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Une gauche désintégrée par la tourmente financière

Christian Picquet                                                                                                27 septembre 2008

Lu sur http://www.unir.asso.fr/2008/09/27/une-gauche-desintegree-par-la-tourmente-financiere/#more-241

Ne dissertons pas à perte de vue sur une évidence que beaucoup d’autres, mieux que je ne pourrais le faire, ont déjà amplement souligné : la crise qui balaie le monde capitaliste développé est profonde, durable, historique. « Systémique », comme il est aujourd’hui convenu de l’appeler… Les dogmes idéologiques sur lesquels a fonctionné, depuis tant d’années, le modèle néolibéral s’effondrent un à un. La financiarisation débridée, enracinée au cœur du nouveau mode d’accumulation du capital, ne sert pas davantage à « fluidifier » l’activité économique que les contre-réformes libérales ne permettent de dynamiser la création d’emplois ou de stimuler le pouvoir d’achat. Le mythe d’un système autorégulé par la loi du marché n’aura pas résisté plus d’un an à la tourmente née de l’affaire des subprimes. Nicolas Sarkozy, avec le talent de bonimenteur que la campagne présidentielle révéla, vient de le reconnaître spectaculairement, dans son discours de Toulon : « Le laisser-faire, c’est fini. Le marché qui a toujours raison, c’est fini. »

La fable sarkozyenne…

Contraints de changer de braquet, les élites occidentales, de Bush à Sarkozy, en passant par Brown ou Strauss-Kahn, voudraient toutefois convaincre les opinions que la crise n’affecte pas les fondements du système eux-mêmes. Que les dérives de l’économie casino ou la spéculation effrénée ne sauraient être confondues avec un capitalisme fondamentalement sain. C’est la thèse que le président de la République s’est employée à marteler, ce 25 septembre : « Une certaine idée de la mondialisation s’achève avec la fin d’un capitalisme financier qui avait imposé sa logique à toute l’économie et avait contribué à le pervertir. »

On voit bien l’intérêt que les gouvernants peuvent trouver à cette nouvelle théorie : justifier le virage sur l’aile qui les conduit, après avoir vilipendé l’État, à user de tous les ressorts de l’intervention publique pour éviter des faillites en cascade et injecter des milliards de dollars ou d’euros dans les circuits bancaires ou financiers ; ne pas eux-mêmes se trouver emportés par le discrédit qui frappe un néolibéralisme responsable, en un temps record, de catastrophes touchant simultanément les domaines économiques, financiers, alimentaires, écologiques ; redonner une légitimité aux préceptes néoconservateurs que les droites se sont partout appropriés, en prétendant par exemple, en France, que la suppression de dizaines de milliers de postes dans la fonction publique, la casse du droit du travail ou la « réforme de l’État » seraient l’unique réponse possible à la récession qui plane.

Il serait aisé de répondre à pareille fable. En montrant à quel point la sphère financière et celle de « l’économie réelle » se trouvent imbriquées. En dénonçant le scandale, pour ne pas parler de hold-up du siècle, consistant à faire payer aux contribuables, en clair le plus grand nombre, les frais d’un marasme dont ils font déjà les frais, à travers les plans massifs de licenciements, les politiques d’austérité, ou le renchérissement du crédit. En soulignant que, loin d’être un rempart aux conséquences d’un capitalisme fou, les orientations mises en œuvre depuis un an (déflation salariale, remise en cause des 35 heures, réduction des prestations sociales, fiscalité profitant outrageusement aux plus riches, refus de toute stratégie européenne de relance et de défense du pouvoir d’achat des salariés…) n’ont fait qu’interdire une action efficace face aux menaces de récession qui mobiliserait les moyens classiques des finances publiques.

La gauche, ou plus précisément le Parti socialiste, ne le fait qu’à peine, voire pas du tout. Qui s’en étonnera ? La crise capitaliste actuelle ne laisse pas indemne le projet au nom duquel le social-libéralisme se voulait adaptation au défi de la modernité. Depuis une vingtaine d’années, l’ensemble de la social-démocratie s’accordait sur l’idée que le capitalisme était sorti vainqueur des affres du XX° siècle, que la mondialisation rendait inévitable l’acceptation de la doxa néolibérale, qu’il ne restait plus qu’à accompagner cette évolution en cherchant à en atténuer les effets les plus erratiques. Avant de devenir un penseur du sarkozysme gouvernemental, voilà des années que Jacques Attali théorise cette mutation des sociaux-démocrates en sociaux-libéraux. Il est vrai qu’il y contribua fortement en inspirant le « tournant de la rigueur » que la gauche gouvernante décréta en 1983, sous l’égide de François Mitterrand. Au détour d’une biographie consacrée à Marx, il écrit très significativement : « Lorsqu’il aura ainsi épuisé la marchandisation des rapports sociaux et utilisé toutes ses ressources, le capitalisme, s’il n’a pas détruit l’humanité, pourrait ainsi ouvrir à un socialisme mondial. Pour le dire autrement, le marché pourrait laisser place à la fraternité. » (1)

… Et la tétanie du Parti socialiste

Sauf que, précisément, le capitalisme dévoile aujourd’hui ses propensions destructrices. Jusque, d’ailleurs, dans la multiplication à laquelle on assiste des foyers de guerre, du Caucase à l’Asie centrale, sans même évoquer l’Amérique latine. Le besoin de radicalité, autrement dit, pour paraphraser le vieux Karl, celui d’aller à la racine des choses, se révèle du même coup comme la voie même du réalisme. Il ne saurait, évidemment, se confondre avec des proclamations révolutionnaristes (2), toujours synonymes d’impuissance et de marginalité. Mais il doit viser à permettre au monde du travail et au mouvement social de trouver les moyens de leur intervention indépendante. Le tsunami financier en cours pose, au fond, deux questions fondamentales : en fonction de quels critères une société doit-elle fonctionner, l’intérêt général - ou, pour parler autrement, les besoins de l’immense majorité de la population -, ou l’intérêt particulier d’une infime minorité de puissants actionnaires et de boursicoteurs ? Qui doit diriger, le peuple ou des marchés représentés par leurs grands commis, lesquels se tiennent soigneusement à l’abri du suffrage des citoyens en se retranchant dans les institutions opaques de la mondialisation libérale ?

De ces questions découlent les choix essentiels. Si c’est le bien commun qui doit guider l’action politique, si c’est la souveraineté du peuple qui définit la démocratie, l’heure est réellement au contrôle des transactions financières, à la taxation des mouvements spéculatifs de capitaux, à l’effacement des dettes publiques, à une autre répartition des richesses, à la remise sous contrôle public du système des banques centrales, à une action européenne qui ne pourra s’effectuer en ce sens qu’en s’émancipant de ces carcans nommés traité de Lisbonne ou Pacte de stabilité. Elle est même à la remise à l’ordre du jour de la notion de planification - dans son acceptation démocratique, non dans l’imitation des caricatures qu’en donnèrent jadis les économies administrées de l’Est européen -, seul instrument grâce auquel on pourrait réellement se prémunir des désastres sociaux et écologiques inhérents aux mécanismes du marché.

Nos responsables socialistes s’avèrent bien incapables d’une semblable révolution copernicienne. Il suffit de lire les motions présentées par les trois courants « centraux » du PS en vue du prochain congrès de Reims pour s’en convaincre. Au mieux, elles ne suggèrent que d’introduire un minimum de « régulation » face à la régression civilisationnelle qui menace, elles n’envisagent que des modifications à la marge de la répartition des richesses, elles se refusent à la moindre rupture face à l’Europe de la « concurrence libre et non faussée ». Seule la motion commune des courants de gauche ouvre quelques pistes allant dans le sens d’une rupture, mais il y a fort à parier qu’elle sera extrêmement minoritaire. Nous aurons l’occasion d’y revenir.

Du coup, cette gauche sans ressorts laisse le terrain totalement libre à Nicolas Sarkozy. Celui-ci peut sans risque user d’une rhétorique qui se serait écroulée à peine formulée s’il existait une opposition digne de ce nom. Il lui est même loisible de paraître occuper simultanément l’espace de la droite et celui de la gauche. Promettre d’intensifier la révolution néoconservatrice dont il a fait son projet, et se revendiquer du volontarisme en politique. La rue de Solferino en reste muette… Aussi tétanisée que ne l’est, aux Etats-Unis, un Barak Obama face aux mesures annoncées par l’administration Bush. Et Libération du 26 septembre d’écrire que l’Élysée s’attelle à « une refondation, très inspirée des idées sociales-démocrates, du capitalisme ».

Sinistre… Il est vraiment urgent que se fasse entendre une autre voie à gauche. Avant qu’il ne fût trop tard !

(1) Jacques Attali, Karl Marx ou l’esprit du monde, Fayard 2005.
(2) On lira avec intérêt, sur les questions de stratégie comme sur l’analyse de la crise, le dernier ouvrage de l’ami
Michel Husson, Un pur capitalisme, Éditions Page deux.

Tag(s) : #Débats

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