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Lu sur https://www.humanite.fr/allemagne-nos-engagements-antiracistes-ne-sont-pas-negociables-679155

Allemagne. « Nos engagements antiracistes ne sont pas négociables »

Jeudi, 24 Octobre, 2019

Bodo Ramelow, ministre-président Die Linke du Land de Thuringe, confronté dimanche à une élection à risques avec percée nationaliste annoncée, évoque le combat pour son État-région et le traumatisme d’une « réunification » unilatérale.

 

Erfurt (Allemagne), envoyé spécial.

Les yeux de toute l’Allemagne seront tournés dimanche prochain vers le Land de Thuringe, dans la partie orientale du pays, où se profile un nouveau scrutin test. Après les percées réalisées par l’AfD (extrême droite) il y a quelques semaines dans le Brandebourg et en Saxe, on craint une nouvelle poussée nationaliste.

L’expérience unique d’un Land piloté bien à gauche sous la houlette d’une coalition formée par Die Linke, le SPD et les verts pourrait être mise à mal malgré le niveau de confiance très élevé dont bénéficie Bodo Ramelow, le ministre-président sortant, au sein de la population. Les derniers sondages créditent Die Linke, son parti, de 29 % des suffrages (soit un score équivalant à celui obtenu il y a cinq ans) mais le SPD perdrait du terrain (8 %) et les Verts progresseraient peu (7 %). Ce qui empêcherait les trois partis d’atteindre une majorité de sièges au sein du Landtag (assemblée du Land) et hypothéquerait la poursuite de l’expérience de gauche. À droite la CDU, à 24 %, perdrait presque 10 points et serait à égalité avec l’AfD (+ 13 points). Nous avons rencontré ces jours-ci, Bodo Ramelow, en pleine campagne électorale à la Staatskanzlei, chancellerie de la région-État de Thuringe, à Erfurt. Il répond aux questions de l’Humanité.

Pourquoi cet immense malaise aujourd’hui en Allemagne orientale, trente ans après la chute du mur ?

Bodo Ramelow L’événement en lui-même, cet immense mouvement qui a conduit à la chute du mur, reste l’un des faits les plus positifs de l’histoire allemande. Il y a trente ans, tout un peuple se libérait de l’arbitraire et allait ébranler un État doté de toutes ses prérogatives régaliennes sans violence. Le problème, ce ne fut pas l’unification en soi mais la méthode choisie pour y parvenir. Je me souviens que les organisations au cœur de ce soulèvement démocratique réunies en « table ronde » avaient élaboré une nouvelle constitution en vue d’une Assemblée constituante pour une Allemagne unie, comme le prévoyait la loi fondamentale de la République fédérale dans son article 146.

Mais on a fait en sorte de déposséder le mouvement citoyen révolutionnaire de l’Est de ses pouvoirs d’intervention. Pour promouvoir un simple rattachement à l’Ouest. La science, la production, les entreprises des territoires de l’ex-RDA ont été systématiquement démonétisées, délégitimées jusqu’à perdre toute valeur. Cela signifie qu’une population entière avec ses compétences, son savoir-faire, sa culture a été humiliée, déclassée. Beaucoup se sont sentis réduits à l’état de citoyens de seconde zone. C’est cela qui est fondamentalement à l’origine de ce terrible malaise si présent, vous avez raison, au sein des populations d’Allemagne orientale. Des fautes lourdes ont été commises dans le processus de réunification. On les paye aujourd’hui au prix fort.

Comment êtes-vous parvenu à conquérir la confiance des citoyens dans ce contexte rude ?

Bodo Ramelow En tant que syndicaliste, j’ai organisé la résistance à la désindustrialisation massive du Land, conséquence de la méthode choisie pour « réunifier » le pays que je viens d’évoquer. Je me suis battu également pour la sauvegarde des mines de potasse, une grande richesse du sous-sol de la région. Je me suis heurté à la Treuhand (l’organisme dit fiduciaire chargé de la privatisation et de la liquidation du patrimoine industriel est-allemand – NDLR).

Cette bataille-là continue d’être essentielle pour moi (mon interlocuteur me montre un gros morceau de minerai de potasse exposé sur la bibliothèque face à son bureau – NDLR). Un site d’extraction a été purement et simplement fermé. Mais il en reste un autre près de la rivière Werra qui emploie encore des centaines de travailleurs.

Rien ne sert cependant de se lamenter à l’infini sur les erreurs commises durant ces trente dernières années. Les gens ne le comprendraient pas.

Il faut aider cette région blessée à trouver une nouvelle dynamique. Je veux promouvoir le savoir-faire de la Thuringe dans des technologies nouvelles, étendre le tissu d’entreprises survivantes parfois très petites, c’est vrai, qui ont su innover – comme celles qui travaillent sur la protection de l’environnement ou encore sur les batteries du futur, un sujet clé pour la durabilité de l’industrie automobile dans la ville d’Eisenach. Nous entendons y défendre et développer l’emploi. Les dirigeants du groupe PSA, qui a repris récemment l’usine Opel, sont prévenus.

L’expérience de gauche est menacée par les progrès de l’extrême droite, un phénomène plus sensible encore en Allemagne orientale que dans le reste du pays. Comment combattez-vous ce phénomène-là ?

Bodo Ramelow Sur deux fronts : la lutte contre les discriminations liées à la pauvreté et une nouvelle qualité de la démocratie.

Nous mettons en place la gratuité d’accès aux jardins d’enfants, à l’école primaire, aux établissements du secondaire et aux études universitaires. Nous voulons combattre une pauvreté toujours très élevée en nous attaquant en particulier aux insupportables discriminations qu’elle produit. C’est un vrai signal contre l’injustice sociale et contre le déclassement, ces terreaux sur lesquels prospère l’AfD (extrême droite).

Je dis aussi aux citoyens que leur immixtion démocratique est leur seul véritable instrument pour changer la donne. Nous entendons les aider à modifier eux-mêmes le cours des choses au sein de leurs entreprises ou avec leurs associations. Leurs interventions multiples, jusqu’à celles portant sur les décisions les plus cruciales, sont là encore le plus sûr moyen de déconstruire les discours de démagogie et de haine de l’AfD.

Nos engagements antiracistes ne sont pas négociables. Et cela d’autant plus que nous avons objectivement besoin de l’immigration. Nous souffrons d’un manque de main-d’œuvre avéré dans certains secteurs. Là aussi, le Land s’investit. Il s’inscrit dans une culture de bienvenue et d’accueil digne des migrants, en allant jusqu’à passer des partenariats avec certains de leurs pays d’origine.

Il n’empêche, Björn Höcke, le chef de file de l’AfD en Thuringe, multiplie les surenchères nationalistes et xénophobes. Il est même l’un de ceux qui travaillent ouvertement à la banalisation du Troisième Reich…

Bodo Ramelow Erfurt, la capitale du Land de Thuringe, porte encore de nombreux stigmates de la terreur brune. L’un des bâtiments qui abrite le Landtag (assemblée du Land) fut ainsi jadis le siège de la Gestapo. Le camp de Buchenwald est à quelques dizaines de kilomètres et une ex-entreprise de la cité Topf und Sohn (Topf et fils) s’est rendue célèbre de la plus sinistre des manières en fabriquant les fours qui ont équipé les crématoires d’Auschwitz. Nous n’avons pas le droit de l’oublier. Nous nous engageons à chaque fois pour faire émerger la mémoire de ces tristes lieux. Nous nous battons pour que chacun d’eux puisse éclairer les plus jeunes générations sur l’incommensurable horreur du régime national-socialiste.

Quant à monsieur Höcke, c’est simple : un tribunal allemand vient de le débouter d’une plainte en diffamation. On peut le traiter de fasciste. J’en déduis qu’il devrait être exclu de toute controverse et bien davantage encore du débat démocratique.

Entretien réalisé par Bruno Odent
 
Tag(s) : #Union européenne

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