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Lu sur https://www.humanite.fr/logement-partage-la-cuisine-avec-des-rats-694420

Logement. « On partage la cuisine avec des rats »

Lundi 5 Octobre 2020
Maintenues dans des conditions insalubres, les familles hébergées dans les anciens bureaux de l’Insee à Malakoff se mobilisent pour réclamer un lieu de vie digne.
 

«O n en a marre, on est fatigués », lâche Cheikhou Mangara, 25 ans. Comme quelques centaines d’autres personnes, il réside depuis près de deux ans dans les anciens locaux de l’Insee à Malakoff, où les conditions sont déplorables. Cet immeuble, construit en 1974, est devenu, en décembre 2018, un centre d’hébergement d’urgence (CHU) dans le cadre du plan grand froid. Géré par l’association Alteralia, il devait être temporaire (six mois), mais est toujours occupé. Le 3 septembre dernier, dans un courrier adressé à la maire de Malakoff, le préfet des Hauts-de-Seine évoquait encore un prolongement « sine die dans le cadre de la crise sanitaire en cours ». « On ne sait pas quand ça va finir », déplore le jeune homme, devenu le porte-parole des habitants. Diffusée sur les réseaux sociaux, une vidéo réalisée par l’association d’aide aux migrants Utopia 56 montrant des enfants criant « sortez-nous d’ici » a provoqué une petite onde de choc, révélant au grand jour leur situation.

Toilettes bouchées et débordantes, sanitaires aux sols trempés, bras recouverts de piqûres, petites chambres où les résidents vivent à cinq : les photos et vidéos prises pas les résidents du CHU donnent la nausée. 340 personnes, dont un certain nombre de familles avec enfants, vivent dans cet immeuble de bureaux aux vitres closes et marronâtres. « 300 personnes vivent dans l’entresol et au premier étage, 40 personnes au sous-sol. Et il n’y a que neuf douches qui fonctionnent », précise le porte-parole des résidents. Et d’évoquer les problèmes répétés de toilettes bouchées, l’absence d’évacuation d’eau à certains endroits des sanitaires les obligeant à retirer l’eau « à l’aspirateur ». « Là, si vous rentrez, vous verrez des seaux avec de l’eau qui coule dedans », indique Cheikhou Mangara, sans pour autant remettre en cause le travail des équipes de nettoyage. Pour lui, le problème vient du fait que le lieu n’est « pas fait pour l’habitation ». Quantité de femmes souffrent également d’infections urinaires, causées et aggravées par les toilettes collectives : « Le médecin m’a dit : “Il faut que vos filles aient des toilettes individuelles, vous ne pouvez pas rester ici” », témoigne une maman.

Bien qu’Alteralia fournisse « le nécessaire relatif à l’entretien de la chambre », comme le stipule le contrat de séjour des résidents, les témoignages pointent une hygiène plus qu’approximative. « À l’intérieur, il y a des cafards, des punaises. On se fait piquer, notamment les enfants », s’indigne Cheikhou Mangara. Une femme d’une vingtaine d’années, enceinte de sept mois, montre ses bras couverts de traces de piqûres. « On ne dort pas », mentionne-t-elle, visiblement épuisée. Un photographe du quartier, qui vient bénévolement en assistance aux résidents, a récupéré des copies de certificats médicaux édifiants. L’un d’eux précise ainsi que « l’état de santé respiratoire de l’enfant nécessite des conditions de logement saines et salubres, en particulier sans humidité, moisissure et poussière ». Le médecin spécifie même que « ses parents doivent avoir la possibilité de passer l’aspirateur au domicile plusieurs fois par semaine car la poussière peut aggraver son état de santé ». « Il y a des fenêtres mais elles ne s’ouvrent pas ! » renchérit une jeune résidente.

Christophe Auger, le délégué général d’Alteralia, explique ne pas avoir eu connaissance de ces certificats. Il convient cependant de « caractéristiques difficiles, liées à un IGH (immeuble de grande hauteur – NDLR) », et de contraintes de sécurité très lourdes. « Il faudrait faire des travaux sur toute la tour pour pouvoir remettre en fonction une climatisation », se défend-il. « Et quand les gens disent qu’ils ont un problème avec des nuisibles dans la chambre, on a un protocole d’intervention. On traite. Tous nos hommes d’entretien ont été formés, ils ont une habilitation pour utiliser les produits adéquats afin d’assurer la désinsectisation des punaises, ou même des blattes », assure le responsable, qui pointe tout de même « le comportement des gens ».

Autre gros problème : la nourriture. Les résidents n’étant pas autorisés à cuisiner eux-mêmes, Alteralia leur fournit des plats quotidiennement. Une nourriture « souvent avariée », rapportent des personnes hébergées. « Les rats partagent avec nous la cuisine », note aussi une jeune maman. Là encore, le délégué général d’Alteralia réfute les témoignages : « La nourriture qui est proposée là-bas est la même que celle qui est servie dans un certain nombre d’autres centres, ainsi qu’à notre siège. Au quotidien, on mange la même chose, assure Christophe Auger. Je ne dis pas qu’il n’y a peut-être pas eu un pépin, un problème sur une cuisson un jour, c’est quelque chose qui peut arriver, mais la nourriture n’est pas avariée. »

L’accompagnement socioprofessionnel, lui aussi assuré par l’association, est également pointé du doigt par les résidents. « Des démarches pour les soins, le suivi des enfants, les questions administratives ou juridiques feront l’objet d’une orientation vers des institutions spécialisées », peut-on lire sur le contrat de résidence. Beaucoup sont perplexes face à la nature des activités de ces travailleurs sociaux. « On sait qu’ils font des réunions mais on ne sait pas sur quoi, on ne sait pas ce qu’il se dit. Si on n’avait pas fait de manifestation (le 22 août 2020 devant la mairie de Malakoff – NDLR), on n’aurait jamais su qu’il allait y avoir 150 000 euros de travaux », explique une jeune femme de 21 ans, très impliquée. Bon nombre évoquent aussi un dédain généralisé : « Ils disent toujours : “J’ai pas le temps, j’ai pas le temps.” On est bloqués ici, nous », rapporte Nour.

« Normalement, l’accompagnement social est un droit pour toute personne hébergée, c’est un devoir pour la structure de s’en assurer, mais apparemment, les signalements SIAO (service intégré de l’accueil et de l’orientation – NDLR) ne sont pas faits. Il y avait des personnes qui étaient en procédure Dublin qui ne savaient même ce que ça voulait dire », confie Thomas, membre d’Utopia 56. Des assertions qui étonnent, une fois encore, le délégué général d’Alteralia. Lui évoque une « grande stabilité au niveau de l’équipe », et la possibilité d’être suivi sur la durée par les travailleurs sociaux, « avec une relation qui s’installe ».

Sauf que même l’intervention d’institutions autres qu’Alteralia semble poser problème. « Il y a des gens et des bénévoles qui rapportent des choses : des couches et du lait pour les enfants, des compotes. Mais Alteralia prend tout », raconte une dame. « Ma mère, qui est enceinte, diabétique et souffre d’une maladie cardiaque, devait recevoir la visite de Solipam (une association venant en aide aux femmes enceintes en situation de précarité – NDLR). Ils sont venus, ont vu mais ils ont été bloqués par les vigiles », partage une adolescente. « Les conditions de vie, ici, c’est pire que la prison », lâche son père. « On n’a pas le droit de fermer à clé les casiers où on range nos affaires », corrobore une vieille dame. « Ils peuvent fouiller les chambres. Le matin de bonne heure, ils viennent, ils ne toquent même pas à la porte. S’ils trouvent quelque chose d’interdit, ils le jettent », raconte une mère de famille. Niant une fois encore avoir connaissance des faits, le responsable d’Alteralia invoque là aussi « les contraintes de sécurité ».

« La vidéo d’Utopia fait vraiment mal au cœur, elle m’a fait pleurer. Je pense qu’elle a fait pleurer beaucoup de monde ici », souffle une jeune femme. Néanmoins, si les témoignages des résidents de l’ex-bâtiment de l’Insee Malakoff laissent transparaître une grande fatigue physique et morale, ils résonnent aussi comme un avertissement : « On est déterminés à faire bouger les choses et à sortir de là au plus vite. »

Nikita Guerrieri

Tag(s) : #Réfugiés

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