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Université d’été d’Attac 2007 Filière 3 : généraliser l’intervention citoyenne plutôt que la mise sous tutelle de la démocratie. Session : démocratie représentative, participative, directe (Samedi 25 aout 2007)

Intervention de Gérard PERREAU-BEZOUILLE, Maire adjoint de Nanterre, Membre du Conseil Scientifique d’ATTAC

Nous venons de vivre une année particulière pour le pays et notamment pour la démocratie, dans sa forme représentative. Nous avons vu dans le même temps l’irruption et la disparition sur la scène politique d’un des acteurs majeur des mouvements sociaux altermondialiste. Nous avons vu la création puis l’affaiblissement de collectifs antilibéraux qui ont profondément bouleversé le rapport à nos formes de représentations délégataires habituelles. Nous avons vu des partis de gauche dont les positions comme les pratiques n’ont jamais été aussi vivement critiquées. Nous avons vu Attac reprendre du poil de la bête, après ou dans la crise que nous vivons, nous pouvons nous en féliciter. Avec le manifeste altermondialiste, Attac est venu s’imposer, au bon moment, et avec toute sa volonté d’interrogations et de constructions, dans le débat public.

Nous avons vu enfler les inscriptions sur les listes électorales et avec elles, les taux de participations pour les élections présidentielles puis ils se sont dégonflés rapidement pour les législatives. Et nous avons vu l’élection de Nicolas Sarkozy face à des gauches extrêmement affaiblies, divisées, réduites aujourd’hui au quasi-mutisme après ces années de fortes mobilisations.

C’est à un paysage politique nouveau que nous aurons à faire face pendant longtemps et nous devrons faire extrêmement attention à ne pas nous laisser enfermer dans la défense des acquis sociaux et politiques pour continuer à être aussi force de proposition et de construction d’alternatives.

Pourtant, je pense que cette année, les débats sur la démocratie ont également pris un statut nouveau et particulièrement ceux relatifs à la démocratie participative. Nous avons même vu aussi son incursion dans la campagne pour les élections présidentielles, même si cela pouvait ne paraitre que la facette « marketing » de la démocratie participative !

Du point de vue théorique, nous avons encore à avancer ; le riche débat d’hier, suite aux présentations de Philippe, Thomas et Christophe, est là pour en témoigner. La rédaction du chapitre démocratie du Manifeste a été un grand pas. Nous parlons bien ici de renouvellement de la citoyenneté toute entière, de réinventer le contrat passé avec les élus, d’étendre le champ d’action de la démocratie, de démocratiser en profondeur les institutions comme les entreprises, de permettre les conditions de la création d’une nouvelle république, d’inventer une citoyenneté mondiale … Nous parlons bien d’un moyen d’émancipation de tous, c’est-à-dire d’une démocratie pensée comme fin et comme moyen, comme ensemble de droits à défendre, à construire, à conquérir et comme processus pour, en travaillant ensemble, forger déjà, par notre diversité, les conditions pour continuer d’avancer. Nous parlons bien des conditions de l’irruption effective du plus grand nombre dans le débat et la construction du politique.

Si nous sommes convaincus que la démocratie est LE moteur du dépassement du capitalisme et de toutes ses formes de dominations, c’est bien au quotidien, en avançant ensemble que nous créons les conditions réelles pour avancer.

Maintenant, dans de très nombreux points du monde, des expériences longues et fertiles, des expériences locales se relient, se confrontent et commencent à créer, ensemble, des alternatives solides. Après avoir animé, l’an dernier, le Forum des Autorités Locale de Périphérie, Nanterre participera au deuxième congrès de l’organisation mondiale des collectivités locales - CGLU -, en Corée. Son thème est « les villes changent et transforment le monde. » Nous verrons bien ce qui en résultera mais, ce choix montre bien l’emprise de la dynamique qui grandit obstinément, qui contamine, une dynamique qui tente de reconstruire du politique, de ré-ouvrir des territoires de re-politisation concrets pour tous ceux qui y vivent et y travaillent. La ville, prise dans sa relation à la métropole, est l’institution politique qui nous permet de construire ce possible politique dans des allers-retours évidents entre la construction locale de la démocratie participative et le mondial. Il n’y a pas d’expérimentation sans cas pratique, pas d’évaluation sans situations concrètes à analyser.

Aujourd’hui, c’est aussi dans les interstices de l’engagement citoyen dans la ville, comme à travers le renouvellement des services publics, que nous devons encore continuer à imaginer des nouvelles pratiques démocratiques.

J’ai eu l’occasion lors des trois dernières Universités d’été d’Attac de témoigner de mon expérience d’élu local d’une grande ville de la périphérie parisienne, Nanterre. Elle est pour moi indissociable de mon activité de militant de la transformation sociale. Je ne me résoudrais pas à avoir à parler d’un point de vue ou de l’autre, ils sont inséparables. J’ai parfois été descriptif, laudateur, parfois découragé mais je reste toujours passionné, actif. Je voudrais à nouveau, aujourd’hui tenté de vous faire partager nos expériences, nos tâtonnements, nos avancées et nos faiblesses et puis vous dire aussi quelques mots plus « philosophiques » puisqu’hier plusieurs participants ont apprécié cette dimension.

Nanterre a en effet, maintenant, une « tradition » liée à la démocratie participative. Le processus de démocratie locale, nous l’avons engagé depuis 1977. Nous avons ensuite pris des habitudes communes de consultation puis de consul’ actions. En 1997, nous avons démarré avec les habitants, les « Assises pour la ville ». Elles ont pris la forme d’un débat en grand format dans toute la commune. Les citoyens n’étaient pas là pour être écoutés mais bien pour proposer, pour s’engager, ensemble et à égalité, sur des propositions concrètes. Lors de la Consult’action de 2003, ce sont 30% des foyers qui se sont exprimés sur les thèmes « services publics et vie quotidienne ». Lors des assises de cet automne, sur les questions liées aux jeunesses, un groupe de travail mêlant des experts, des partenaires, des services municipaux, des élus, des associations et bien sûr des jeunes ont, après un travail collectif long de plus d’un an, après un questionnaire administré dans tous les lycées, tous les collèges, formalisé 30 engagements de la municipalité avec les jeunes. Sur la question du budget participatif, nous avons décidé, pour tenter d’élargir le champ d’interventions des habitants, de mettre en place les « appels à projets » qui permettent à ceux qui le souhaitent de réaliser des projets pour l’intérêt collectif. Toutes les initiatives citoyennes peuvent aujourd’hui trouver un point d’appui, de débat, de financement et de ressources, via l’Agora, la Maison des initiatives citoyennes.

Dans le même temps, nous travaillons avec d’autres villes au sein de nombreux réseaux, Si la démocratie participative est entrée dans les habitudes des Nanterriens, nous savons que nous avons, élus/habitants/services/associations/experts, encore beaucoup à construire. Les questionnements pour « généraliser l’intervention citoyenne plutôt que mettre sous tutelle de la démocratie » sont encore très nombreux.

Par exemple, Nanterre, en résonance avec de nombreuses autres villes dans le monde, est traversée par les débats sur la construction des décisions politiques métropolitaines. Pour la première fois, au niveau mondial, plus de la moitié des habitants vivent dans une ville. La métropole est devenue l’espace vécu au quotidien. Sur les 33 mégapoles annoncées pour 2015, 27 seront situées dans les pays les moins développés dont 19 en Asie. Pourtant, dans nos villes développées dites démocratiques, quelle est aujourd’hui la place que prend la démocratie participative et la gouvernance dans la construction des décisions métropolitaines, et qu’elle en est réellement la forme institutionnelle ? Dans des institutions supra-municipales ? A travers des constructions alternatives sur des droits fondamentaux (droit à l’eau, droit aux transports, à l’énergie, droit à la culture, à l’éducation…) ?

Quelle analyse de nos pratiques ? Trop souvent encore nous avons résumé la démocratie participative, à la démocratie de proximité et pour beaucoup (élus et agents publics) cela correspond plus à une simple décentralisation de la gestion publique locale qu’à une recomposition en profondeur de la puissance publique : la participation se fait dans le quartier et la politique se fait ailleurs !!

Pourtant, développer des processus de démocratie participative ce devrait être surtout « faire de la politique autrement » !!

pour l’élu, il ne s’agit pas de techniques, d’accompagnement, de communication, mais bien d’un choix, du choix de produire la politique autrement avec les habitants / citoyens / usagers, avec donc la question de la co-décision au cœur du processus. Mais l’importante question de la réélection, de la lisibilité, de la visibilité de son action plane…

Nous n’avons pas encore réussi à faire « transpirer » autant qu’il le faudrait les services, ses agents sur le sujet mais nous n’avons sans doute pas assez fait partager l’enjeu que cela représente pour le service public, sa défense, sa modernisation, les rapports aux usagers. Les structures restent trop verticales, manquent de souplesse.

Des outils plus précis, systématiques, de mesure d’efficacité, de pertinence, d’impact doivent être mis en place, individualisés, sur chaque processus. Qui sont ceux qui ne participent pas alors même que nous avons imaginé de nombreux moyens et espaces de rencontre ? Quelles sont leurs représentations ou même leur soumission aux institutions démocratiques ? Quelle sont les barrières sociales, les barrières éducatives, psychologiques ? Existent-t-ils des territoires qui révèlent la non-participation ?

Au-delà du premier cercle des citoyens impliqués, il reste assez difficile, malgré les moyens considérables et les résultats ponctuels obtenus, de toucher durablement largement tous les autres et plus particulièrement ceux qui sont le plus en difficulté. Les citoyens les plus actifs ont investis les structures de participation et savent, si elles ne leur conviennent pas, en créer d’autres. Il y a aussi segmentation des cercles et difficulté à organiser les rencontres nécessaires. A l’opposé des non-participants, des participants-occasionnels, ne sommes-nous pas très nombreux à être devenus des super-participants, super-avertis, super-citoyens, super-militants…, filtres, souvent sans le vouloir, d’autres expressions ? élite de la contestation contre élite du pouvoir ? dans quelle mesure nos propres comportements ne censurent-ils pas ceux qui sont moins munis pour prendre la parole ? Est-ce que nous processus participatifs ne deviennent pas en eux même excluant ? Comment faire participer ceux que nous ne voyons jamais, dont la « démocratie » dans sa forme actuelle limite voire nie l’accès ? Quelles sont les conditions effectives de l’élargissement de la participation aux décisions démocratiques ?

C’est cette réflexion qui nous a amené à thématiser la 7ème conférence de l’OIDP qui se tiendra les 26, 27 et 28 novembre sur le défi de l’élargissement de la participation des citoyens aux processus de démocratie participative.

Quelques minutes pour vous livrer une réflexion plus générale donc.

Les processus d’appropriation, de participation laissent des traces durables, « font sens » en eux même. C’est pourquoi, le m’interroge aussi, surtout avec les possibilités d’aujourd’hui, sur la nature du système d’information qui amène à bâtir la « décision » collective : il peut, par exemple, être construit et mis en œuvre avec une finalité émancipatrice pour élaborer collectivement, dans la compréhension des différences, des cheminements, de leur utilité ou avec une finalité dominatrice lorsque la direction ou la pression du groupe imposent les façons de faire par exemple.

Avec la notion d’identité - quelle qu’elle soit – et sa manipulation, on peut comprendre ces enjeux. S’investir dans un processus participatif, c’est aussi se confronter aux idées des autres et donc apprendre, c’est un lieu marquant d’éducation populaire dans l’action. C’est introduire du nouveau dans de l’ancien qu’il faut être à même de réorganiser ; si ce lien ne se construit pas suffisamment, l’apprentissage peut mettre en danger l’identité même de l’individu, surtout en ces périodes de mutations profondes. Le risque peut alors exister de refuser le nouveau et de se raccrocher à l’ancien. Ce risque est d’autant plus grand si l’on considère ces savoirs non pas comme des représentations du monde, des perspectives différentes sur des objets réels mais comme, justement, des définitions identitaires de soi, et lorsque le mot désigne non plus une abstraction, mais un ensemble d’expériences concrètes. Il devient alors très difficile de se décentrer d’une vision du monde pour accepter seulement l’idée d’en bâtir une nouvelle.

Dans cette perspective, sans être réducteur et sans développer ici, le rapport au politique peut être orienté du côté d’une composante « identitaire » ou du côté d’une composante opposée qu’on pourrait appeler « épistémique ».

La composante épistémique sera celle qui concevra n’importe quel « objet politique » comme valant pour lui-même, sans doute relié à d’autres objets… eux-mêmes reliés à d’autres… Lorsque c’est, au contraire, la composante « identitaire » du rapport au politique qui est actualisé, l’objet -l’expérience, l’action, la décision… - ne peut être détaché des conditions qui ont présidé à son introduction, ni être réutilisé dans d’autres circonstances (Cette « méta-connaissance militante » rejoint directement la question posée hier par Susan Georges sur les différents niveaux d’intervention). Dans ce cas, l’objet ne peut être délié de cette expérience sans la remettre en cause, comme si le citoyen risquait de perdre une partie de lui s’il « oubliait » les conditions de cette « apparition ».

Tout l’enjeu d’un mouvement arrivé à maturité consiste à ne plus se contenter d’halluciner des « bons objets » mais à les créer, en lien avec la réalité. C’est grandir car c’est substituer progressivement à la dépendance absolue à l’organisation, aux pouvoirs constitués, à l’élu, à que sais-je, des objets plus fiables car issus de nos propres réalisations, de notre en-commun et de nos différences. C’est tenter de trouver un sens acceptable, une issue, au monde qui nous entoure à partir de la collecte, de l’organisation, de la théorisation des informations. D’où le besoin / la nécessité de conquérir / obtenir de l’espace disponible, de repousser les frontières, pour expérimenter, pour « trouver-créer » et ainsi agir sur le monde et y laisser sa trace.

Influencer, transmettre mais laisser la décision finale au collectif. Comment assumer la double inscription dans le collectif de notre savoir militant – qui est d’abord privé, individuel - : il puise dans un contexte, un environnement pour s’élaborer. Il apporte, au bon moment, au bon endroit, des éléments de réponse pour élaborer l’en commun ?

Comment mettre en œuvre une pratique –avec ses outils théoriques- qui respecte authentiquement les personnes, évacue l’autorité tutélaire et soit opérationnelle ? C’est toute la question du vivre ensemble, du lien social, de son authenticité, des chemins de chacun, auto-déterminés, du chemin commun, instable, sur lequel chacun peut s’appuyer sur autrui sans en être dépendant, d’un monde solidaire, collaboratif, d’émancipation, d’inclusion. A l’opposé de la mise à l’écart des femmes, de l’immigré, de l’homosexuel ou du « peuple », de « ceux qui ne savent pas », à l’opposé des illusions de toute puissance et d’immédiateté, pour le droit à l’existence de tous et de toutes dans l’espace public, c’est peut-être la Démocratie ?

(Nanterre a longtemps été un territoire de relégation parisienne, une ville postindustrielle, une ville d’accueil des migrations et des catégories sociales les plus défavorisée du département le plus riche de France, une ville autrefois parsemée de bidonville. Une ville qui voit s’implanter les sièges sociaux des plus grandes entreprises. Une ville ancrée à gauche qui construit fermement des logements sociaux aux pieds de la Défense sans pour autant étouffer la ville. Une ville qui nourrit beaucoup d’espoirs, une ville très dynamique, jeune, nourrie des cultures multiples. Dans cette ville de 85 000 habitants, en tant qu’élu locaux, nous avons constamment à repenser notre façon de faire de la politique avec tous pour allier les exigences de gestion et de radicalité. Nous avons constamment à repenser intimement notre statut pour continuer à co-construire et à partager les décisions municipales.)

http://maintenantagauche.org/?m=200709

Tag(s) : #Débats

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