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Lu sur https://www.humanite.fr/royaume-uni-le-piege-du-brexit-sest-referme-sur-les-travaillistes-681836

Royaume-uni. Le piège du Brexit s’est refermé sur les travaillistes

Lundi, 16 Décembre, 2019

Les conservateurs de Boris Johnson ont emporté haut la main les législatives de jeudi dernier en faisant tomber de nombreux fiefs de gauche dans le nord de l’Angleterre. Sans réussir à imposer leurs vues, le Labour leur a laissé le champ libre.

 

Newcastle upon Tyne (Angleterre), envoyé spécial.

Après avoir rendu visite à la reine Elizabeth II, c’est au Teesside et au comté de Durham, les anciens bassins miniers et industriels du nord-est de l’Angleterre, que Boris Johnson a réservé ce week-end son premier véritable déplacement en tant que vainqueur incontestable des législatives organisées jeudi dernier. Dans ce coin du pays, au sud de Newcastle, comme ailleurs dans les Midlands, le Yorkshire ou le Pays de Galles, de nombreux pans de la « muraille rouge », constituée de bastions travaillistes depuis toujours, ont été abattus par les conservateurs, au-delà même de leurs propres espoirs. Dans la région où le Brexit l’avait largement emporté lors du référendum du 23 juin 2016, les tories s’étaient, par exemple, fixé comme objectif de s’emparer de deux circonscriptions, Darlington et Bishop Auckland (lire l’Humanité du 12 décembre), mais, au bout du compte, ils l’emportent là-bas, mais aussi dans quatre autres où ils étaient encore loin derrière le Labour en 2017 : Redcar, Blyth, Sedgefield – longtemps fief électoral de Tony Blair –, et même Durham Nord-Ouest, où Laura Pidcock, souvent citée jusque-là comme potentielle remplaçante de Jeremy Corbyn à la tête du Labour, a perdu sur la terre quasi sacrée où est organisé le gala des mineurs de Durham, grand rendez-vous annuel de la gauche britannique se revendiquant du socialisme le plus authentique.

Une majorité confortable pour les conservateurs

« Réalisons enfin le Brexit ! » Dans son costume, cousu de fil blanc, de héros de la classe ouvrière, Alexander Boris de Pfeffel Johnson, de son nom complet, a réussi le hold-up parfait sur une élection qu’il a, sans réel programme de gouvernement et en s’échappant littéralement devant les questions gênantes – la veille du scrutin, il s’est ainsi planqué dans une chambre froide pour ne pas avoir à répondre aux journalistes –, réussi à transformer en second référendum pour la sortie de l’Union européenne. « Je veux vous remercier de la confiance que vous avez placée dans le Parti conservateur et en moi, et je sais combien cette décision a pu être difficile à prendre, lance le premier ministre britannique dans les salons du club de cricket de Sedgefield. Tout ce que je vais faire en tant que votre premier ministre sera destiné à vous rendre cette confiance. Nous ne sommes pas les maîtres ici ; nous sommes les serviteurs. »

Sombre ironie de l’histoire : ce sont bel et bien les percées dans les bassins les plus frappés par la désindustrialisation commencée sous Margaret Thatcher, puis martyrisés par l’austérité de David Cameron, Theresa May et Boris Johnson, qui donnent aux conservateurs leur très large avance lors de ces législatives et les moyens de « réaliser enfin le Brexit ». Pour pouvoir ensuite, une fois les déguisements fabriqués pour la campagne retirés, reprendre leur travail de démantèlement des droits sociaux et des services publics, de précarisation des emplois, d’octroi de cadeaux aux plus fortunés et aux multinationales à l’occasion de la signature d’un accord de libre-échange avec Donald Trump…

À l’échelle du pays, les tories disposeront d’une majorité confortable de 365 parlementaires (+ 47 par rapport à 2017) à la Chambre des communes. Avec 203 députés, le Labour en aura 59 de moins que dans la législature précédente : s’il maintient grosso modo ses positions à Londres et dans les grands centres urbains anglais, il chute dans les villes petites et moyennes, comme celles du nord-est de l’Angleterre, mais également au Pays de Galles, où il reste néanmoins la première force. En Écosse, les travaillistes disparaissent au profit du Parti national écossais (SNP) qui rafle tous leurs sièges, sauf un, et prend aussi quelques circonscriptions aux conservateurs. De quoi pousser la première ministre Nicola Sturgeon, forte de 48 députés (+13) sur 59 au total, à transformer le plébiscite en « mandat pour l’indépendance ». Avec les résultats en Irlande du Nord, où les partis républicains favorables à une « réunification » de l’île (Sinn Féin et SDLP) supplantent pour la première fois les unionistes du DUP, le Royaume-Uni a, en réalité, toutes les chances d’éclater en morceaux dans les prochaines années. Ce qui, pour Boris Johnson et son « Parti conservateur d’une nation unie », avec une majorité largementconcentrée dans la seule Angleterre (lire l’Humanité du 10 décembre), apparaîtra vite comme une grosse épine dans le pied.

Au sein du Labour qui, la fois dernière, quand l’élection n’avait pas encore été « préemptée par le Brexit » – selon l’expression de Jeremy Corbyn –, avait, sur un programme de transformation radicale similaire à celui de cette année (révolution industrielle verte, augmentation des salaires, taxation des profits et des grandes fortunes, renationalisation des services publics, etc.), flirté avec la victoire, les résultats ont évidemment semé la consternation. Dès jeudi soir, les couteaux ont été tirés de leurs fourreaux. Sans craindre d’être renvoyés à leurs propres avanies qui, en vérité, ont engagé le Parti travailliste sur un déclin constant dans ses anciennes places fortes industrielles depuis le début des années 2000 – enrayé à une seule occasion, en 2017, par Corbyn –, les blairistes se sont mis à canarder le leader du parti : selon eux, sa « personnalité » constituerait le facteur principal du désastre électoral. Une manière de reprendre à leur compte toutes les boules puantes dictées par les propagandistes du Parti conservateur et jetées à flot continu sur Jeremy Corbyn, accusé d’ « antisémitisme » et de complicité avec les « terroristes de l’IRA »… Certains ajoutant au passage que leur dirigeant, élu dans une circonscription populaire et multiculturelle de Londres, serait incapable de « parler à l’électorat ouvrier blanc » du reste de l’Angleterre.

Les effectifs du Labour se sont étoffés depuis l’arrivée de Corbyn

Alors que Jeremy Corbyn a annoncé qu’il passera la main d’ici au printemps, cette grossière tentative de remise au pas néolibéral du Labour est loin d’être gagnée. Pour de nombreuses voix au sein de sa puissante majorité actuelle – les effectifs du parti ont été étoffés de centaines de milliers de militants depuis l’arrivée de Corbyn, en 2015, et ce sont ces forces activistes, avec Momentum en tête (lire l’Humanité du 6 décembre), qui ont impulsé la campagne de terrain sans précédent lors des législatives –, c’est, au contraire, la stratégie électorale imposée par les « centristes » qui a échoué : après des européennes calamiteuses, il fallait, d’après eux, s’adresser en priorité aux électeurs partisans du maintien dans l’UE, afin de ne pas laisser les libéraux-démocrates siphonner le Labour. Mais, en repositionnant le Parti travailliste comme une force réclamant un « second référendum » – non sans avoir renégocié un accord moins destructeur que celui de Johnson avec Bruxelles –, le Labour, comptant sur la « loyauté » – épuisée depuis les années Blair – de ses électeurs favorables au Brexit, a offert la victoire sur un plateau aux conservateurs… « Le peuple nous a vus comme un parti voulant rester dans l’UE, constate amèrement Ian Lavery, président du Labour, lui-même partisan de la sortie de l’Union européenne. Le problème, ce n’est pas Jeremy Corbyn, c’est le Brexit, et c’est ignorer la démocratie… »

Thomas Lemahieu
Tag(s) : #Union européenne

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