération de la construction européenne illustre bien l’antagonisme du social et de l’Europe. La parenthèse ouverte il y a vingt-cinq ans n’est pas refermée. L’enjeu central pour les forces progressistes européennes, c’est la possibilité pour l’un des quelconques États membres de pouvoir mettre en place des réformes sociales profondes sans buter sur le… mur de l’Europe. Comment déverrouiller les diktats de la construction européenne, dénouer les fils de la toile d’araignée tissée avec constance par les partisans du néolibéralisme, et ainsi regagner des marges de liberté indispensables à toute perspective de changement social ? Telle est l’urgence.

Tag(s) : #Débats

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