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Comment la richesse des riches peut-elle faire le bonheur de tous ?


Les nouvelles du monde sont souvent déprimantes. Il faut donc saluer, enfin, une « bonne nouvelle » : on a dépassé les dix millions de millionnaires en dollars dans le monde ! C’est ce que montre le rapport 2008 du cabinet de conseil Capgemini et du groupe bancaire Merrill Lynch.

Les très riches sont définis comme des individus dont les actifs susceptibles d’être investis (patrimoine net mobilisable) dépassent le million de dollars. La valeur de leur résidence principale n’est pas prise en compte, contrairement à la base de calcul de l’ISF en France.

En 1986, la richesse nette des très riches se montait à 7 200 milliards de dollars. En 2007, on atteint 40 700 milliards et, pour la première fois, on dépasse les dix millions de personnes. Il s’agit certes de dollars courants. Mais même avec une inflation de l’ordre de 70 % en vingt et un ans, ce segment de marché a vu sa valeur multipliée par 3,3 en dollars constants.

Autre « bonne nouvelle » : « Les économies émergentes et les BRIC (Brésil, Russie, Inde, Chine) sont en tête. » Oui, décidément, contrairement aux esprits chagrins qui nous bassinent avec la montée des inégalités planétaires, la mondialisation fait des gagnants partout. Non seulement elle fait des millionnaires par millions, mais elle redistribue les richesses entre pays grâce aux vertus du libre marché et de l’investissement sans entrave. Et à leur tour, ces riches de plus en plus riches et de plus en plus nombreux vont faire le bonheur de leurs concitoyens, selon la vieille loi d’Adam Smith : la richesse des riches profite à tous car elle entretient le dynamisme des affaires.

Cette loi a constamment été vérifiée depuis, comme l’ont « prouvé », entre autres, Alain Minc, l’avocat de la « mondialisation heureuse », et Philippe Manière, le porte-parole des grands patrons. Le premier sait de quoi il parle : consultant le plus cher de France, il fait partie depuis longtemps des millionnaires en question. Il a éclairci un paradoxe qui restera à jamais inaccessible aux gens du commun : la dynamique de la mondialisation au bénéfice de tous suppose qu’elle ne profite qu’à quelques-uns… C’est ce qu’il a théorisé en montrant que l’égalité était un concept dépassé et qu’il fallait lui substituer celui d’équité, dans une acception personnelle très originale inspirée de références tronquées au philosophe John Rawls, qui aurait du mal à reconnaître son enfant ainsi défiguré.

Quant à Philippe Manière, un autre grand penseur de la mondialisation, j’aime à citer l’un de ses apports majeurs à la philosophie morale de la ploutocratie : « Les riches d’abord nous font vivre. Gagnant plus que les autres, ils consomment plus que les autres. (…) Chérissons donc les riches et défendons leurs intérêts contre l’État… »

La messe est dite, mais elle risque de produire beaucoup d’incroyants. Par exemple parmi des gens simples qui savent faire des calculs simples. D’abord, ces dix millions de très riches qui sont les grands gagnants de la mondialisation, cela ne fait que 0,15 % de la population mondiale. Ils possèdent 40 700 milliards de dollars en actifs mobilisables. Or on sait que, pour atteindre les « objectifs du millénaire » des Nations unies (réduction de moitié de la misère, améliorations substantielles de la situation sanitaire et des niveaux d’éducation dans les pays en développement), il faudrait mobiliser, selon les estimations, entre soixante et cent milliards de dollars supplémentaires par an d’ici à 2015. On sait aussi que, selon le rapport Stern, il faudrait dépenser moins de 1 % du PIB mondial, soit environ 400 milliards de dollars par an, pour éviter que le réchauffement climatique, qui de toute façon va se produire dans les décennies à venir, ne prenne des proportions dramatiques.

Alors, supposons que l’on instaure un ISF mondial, qui pourrait être progressif comme en France, à un taux moyen modeste de 1,5 % des patrimoines, ne s’appliquant qu’à nos 0,15 % les plus riches du monde. Cela ferait une recette de six cents milliards de dollars, permettant de faire face à la fois aux objectifs des Nations unies et à ceux de la lutte contre le réchauffement climatique. On ne pourrait pas nous dire alors que cet ISF fait fuir les capitaux nationaux, vu qu’il s’agirait d’un impôt mondial. Avec de tels chiffres, l’idée que la richesse des riches profite finalement à tous et que la redistribution est un péché contre l’humanité en prend un sérieux coup.

(1) Voir En finir avec les inégalités, par jean Gadrey

Tag(s) : #Débats

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