Lu sur http://espaces-marx.eu.org/spip.php?article295
Juin 2007
Une revendication de liberté court à travers l’histoire humaine. Revendication repérable, lisible. Revendication
politique. Aventure culturelle aussi. Et spirituelle. Cette revendication se développe sur des contraintes ressenties que des humains veulent dépasser, qu’ils croient dépassables. Elle se donne
pour objectif d’élargir les possibles de l’existence humaine, dans ses dimensions individuelle et collective. Elle se construit comme une perspective commune rassemblant les individus dans le
désir d’établir entre eux des communautés libres, prospères et pacifiques. Elle se concrétise en mouvements et en options politiques.
Dans les dernières décennies, cette revendication a produit (ou subi !) des secousses et des commotions
planétaires, des accélérations, des reculs, des bouleversements qui ont affecté toute l’humanité. Le désir et le mot même de liberté s’en trouvent remués d’une grande confusion. Les dénominations
de communisme ou de socialisme, inventées pour désigner l’émancipation solidaire du plus grand nombre, évoquent pour beaucoup la grisaille d’une société contrainte et la tyrannie de dictateurs
paranoïaques. Le drapeau des libertés civiles et politiques est brandi par une ploutocratie autoproclamée libérale, au nom de sa guerre contre le dirigisme socialiste. Sous le bel idéal
d’indépendance, les anciennes possessions coloniales sont devenues souveraines, mais en bien des endroits, ni les libertés publiques, ni la reconstruction symbolique, ni l’autonomie économique
n’en ont vraiment bénéficié. La domination masculine, une oppression identitaire plongeant dans la nuit des temps, a été fortement écornée sous l’effet d’audacieux mouvements de conscience
initiés par des femmes qu’habitait la liberté, mais il se trouve aujourd’hui d’autres femmes pour porter grief à cette aventure parce qu’elles refusent les valeurs hédonistes et individualistes
associées à l’uniformisation occidentale du monde. Il nous est nécessaire de creuser dans notre mémoire pour nous souvenir que nous avons cru jadis dans le pouvoir libérateur de la science, tant
son image est désormais troublée par les dangers qu’elle semble faire courir à l’humanité.
Ces dérapages, ces piétinements, ces reculs, ces ambivalences, ces effondrements parfois ont porté le doute sur la
revendication de liberté. Beaucoup affirment même que son histoire serait parvenue à son terme, interprétant les catastrophes récentes survenues en son nom comme la conséquence inévitable d’une
volonté d’émancipation devenue perverse, habitée par la tentation de forcer la nature des choses et finalement condamnée à se muer en son contraire. L’humanité aurait atteint le point d’équilibre
entre toute la liberté possible et les limites de la nature humaine. Notre devoir politique consisterait à pacifier cet équilibre indépassable présenté comme la fin de l’histoire, l’empire du
Bien.
Cela pose néanmoins un gros problème.
La frontière actuelle entre la liberté et la contrainte, qu’on nous décrit comme un bornage définitif, se paye de
déséquilibres vertigineux entre les conditions politiques, économiques et symboliques dans lesquelles vivent les humains. Le grand nombre reste exclu des vrais centres de décision, dépossédé des
richesses, symboliquement déprécié. Alors, quand les oligarchies qui monopolisent pouvoirs, honneurs et capitaux expliquent qu’il faut s’en tenir là, elles peinent à réunir sous la même baguette
la symphonie des cœurs.
Dans cette histoire, les enthousiastes sont le petit nombre. Le sentiment qui domine peut paraître entériner la
thèse de la fin de l’histoire, mais c’est dans un mode dépressif, par un désespoir politique qui restera sans doute comme une marque de l’époque. Partout, le désir de liberté est harponné, puis
porté à incandescence par le bal hypnotique de la communication publicitaire. Au cœur du système, le somnambulisme qui s’ensuit fait encore illusion, parce que le centre commercial y est ouvert
sept jours sur sept et vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Mais dès qu’on s’éloigne du mall, les appétits rendus furieux par les caddys vides entrent dans une concurrence d’apocalypse. Quand
tout projet de construction collective autonome semble privé de légitimité, si la seule façon d’intervenir sur sa vie consiste à tirer ses marrons du feu, un chacun pour soi ravageur désagrège la
vie sociale. Les collectivités humaines les plus fragilisées par le système y sont déjà. Dans certaines régions d’Afrique, des sociétés aux valeurs et aux institutions séculaires s’effondrent
dans le banditisme généralisé. Au centre de l’empire, la loi de la force démembre des cités populaires revenues de toute espérance. Partout, il devient difficile d’affirmer sans faire rire que la
politique a l’intérêt général pour finalité.
Pour rester très, très mesuré dans l’expression, disons qu’en dépit des promesses obstinément assénées par les
pouvoirs autoproclamés libéraux, la soumission au système, aujourd’hui prédominante, laisse le désir de liberté sur sa faim. Du coup, des vœux politiques d’une toute autre nature, dispersés,
segmentés, entêtés, diffus mais bourgeonnants travaillent le terrain.
Ce texte prétend que l’aventure politique de la liberté reste ouverte. Mais il doit d’emblée s’affronter à un rude
problème, car son histoire le relie à une famille d’action et de pensée, le communisme, qui s’est trouvée plus que tout autre écartelée entre des idéaux émancipateurs de haut vol et des
traductions politiques qui parfois les ont réduits à rien. Avec une énergie et un courage indéniables, le mouvement ouvrier communiste a su affronter des pouvoirs oppressifs puissamment
structurés et souvent impitoyables. Il a contribué à des modifications des rapports de forces qui ont parfois contraint ces pouvoirs à s’accommoder d’institutions clairement émancipatrices. Son
acuité critique et son efficacité militante ont réuni autour de lui un peuple immense. En plusieurs endroits de la planète, il a vaincu l’oppresseur et parfois su créer des espaces de liberté
inédits. Mais là où il s’est emparé de l’État, l’organisation politique qu’il a constituée sur la ruine de ces oppressions s’est révélée incapable de réaliser la promesse d’émancipation. Elle a
souvent établi des contraintes insupportables pour ceux mêmes dont elle prétendait défendre les intérêts et c’est le désir de liberté qui finalement en a détruit l’assise.
La décision d’écrire ce texte prend son origine dans la volonté exprimée par le Parti communiste français et
quelques organisations qui lui sont proches de reformuler sur le fond un projet de transformation sociale capable de prendre en compte et de dépasser cette malédiction. Dans leurs premières
tentatives de rédaction, les idées exprimées ici se sont donc articulées autour du communisme, s’appuyant sur celles de ses espérances qui semblaient n’avoir pas sombré. Et il y avait en effet du
grain à moudre. Mais au fur et à mesure que progressait la réflexion, il est apparu que cette focale, acceptée de bon cœur, bloquait la perspective. De l’adulation liturgique du chef comme en
Corée du Nord à la figure romantique du partisan engagé contre le nazisme, de l’égalitarisme obligatoire sous peine de Goulag aux lithographies de Picasso accrochées dans les cuisines de HLM, le
mot communisme recouvre des réalités trop hétérogènes pour fédérer autour de lui la foison des mouvements émancipateurs. Dans la mesure où il s’extrait des errements du soviétisme, le mouvement
communiste apporte certainement un concours utile et même important au peuple de ceux qui veulent rouvrir l’histoire de la liberté. Cependant, même si l’on parvient à détourner la part souillée
de ses eaux vers les champs d’épandage, il ne peut être, au mieux, que l’affluent d’un fleuve plus abondant qui prend ses flots dans des contrées disparates. Le mot communisme désigne-t-il avec
justesse le mélange de tous les courants qui s’y mêlent ? Les communistes sont-ils fondés à lire dans cet enchevêtrement l’expression d’une promesse qu’ils auraient été seuls à porter dans
sa pureté ? C’est un peu compliqué à soutenir. L’histoire a infligé au terme de communisme des plis qui résistent au repassage. Il porte si fort la marque de son étatisme que ses accents
libertaires d’origine sont devenus presque inaudibles. Il lui est très difficile d’exprimer de façon convaincante sa contingence, lui qui s’est presque toujours placé en surplomb et en
explication de toutes les formes d’émancipation humaine. Or reconnaître cette contingence apparaît comme un point crucial si l’on veut reconstruire la capacité émancipatrice de ce courant. Et
puis, s’il est compréhensible et utile que des communistes attachés à la liberté se lancent dans l’énorme effort de récurage rendu nécessaire par l’histoire proche, on voit mal pourquoi ceux qui
n’y sont pas liés et qui portent néanmoins de l’émancipation humaine devraient dépenser leur énergie à ça, pour quel avantage ils devraient endosser une référence aussi
problématique.
Quittant le chaud et froid de l’affluent, il a donc fallu se jeter dans l’eau du fleuve.
Ce choix a eu des effets sur la terminologie employée. Le terme communisme est conservé pour désigner le courant
d’où ce texte est concrètement issu, mais quand il s’agit de désigner les tourbillons mélangés qu’il a rejoints, il parle, avec beaucoup d’autres, d’émancipation. É-mancipation, sortir de la
mancipatio, ne plus être à la main, sous la main d’une puissance tutélaire extérieure. Réaliser la promesse de l’enfance, sortir de la minorité, devenir adulte, capable de conduire sa vie de
manière autonome... Le mot est riche dans son étymologie. Il marque l’histoire des idées : c’est le mot d’ordre des Lumières. Il est fécond aussi dans ses emplois courants. Émancipation des
jeunes qui doivent prendre en main leur destin et quitter le tutorat des parents. Émancipation des esclaves, des femmes, trajets, projets de liberté inscrits dans des réalités sociales
singulières, dans des contraintes identifiées. Non pas évasion. Non pas seulement affranchissement. Mouvement d’un statut de dépendance à un autre qui est de liberté. Pleinement.
Positivement.
À ce parti pris pour l’émancipation s’ajoute à l’occasion l’idée d’alternative pour bien identifier cette part de
l’opinion politique qui pense nécessaire et possible de faire prendre d’autres voies à l’histoire humaine, de l’emmener ailleurs, vers d’autres mondes encore inédits, plutôt que d’en aménager
marginalement l’allure.
Ces termes ne doivent pas être fétichisés. On peut même leur trouver des insuffisances et du flou. Contrairement à
la racine « commun » du mot « communisme », émancipation n’exprime pas de manière évidente un autre axe pourtant essentiel du vœu politique ici formulé : la construction
d’espaces communs matériels et symboliques où s’expriment pleinement la sociabilité des humains, la constitution de communautés humaines pacifiques et réunies. Tout au long de ce texte,
l’émancipation est pensée comme un dessein commun qui s’effondre s’il ne se construit pas de façon solidaire, c’est-à-dire pour le plus grand nombre.
Le terme alternative est préféré à celui de radicalité, car le but n’est pas d’aller plus profond, mais d’aller
ailleurs. Il est également préféré à révolutionnaire, un vocable usé à force d’être employé comme métaphore légitimante de programmes qui cherchaient à se distinguer du réformisme sans toutefois
envisager, ni même souvent souhaiter, qu’une révolution soit nécessaire pour les appliquer.
L’alternative, en effet, peut naître d’un événement révolutionnaire au sens strict du terme, c’est-à-dire d’une
insurrection populaire mettant le pouvoir politique à bas, mais la rupture qu’elle indique peut aussi s’opérer par mouvements de terrain localisés dans l’entrelacs des failles dont toutes les
sociétés sont traversées. Se définir comme alternatifs présente cependant un inconvénient. L’altérité se pense par rapport au même. « L’autre monde » dont ce texte reformule la
revendication séculaire a été longtemps présenté comme le simple négatif, l’image renversée du monde actuel, remise sur ses pieds, remise à l’endroit d’une réalité sociale qui conserverait, dans
un autre équilibre, son essence et son homogénéité. Les perspectives émancipatrices auxquelles ces pages tentent de donner voix sont au contraire pleines des surprises dont la liberté nous fait
l’offrande inattendue chaque fois qu’on la sollicite en vérité.
Émancipation, mouvement d’émancipation, alternative émancipatrice, émancipation solidaire... Ces expressions ont
l’avantage de ne pas constituer de néologismes, de s’inscrire dans des formulations à l’œuvre et de laisser ainsi le dernier mot aux hasards créatifs du mouvement lui-même.
Après l’effondrement de la plupart des régimes instaurés par les partis communistes là où ils avaient pris le
pouvoir, cet affluent du mouvement d’émancipation a connu une dépression théorique dont on peut dire rétrospectivement qu’elle a eu des effets plutôt positifs. Une saine prudence a provoqué de la
réticence par rapport aux mots et aux dogmes qui avaient couvert les diverses formes de soviétisme dictatorial. La discipline et l’alignement se sont délités. Beaucoup de communistes sincères se
sont comme rétractés sur des pratiques d’action militante dont ils éprouvaient en acte le caractère émancipateur, sans vouloir les enfermer dans les mots. Il a fallu être temporairement un peu
prudent et peut être un peu muet. Se reconstituer un vocabulaire pour dire l’émancipation sans la mélanger avec les désastres effectués en son nom n’est pas la tâche d’un jour. De vagues formules
humanistes ont remplacé les puissantes théorisations classiques désormais frappées par le soupçon. C’était mieux que de s’accrocher sans distance critique aux dogmes faillis.
Cette évolution a permis des regroupements nouveaux entre forces se recommandant du communisme et d’autres qui ne
mettent pas le mot communisme sur leur choix de transformer l’état actuel de la société. En France, une gauche radicale, altermondialiste, anti-capitaliste est déjà consciente d’elle-même, de sa
force, de ce qui fait son unité par delà la parcellisation de ses expressions politiques. De nouveaux pôles d’émancipation s’y mélangent à côté des courants constitués de longue date. Sur toute
la planète, la contestation des pouvoirs mondialisés est désormais bien vivace. Elle a maintenant la force d’inventer le vocabulaire politique qui lui correspond.
Mais partout, elle s’interroge encore sur les moyens d’enclencher la dynamique nécessaire. Ce texte tente de
travailler sur un segment de la réponse : le dessin d’un projet d’émancipation pour aujourd’hui ; les conditions d’une mise en œuvre qui ne se retourne pas en son contraire. Il le fait
sans attendre une hypothétique synthèse entre les forces concernées. Dans l’état actuel du mouvement, c’est une tâche vraisemblablement impossible sauf à rédiger un catalogue inerte de points de
convergence. Et puis, ce serait reconduire une vieille et stérile habitude qui fait comme si l’action politique ne pouvait découler que d’une profession de foi. La démarche proposée est autre. Un
texte certes, parce qu’il faut bien exposer des idées, développer des arguments, suggérer des pistes. Mais un texte ouvert dont la cohérence est formée par le point de vue, l’optique d’où il
s’est constitué. La légitimité de ce point de vue ? Il n’y en a pas d’autre que la conviction de ceux qui le portent, éventuellement la force des arguments et surtout la volonté d’alimenter
le débat. Cela ne veut pas dire que cette proposition parte de rien. Elle s’inscrit dans l’expérience pratique et dans le débat théorique qui ont pris corps ces dernières années dans la gauche
anticapitaliste, et singulièrement dans la gauche française, non pas pour la supériorité de ses vertus, la pauvre, mais parce qu’elle est concrètement le sémaphore d’où ces points de vue ont été
formés. Pour des raisons biographiques, cette réflexion s’ancre dans les enjeux particuliers devant lesquels le mouvement communiste s’est trouvé placé : devenir autre chose que ce qu’il a
été ou cesser de porter toute espérance politique. Ce texte ne parle donc pas au nom de tous. Il ambitionne néanmoins d’entrer dans la conversation la plus large et il espère apporter un
éclairage particulier à une perspective partagée par d’autres : un mouvement d’émancipation dans lequel puissent converger efficacement des communautés humaines, des forces sociales et des
familles de pensée très diverses.
Comment s’en servir ?
Nous avons aujourd’hui les instruments techniques et juridiques, ainsi que l’expérience sociale d’un type tout à
fait nouveau d’élaboration collective. La figure en est le réseau, la prolifération, la déviation, la multiplicité, la mise en communauté des pensées singulières. Nous ne sommes plus contraints
d’aboutir à l’unicité de la pensée juste, aux synthèses de bureaux politiques. Nous pouvons nous contenter de nous inscrire dans des débats, des dynamiques, des flux de pensée qui pourront être
ce qu’ils veulent, sereins ou chaotiques, prolixes ou denses, mais dont nous attendons qu’ils soient productifs de rencontres, d’idées inédites, de formulations intéressantes, de découvertes
inattendues, surtout de mises en mouvement constituant de l’émancipation en acte.
Ce texte est mis à libre disposition sur internet.
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Chacun peut donc s’en emparer, le contredire, le modifier, le dénaturer, l’approfondir et le diffuser tel qu’il
aura été transformé. Chaque contributeur individuel ou collectif reconnaît s’inscrire dans une communauté de réflexion et transmet la généalogie du réseau d’idées ainsi mis en place, indiquant
notamment les voies d’accès au « code source ». En même temps qu’elle rend toute orthodoxie impossible, cette communauté de réflexion se prononce pour un usage intelligent, collectif,
productif et inclusif de la ci-devant propriété intellectuelle. Elle se donne une forme collective d’échanges matériels et symboliques qu’on pourra nommer mutuelle de pensée. Toute utilisation
non vénale des objets de pensée produits dans le cadre de ce réseau est libre.
Cliquez ici pour lire EMANCIPATION. Livre en ligne de Jean-Louis Sagot-Duvauroux.
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