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mardi 25 septembre 2007, par Franck Henry

Dans le cadre d’une marche exploratoire sur la couverture du périphérique [1], nous avions rencontré Héloïse Nez, doctorante en sociologie à l’Université Paris 8, rattachée au laboratoire de recherche Cultures et sociétés urbaines (CSU). Sa thèse porte sur la mobilisation des savoirs citoyens au sein de dispositifs participatifs locaux et leur incorporation dans la décision publique. Interview.

 

Montbouge : Peux-tu préciser ton champ d’intervention ?

Héloïse Nez : J’analyse la nature des savoirs citoyens mobilisés, leurs interactions avec les compétences des élus et des techniciens, et les effets de leur prise en compte dans la décision locale. Je m’intéresse plus spécifiquement à la participation des habitants sur les projets d’aménagement urbain – des aménagements de quartier aux grands projets urbains – à Paris et dans la ville espagnole de Cordoue. Mes principaux cas d’étude sont le budget participatif sur les questions de voirie dans le 20e arrondissement de Paris, la concertation sur le projet urbain des Batignolles dans le 17e et le budget participatif de Cordoue. Je suis également chargée d’études à l’Association pour la démocratie et l’éducation locale et sociale (ADELS), où je coordonne un programme de recherche portant sur une dizaine de dispositifs participatifs locaux en Ile-de-France et en Europe.

Mb : Quelles sont les forces mais aussi les faiblesses des associations locales qui travaillent sur des problématiques d’aménagement de leur territoire sur des thèmes aussi divers que l’urbanisme, les déplacements, le cadre de vie, le développement durable, le patrimoine… ?

H. N. : La principale force des associations locales qui travaillent sur les problématiques de l’aménagement de leur territoire est leur capacité à élaborer des propositions et des contre-propositions, et d’enrichir ainsi le débat public local en apportant d’autres points de vue que celui du technicien ou de l’élu. De nombreuses associations de quartier spécialisées dans l’urbanisme et l’aménagement local, comme la Bellevilleuse ou Urbanisme et démocratie, ont démontré leur connaissance des enjeux urbains par une contre-expertise associative. Les associations locales connaissent souvent aussi bien les dossiers que les élus et les services municipaux, ce qui leur permet de faire des propositions argumentées, traduisibles en termes de politiques publiques. Les associations peuvent apporter une réelle plus-value dans l’élaboration d’un projet urbain et la réflexion sur des thématiques diversifiées. Le risque est que cette expertise des associations spécialisées dans l’aménagement de leur territoire reste dans la sphère associative. Les faiblesses potentielles de l’activité associative sont alors de deux ordres. La première serait de rester dans l’entre-soi des militants de l’association, et de ne pas ouvrir la réflexion à d’autres acteurs locaux, notamment à des habitants non organisés. La deuxième serait de ne pas avoir d’impact réel sur les politiques publiques, faute de trouver un relais politique à ses propositions d’aménagement. Les faiblesses que les associations peuvent avoir à surmonter sont donc le confinement de leur action au sein d’un petit groupe de militants convaincus et l’absence de traduction de leurs propositions en aménagements publics.

Mb : Quels retours d’expériences as-tu de communes ou d’associations qui organisent des marches urbaines exploratoires ?

H. N. : Les "ballades urbaines" d’Aubervilliers, d’abord mises en place à l’échelle de la ville puis de l’intercommunalité, représentent l’une des expériences de marches urbaines les plus intéressantes en Ile-de-France. Ce sont des marches exploratoires à pied, en bus ou en bateau, dont l’objectif est de mettre en débat les projets urbains entre professionnels, élus et habitants. L’intérêt de cette initiative de la maison des projets d’Aubervilliers, lancée en 2000 par Aline Guérin et Pascal Jarry, est de donner les conditions d’une confrontation de points de vue, en établissant une rencontre entre élus, habitants et techniciens, rencontre propice à favoriser l’expression de chacun. L’alliance de la promenade et du débat permet à chaque acteur d’adopter un langage plus simple, de visualiser les incidences du projet, de comprendre les conditions de sa réalisation. Par une meilleure compréhension réciproque des intérêts de chacun, cet outil fait naître des conflits qui ne sont pas dus à des facteurs d’incompréhension, mais qui sont de vrais objets de différence ou de convergence. Les balades, mises en place depuis sept ans, sont désormais reconnues et appréciées par tous les participants, car elles ont permis un débat sur les grands choix d’aménagements de la ville et de l’intercommunalité, en croisant les décisions politiques, les choix techniques et les pratiques quotidiennes des habitants.

Mb : Tu travailles sur la mobilisation des savoirs citoyens au niveau européen, notamment à Cordoue en Espagne. Les dynamiques participatives diffèrent-elles ?

H. N. : La principale différence des pratiques participatives mises en place dans plusieurs villes espagnoles, dont Cordoue, est leur caractère décisionnel. Les citoyens ont effectivement un accès direct à la décision publique locale par la dynamique du budget participatif. Cordoue, qui accueille plus de 300 000 habitants, expérimente depuis six ans ce processus qui permet aux citoyens organisés et non organisés de décider de l’allocation d’environ 4% des ressources budgétaires municipales. L’objectif est principalement de démocratiser la prise de décision en associant les citoyens à la définition des choix budgétaires de la ville, mais aussi de prendre des décisions davantage en accord avec les besoins des habitants, de réactiver le mouvement social en impliquant de nouveaux acteurs et de favoriser les investissements dans les quartiers les plus démunis. Les citoyens élaborent leurs propositions et les classent par ordre de priorité au sein d’assemblées de quartier. Certains d’entre eux constituent un Conseil de la ville pour hiérarchiser les propositions à l’échelle de la municipalité, selon des règles définies au début du processus, et élaborer la proposition budgétaire citoyenne. L’exécutif municipal s’engage à réaliser les décisions adoptées au cours du budget participatif. Ce dispositif permet une implication directe des citoyens dans la définition de certains choix budgétaires de leur ville, un travail transversal entre les différents services municipaux et une certaine justice sociale en favorisant les quartiers les moins dotés d’infrastructures dans le choix des investissements. D’un point de vue de l’urbanisme, la limite du processus est de n’inclure dans le budget participatif que les petites infrastructures de quartier, mais pas les grands projets et équipements urbains.

Mb : Est-ce adaptable en France ?

H. N.  : Ces pratiques participatives décisionnelles, d’abord lancées à Porto Alegre (Brésil) puis mises en place dans plusieurs villes européennes (Séville, Rome, Berlin, etc.), sont tout à fait adaptables en France, car elles ont été expérimentées dans des contextes socio-économiques semblables. Le principal point de blocage est lié à la culture politique française, marquée par une délégation du pouvoir aux élus. Mais il existe une dizaine d’expériences de ce type en France, par exemple à Morsang-sur-Orge, dans l’Essonne [2].

Notes

[1] Lire "Marche citoyenne urbaine : du top-down au bottom-up".

[2] Le numéro de juin 2007 de Territoires, mensuel de la démocratie locale, publié par l’ADELS présente l’expérience de Cordoue. Le dossier du numéro de septembre 2007 est consacré aux budgets participatifs en Europe.

Tag(s) : #Débats

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