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Lu sur https://www.humanite.fr/penser-un-monde-nouveau-un-developpement-inclusif-et-soutenable-par-michel-aglietta-690608
Dimanche, 21 Juin, 2020

Penser un monde nouveau. Un développement inclusif et soutenable, par Michel Aglietta

L’Humanité, avec sa plate-forme numérique  l’Humanite.fr, prend l’initiative d’ouvrir ses colonnes pour repenser le monde, avec l’ambition d’être utile à chacune et chacun d’entre nous. Cette initiative aura des prolongements avec la publication d’un hors-série à la fin de l’été et l’organisation de grands débats publics permettant de prolonger ces écrits. Aujourd’hui : « Un développement inclusif et soutenable», par Michel Aglietta, économiste. 

 

La crise pandémique est un avertissement de ce qui attend les sociétés. Car ce n’est pas un événement exogène et incongru que l’on pourra oublier en revenant « au monde d’avant ». C’est la première crise écologique globale. Elle enseigne que le bien-être des sociétés dépend de leur capacité à éviter un effondrement écologique, donc à respecter les limites planétaires. Or le capitalisme d’obédience néolibérale prétend imposer une expansion illimitée selon une logique unilatérale : « Faire de l’argent avec l’argent. » Le désir du retour au monde d’avant hante les milieux d’affaires. Mais cette logique a déjà transgressé plusieurs limites planétaires : la trajectoire de la hausse de la température moyenne, la destruction de la biodiversité et le cycle de l’azote. C’est pourquoi les solutions « marchandes » aux problèmes environnementaux ont toutes les raisons de conduire à une impasse.

« La crise pandémique enseigne que le bien-être des sociétés dépend de leur capacité à éviter un effondrement écologique, donc à respecter les limites planétaires. »

Nous sommes face au danger d’un retour de la stagnation séculaire et nous devons déjouer les pièges face aux défis environnementaux.

L’hyperconcentration du capital qui s’est déployée sans relâche depuis quatre décennies a fragmenté le marché du travail et exacerbé les inégalités sociales. La crise actuelle a renforcé la polarisation en poussant les catégories aisées vers une épargne de précaution énorme et les populations défavorisées dans un dénuement accru. La consommation des ménages peut en être durablement atteinte. En outre, la baisse de la rentabilité des entreprises et la fragilité de leurs bilans ne sont guère propices à une reprise spontanée de l’investissement productif. Même si les taux d’intérêt paraissent bas, les conditions de crédit seraient trop restrictives pour les PME, une fois les aides publiques temporaires levées. Cette situation de croissance tendancielle basse, avec ses conséquences désastreuses sur l’emploi, pourrait perdurer, parce que les solutions marchandes préconisées jusqu’ici face aux défis environnementaux ont conduit à une impasse.

« La crise actuelle a renforcé la polarisation en poussant les catégories aisées vers une épargne de précaution énorme et les populations défavorisées dans un dénuement accru. »

En effet, la doctrine d’économie politique face aux défis environnementaux traite le changement climatique comme une externalité unique, créant une défaillance de marché par l’absence d’un seul prix (le prix du carbone). Cette erreur d’analyse conduit à une solution simple et naïve qui a entraîné le naufrage du protocole de Kyoto. Il serait nécessaire et suffisant d’instaurer un prix du carbone universel et de laisser les ajustements de marché fonctionner ! Or le changement climatique participe d’une urgence planétaire d’une tout autre dimension. C’est un type nouveau de risque systémique entre dégradations écologiques multiformes et réactions sociopolitiques imprévisibles.

Face à des impacts de la dimension de la crise pandémique, comme de celles des futures crises écologiques, les intérêts individuels sont de facto soumis à un intérêt collectif qui ne peut être durablement accepté que s’il place la justice sociale et la démocratie en son cœur. Sans une justice sociale effective, le collectif n’existe pas et la réponse sera, à juste titre, contestée. La santé comme l’environnement et le climat sont des communs qui doivent rester accessibles à chacun selon ses besoins.

« Sans une justice sociale effective, le collectif n’existe pas et la réponse sera, à juste titre, contestée. »

Or les populations les plus modestes sont les plus vulnérables aux impacts du changement climatique, comme elles l’ont été face au Covid-19. Les capacités d’adaptation sont plus faibles pour ces populations, qui ont une responsabilité bien moindre dans la cause du problème. En effet, le niveau de richesse est le premier déterminant des émissions de gaz à effet de serre dans la consommation au niveau mondial. Les 10 % des ménages les plus riches sont responsables de 40 % des émissions de gaz à effet de serre (GES), tandis que les 40 % les moins riches sont à l’origine de moins de 8 % des émissions. Les populations les plus modestes pâtissent aussi davantage des difficultés croissantes d’accès à l’eau, de la détérioration des sols, de l’érosion de la biodiversité ou encore de l’accroissement des pollutions.

« Les 10 % des ménages les plus riches sont responsables de 40 % des émissions de gaz à effet de serre (GES), tandis que les 40 % les moins riches sont à l’origine de moins de 8 % des émissions. »

En ce qui concerne l’Europe, la communication de la Commission européenne du 27 mai au Parlement européen et aux autorités politiques des pays membres n’élude pas une vue de long terme fondée sur la transition écologique. Ainsi, la Commission accorde-t-elle une grande importance à la protection et à la restauration de la biodiversité et des milieux naturels. Lever l’incertitude sur le long terme pour mobiliser l’investissement privé serait réalisé par une loi climat et par les intentions d’ambition accrue que les États membres devront fournir à la COP 26. D’un Green New Deal européen, il faut passer à un Green New Deal global.

Mais un véritable Green New Deal global ne peut se résumer à préconiser une croissance « verte » dans les pays développés qui se traduirait par un transfert des activités polluantes et une pression accrue sur les ressources nécessaires aux technologies « vertes » dans les pays émergents ou en développement. Les scénarios mondiaux de transition à bas carbone doivent ainsi respecter les objectifs de développement durable de l’ONU. Car, un Green New Deal, fût-il global, ne peut évacuer la question d’une trajectoire de développement sobre du côté de la demande. C’est à une nouvelle réflexion sur la notion de progrès que nous invite une telle transition écologique reconnaissant l’ensemble des limites planétaires.

Tag(s) : #Ecologie

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