Alors que l’Assemblée nationale doit débattre le 28 avril sur l’opportunité d’un traçage de la population française par le gouvernement, l’analyse des faits en montre la dangerosité, mais surtout l’inutilité.

 

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Une question appelle une réponse. Comment retenir la catastrophe ? Parmi un large éventail de solutions – se confiner, adopter les gestes barrières, porter un masque – il y a le traçage des contacts. Grâce à l’application StopCovid, aussi appelée Protocole Robert, les détenteurs d’un smartphone volontaires pourraient savoir s’ils ont potentiellement été à proximité d’une personne contaminée, et agir en conséquence. Une problématique tend à éclipser toutes les autres au gouvernement : « Comment tracer de manière éthique nos citoyens ? » L’énoncé a des allures d’impasse. À cette interrogation, nous serions tentés d’en opposer une autre, plus simple : « Pourquoi le faire ? »

Nous espérons la voir s’épanouir dans les débats et l’esprit des députés, le 28 avril à l’Assemblée nationale. À la demande de l’opposition et de l’aile gauche de la majorité présidentielle, l’exécutif a finalement décidé de sanctionner la fin des discussions par un vote. Avant cette volte-face, Gilles Le Gendre, chef de file du groupe LREM au Palais-Bourbon, déclarait le 20 avril à une journaliste de LCI : « Que le débat ait lieu, c’est essentiel. Le vote n’apporterait rien de plus… » Au fond, comment ne pas donner raison à M. Le Gendre ? Le vote sera uniquement « de principe », à l’État reviendra la décision finale de recourir ou non à ce traçage de la population. Mais permettons-nous de réviser notre cynisme.

Même au sein de la majorité, l’application ne fait pas l’unanimité. Guillaume Chiche, Sacha Houlié, Pierre Person mènent une fronde salvatrice dans leur propre camp. D’autres voix se font entendre comme celle de Paula Forteza. La députée spécialiste du numérique a certes quitté les rangs des Marcheurs, mais sa démonstration méticuleuse publiée sur Medium pourrait sensibiliser les oreilles les plus rétives. Nous ne pouvons savoir quelle question sera posée aux députés, ni préjuger de leurs réponses. Mais ce moment pourrait donner à voir un épisode intense de démocratie. Justement au moment où nous en avons le plus besoin. Paradoxalement dans un lieu déserté par le pouvoir.

Castaner ferme la porte, Véran et O mettent le pied dedans

Rappelons-le, la question n’aurait pourtant jamais dû être posée. Près d’un mois après le début du confinement, le ministère de l’Intérieur n’envisageait pas le traçage de la population. « Je fais confiance aux Français pour que nous n’ayons pas besoin de mettre en place ces systèmes qui atteignent la liberté individuelle de chacun », déclarait sagement Christophe Castaner à l’AFP le 26 mars. Deux semaines après, le premier flic de France nous délivre : « Les Français font partie, dans le monde entier, de ceux qui respectent le mieux le confinement. » 

Le ministre semble fermer une porte et voilà qu’Olivier Véran et Cédric O passent la tête dans l’entrebâillement. Non obligatoire, désinstallable à tout moment, données anonymisées puis effacées : les garanties sur la future application pleuvent. La solidité de ces promesses doit s’évaluer au regard de la versatilité du pouvoir. Soyons bienveillant, disons qu’ils essaient de faire de leur mieux. Mais devons-nous toujours considérer notre gouvernement comme digne de confiance, quand celui-ci traverse la crise sur un chemin de crête constant ?

Et la cacophonie ne s’arrête pas là. Pour développer une application, l’État a réuni un consortium de chercheurs et de développeurs issus du public et du privé, piloté par l’Institut national de la recherche en informatique et en automatique (Inria). Cet institut lui-même participe au PEPP-PT, initiative transnationale pour développer une solution commune et paneuropéenne « contre les chaînes de propagation du Covid-19 ». De leur côté, Google et Apple ont annoncé avoir créé une interface de programmation (API) pour pouvoir accueillir et faire fonctionner les applications gouvernementales de traçage. Problème, la France serait dans d’intenses négociations avec Apple pour obtenir un « passe-droit ». 

Le StopCovid français a une incompatibilité de fonctionnement avec le système iOS du géant américain, au point d’en arriver à une impasse (très bien expliquée dans cet article de Numerama). Soucieuses de donner un coup de main, agacées d’être laissées de côté, ou effet d’aubaine, un consortium d’entreprises privées très majoritairement françaises a décidé de créer une solution parallèle, Stop C19. La coalition formée notamment par Orange, Dassault Systèmes et Capgemini aurait « approché » Xavier Bertrand, Valérie Pécresse et Laurent Wauquiez pour tester son application dans les régions qu’ils président, selon le quotidien Les Échos.

« Ça marche ou pas ? »

Ce joyeux bordel pourrait presque prêter à sourire si nos libertés fondamentales n’étaient pas dans la balance. Car le problème est là, et pas dans la capacité des autorités à fournir une application vertueuse, encore moins dans un très lointain bras de fer amical entre l’industrie et l’État pour avoir une solution tricolore. À voir autant d’énergie dépensée nous vient une autre question, celle-ci un peu plus prosaïque : « Ça marche ou pas ? »

Techniquement non. Ici, il faut consulter l’argumentaire de l’association la Quadrature du net. Singapour l’a testé, seul 16% de la population a téléchargé l’application. Selon une étude publiée dans la revue Science, une telle surveillance pourrait montrer son efficacité avec 60% de la population dotée de l’application de traçage. Ce taux vertigineux rencontrerait une limite technique dans l’Hexagone. L’année dernière, 77% des Français déclaraient avoir un smartphone. Dans la tranche d’âge des plus de 70 ans – population particulièrement vulnérable au virus –, le taux d’équipement dégringole à 44%

Par son caractère non obligatoire, condition à remplir pour respecter la loi européenne, son efficacité dépendrait donc de son acceptabilité dans la population. Un premier sondage de l’Université d’Oxford estimait à 8 sur 10 le taux de Français prêts à installer une telle application. Un autre, de la Fondation Jean-Jaurès, obtient 45% de réponses défavorables à l’installation sur la base du volontariat.

Les limites techniques sont également technologiques. Le Bluetooth, sur lequel reposent les applications de traçage, est imprécis. Sa portée usuelle se situe entre cinq et dix mètres ; ses capacités s’altèrent dans une poche ou dans un sac ; il n’évalue pas les caractéristiques de son environnement – une vitre de protection ou le respect des gestes barrières. 

L’application ne sera pas parfaite, comme d’autres solutions, pourquoi ne pas la tenter ? Essayer n’a jamais été anodin. Or, nous avons là une solution dont les potentialités liberticides relèvent du hautement probable, pour un bénéfice incertain. L’adopter reviendrait à récupérer une tartine dans le grille-pain une fourchette métallique entre les dents. La décharge ne viendrait peut-être pas tout de suite cependant. Mais quel effet durable et diffus sur notre société, sur ce qu’elle est prête à accepter, quand elle aura cédé une première fois ? Se poser une question en amène d’autres, alors autant se poser les bonnes. Franchement, à quoi bon ?