Les résultats sont souvent anecdotiques, voire confirment des lieux communs.

 

Cet article est en accès libre. Politis ne vit que par ses lecteurs, en kiosque, sur abonnement papier et internet, c’est la seule garantie d’une information véritablement indépendante. Pour rester fidèle à ses valeurs, votre journal a fait le choix de ne pas prendre de publicité sur son site internet. Ce choix a un coût, aussi, pour contribuer et soutenir notre indépendance, achetez Politis, abonnez-vous.

 

L*’*attribution du prix d’économie de la Banque de Suède à un trio d’économistes (Duflo, Banerjee et Kremer) est l’occasion d’éclairer la forme néocoloniale de la majorité des travaux en économie du développement. Esther Duflo vante une approche non idéologique, pragmatique, faite d’expérimentations et d’essais, et dont les résultats sont scientifiques et univoques. L’approche se veut aussi empathique et bienveillante avec les pauvres du monde entier, loin des discours stigmatisants des politiques. Selon ses propres termes, cette démarche du chercheur s’apparenterait à celle d’un plombier, fondée sur l’expérience et l’expertise.

La méthode d’expérimentation aléatoire, s’inspirant des essais cliniques en médecine, s’appuie uniquement sur l’analyse des statistiques individuelles. Les causes du maintien dans la pauvreté sont recherchées dans les choix individuels des pauvres. Mais les résultats sont souvent anecdotiques, voire confirment des lieux communs. C’est ainsi qu’une expérimentation dans les écoles kényanes réalisée par Michael Kremer a permis de découvrir que l’attribution de manuels scolaires en anglais ne servait à rien… car les élèves ne savaient pas lire l’anglais ! Tout ceci ne serait pas bien grave si ces enquêtes ne coûtaient pas un « pognon de dingue » pour des résultats triviaux. Le coût moyen d’une expérimentation est de 2 millions de dollars.

Il n’existe pas de recherches en sciences sociales non idéologiques. Celles qui s’en réclament, comme c’est le cas ici, s’appuient implicitement sur les présupposés philosophiques de l’aire culturelle à laquelle appartiennent les chercheurs. La culture néolibérale dans laquelle baignent les lauréats identifie l’individu à «un entrepreneur de lui-même (1) ». Partant, les causes de la pauvreté sont recherchées dans les comportements non adéquats des pauvres dans la gestion de leur capital humain (éducation, santé, épargne et consommation). Les pauvres devraient travailler là où ils sont le mieux rémunérés, épargner plus, mieux préserver leur capital santé et étudier plus longtemps. «Le monde des pauvres nous apparaît comme une série d’occasions manquées : nous nous demandons pourquoi ils ne renoncent pas à des dépenses comme celles-ci [fêtes et moments conviviaux] au profit d’investissements qui améliorent vraiment leur vie (2). » Mais les anthropologues savent bien que ces dépenses sont des investissements non économiques importants, car ils visent à resserrer des liens sociaux essentiels dans ces communautés soumises aux forts aléas économiques.

Les recherches de ces économistes comportementalistes participent d’une forme de colonisation néolibérale car elles débouchent sur des dispositifs disciplinaires et d’éducation des pauvres pour en faire des entrepreneurs d’eux-mêmes et détruire des dimensions essentielles des cultures locales comme la valorisation des communs et les significations sociales non économiques telles que celles concernant la nature.

(1) Michel Foucault, Naissance de la biopolitique, Seuil, 2004, p. 232.

(2) Abhijit Banerjee et Esther Duflo, Repenser la pauvreté, Seuil, 2012, p. 71-72

Mireille Bruyère Membre du conseil scientifique d’Attac