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Trump, »war President?.. »

par Jacques Fath

Trump, « Président de guerre ?.. » Après deux mois d’exercice, la présidence Trump semble traduire les effets d’une stratégie plus calibrée qu’on ne le dit, mais très contradictoire... et périlleuse. Ce qui suit est un essai d’évaluation qui prolonge le précédent texte publié sur ce blog : « Quel monde selon Trump ?.. »

Quelques semaines seulement après son élection et sa prise de fonction, Donald Trump, contrairement à ce qu’il avait annoncé durant sa campagne, n’a pas réitéré sa mis en cause de l’Accord de Vienne sur le nucléaire iranien. Il n’a pas confirmé le transfert de l’ambassade des États-Unis de Tel-Aviv à Jérusalem. Il a clairement garanti l’attachement des États-Unis à l’OTAN. Il n’a pas concrétisé de rapprochement particulier avec la Russie de Vladimir Poutine. Il a assuré Xi Jiping du respect par Washington de la politique d’une seule Chine... Bref, sur un ensemble d’ assertions politiques majeures assénées durant la campagne, Donald Trump a semblé se contredire complètement.

Beaucoup ont interprété ces faits comme l’expression d’une sorte de « normalisation » après tant d’annonces de changements brutaux dans la politique américaine, et tant de rhétorique électorale incendiaire. Une analyse sérieuse montre que la réalité est nettement plus complexe, même si le système américain semble effectivement faire preuve d’une « capacité d’absorption » - si l’on peut dire - importante.

Donald Trump (DT) fut abondamment vilipendé et considéré comme non qualifié pour être – selon l’expression familière - le « Commandant en chef ». Il fut traité de Républicain non fiable, voire d’irresponsable ou de bouffon de la politique. Michel Onfray, par exemple, l’accusa « d’annoncer une géostratégie de fanfaron » (1)... Ce portrait peu flatteur recouvre quelques réalités, mais il fut surtout le fruit d’ innombrables commentaires médiatiques et politiques qui ne portaient pas, ou si peu et si mal, sur les significations et sur les logiques politiques et sociales réelles d’une candidature plus problématique et plus inquiétante que le profil personnel, il est vrai atypique et démagogique, de cet homme d’affaires.

Un double langage de grande habileté.

Quelques mots, d’abord, sur la réalité du discours politique de Trump.

Le Figaro (27 février 2017) ose une comparaison : l’attitude de Trump vis à vis de l’Iran serait semblable à celle d’Obama vis à vis de la Syrie. Ce serait dans chaque cas, un décalage ou une contradiction entre les paroles et les actes. On sait que Barak Obama s’était risqué à tracer une ligne rouge à ne pas dépasser : au cas où le régime de Damas utiliserait l’arme chimique, une intervention militaire américaine serait décidée. François Hollande en fidèle allié s’est précipité. Il s’y est immédiatement préparé. L’utilisation d’armes chimiques fut officiellement confirmée (sans qu’on sache vraiment si le régime de Bachar El Assad était alors le seul acteur en capacité d’une telle utilisation). Mais Obama fit un autre choix, celui d’une démarche américano-russe pour l’élimination des armes chimiques de Damas... Une proposition de la Russie. Vive déception de François Hollande devant ce qui fut qualifié de volte-face. La comparaison n’est cependant guère possible avec l’attitude de Trump qui, lui, n’a jamais tracé de ligne rouge. Rare sont les observateurs à l’avoir souligné (et peut-être même remarqué), il a systématiquement fait l’inverse dans toute sa campagne, en ouvrant explicitement, avec une habileté consommée, une porte de sortie, une solution ou un compromis possible sur l’ensemble des questions importantes soulevées.

Voici quelques exemples :

Sur l’OTAN, organisation qualifiée « d’obsolète » par Trump... Celui-ci déclare clairement, dès le début, que si les Européens décident de contribuer davantage au financement pour leur propre sécurité (2), alors, les États-Unis respecteront le cadre otanien tout en proposant de le réformer dans sa structure et ses missions.

Sur l’Iran, DT dénonce avec force l’accord de Vienne. Il en parle comme du « pire accord jamais négocié »... Mais il affirme en même temps que son administration en contrôlera strictement son application en ne laissant aucune chance à l’Iran au moindre dérapage. On sait, par ailleurs, que Téhéran applique l’accord.

Sur la Chine, Trump s’est demandé ouvertement pourquoi il devrait respecter le principe ou la politique d’une seule Chine... respecté dans les faits par les États-Unis depuis 45 ans. Une conversation téléphonique avec la Présidente de Taïwan sembla donner le signe concret d’un changement radical et d’une possible reconnaissance de Taïwan par Washington. Mais DT déclare en parallèle qu’il adopterait une attitude plus conforme à la politique traditionnelle des États-Unis vis à vis de Pékin si le gouvernement chinois se montrait plus ouvert sur le plan commercial et économique.

Le discours de campagne de DT était donc celui d’un démagogue habile qui a su conquérir un électorat, notamment populaire, avide de changement, en utilisant les vertus électorales d’annonces brutales exprimées dans un discours globalement nationaliste et provocateur. Mais il le fit avec une prudence évidente, par des formules calculées et, semble-t-il, en toute conscience des limites réelles des choix de rupture ainsi énoncés. Durant l’ensemble de sa campagne électorale, DT n’a probablement pas maîtrisé toutes les questions de politique et de sécurité internationale, mais ne nous y trompons pas, on était loin d’un bavardage de bouffon. Il fut d’ailleurs dûment conseillé par des experts et par des think tanks comme la « Heritage Foundation », institution ancienne et chevronnée mais particulièrement réactionnaire.

Cette habileté perdure aujourd’hui dans une autre forme de « double standard ». Voici deux exemples.

Premier exemple : DT ne remet pas en cause l’Accord de Vienne sur le nucléaire iranien qui permet un compromis diplomatique et technique bienvenu pour la sécurité internationale, avec un processus de levée des sanctions vis à vis de Téhéran... Mais Trump fait monter la tension dans la relation entre les États-Unis et l’Iran, y compris sur le plan militaire, afin de montrer qu’il ne lâche rien et qu’il poursuit l’esprit et la politique de grande fermeté annoncée durant la campagne.

Début février, l’administration Trump avait ainsi décidé de nouvelles sanctions contre l’Iran en réponse à un lancement test de missiles, et plus précisément des sanctions ciblées sur une douzaine de sociétés et 13 personnes... Mais ce sont des sanctions ajustées.

On sait aussi, selon The Intercept (3), que le Secrétaire à la Défense, James Mattis, aurait décidé, courant février, d’intercepter un navire iranien suspecté de contrebande d’armes pour les combattants yéménites Houthis (considérés proche de Téhéran). Mattis aurait finalement stoppé lui-même l’opération au prétexte que le navire était dans des eaux internationales... et que sa préparation aurait fuité « illégalement »... Mais est-ce la seule raison ?

Pour les iraniens, une telle opération militaire aurait été considérée comme un acte délibéré de confrontation. Elle aurait été immanquablement suivie de représailles, donc d’un risque accru de guerre. On a le sentiment, qu’en fait, tout cela est bien calibré afin de jouer l’escalade en mesurant jusqu’où on peut aller. Et où il faut s’arrêter.

Deuxième exemple : DT ne remet plus en cause la politique d’une seule Chine qui constitue une expression impérative de souveraineté pour Pékin. Il a directement réaffirmé ce choix à Xi Jinping lors d’une conversation téléphonique. Pour autant, la question de la relation politique et stratégique sino-américaine n’est en rien réglé. James Mattis, lors d’une tournée en Asie, confirme l’installation d’un système antimissile THAAD (4) censé officiellement contrecarrer les ambitions militaires de la Corée du Nord. Ce système sophistiqué inquiète cependant la Chine qui se sent menacée directement (5) puisque ce dispositif complexe affaiblit la pertinence de la défense et de la dissuasion chinoise. De plus, sur la question des installations portuaires et infrastructures militaires de Pékin en Mer méridionale, Rex Tillerson, Secrétaire d’État aux Affaires étrangères, a affirmé lors de son audition de confirmation au Sénat (11.01.17) : « nous allons devoir envoyer à la Chine un signal clair pour qu’elle stoppe la construction sur certaines îles et deuxièmement, lui faire comprendre que nous ne l’autorisons pas, non plus, à accéder à ces îles ». Tout le monde comprend que si les États-Unis tentaient concrètement d’interdire à la Chine d’accéder à ces îles de la Mer méridionale, considérées par Pékin comme des territoires de souveraineté, il en résulterait une confrontation militaire, un conflit ouvert c’est à dire, là aussi, un risque de guerre. Ce que souligne d’ailleurs la presse chinoise. Cela n’aura donc pas lieu. En tous les cas pas dans le contexte actuel. Ici, aussi, chacun sait jusqu’où ne pas aller. Mais la tension monte et tout semble formulé pour qu’il en soit ainsi. Et les risques augmentent dans une escalade où la Chine, naturellement, ne peut que rester inflexible.

Une démarche stratégique assumée, calibrée...et risquée.

L’attitude des États-Unis, cependant, n’est pas seulement un cumul verbal de signaux, d’avertissements et de menaces. C’est la mise en œuvre d’une démarche stratégique. Une démarche très différente, opposée même, à celle de Barak Obama. A la formule plutôt politique et négociatrice d’Obama qui fit un usage non limité mais très spécifique de la force, l’administration Trump substitue une conception fondée sur l’affirmation d’une capacité massive et offensive de domination, dans une vision impérialiste beaucoup plus intrusive. Lors de son audition de confirmation au Sénat, James Mattis, général d’expérience aux options conservatrices beaucoup plus classiques, souligna l’importance de ce qu’il appela « le pouvoir d’intimidation »... vieux concept et vieille pratique des stratégies de domination. Il ajouta cette remarque : « pour que cette intimidation vis à vis des autres puisse fonctionner, il est nécessaire que l’armée américaine soit le numéro un, dans son jeu et dans une rivalité où la deuxième place est la dernière ».

On comprend mieux ainsi dans quelle logique de puissance s’inscrit l’annonce récente d’une augmentation du budget militaire des États-Unis de près de 10 %, à 54 milliards de dollars. Avec une telle augmentation le budget défense devrait dépasser les 600 milliards dès 2018. C’est une forme de rattrapage volontariste vis à vis des budgets russes ou chinois qui, dans les dernières années, ont augmenté beaucoup plus rapidement que le budget des États-Unis. Celui-ci reste de loin le plus impressionnant avec quelque 36 % des dépenses militaires mondiales.

L’idée est donc bien celle d’une affirmation de puissance, celle d’une suprématie qui s’impose d’elle-même en particulier par le niveau des moyens militaires. L’objectif n’est pas de faire la guerre. Mais on peut dire qu’avec une telle ambition hégémonique, avec une telle politique qui accentue dangereusement les risques de confrontations armées, les possibilités d’engagements militaires directs dans les zones de tensions, la guerre – par choix ou par accident - est une éventualité plus concrète. La stratégie prise en charge par Mattis est à la fois bien calculée et singulièrement risquée.

Notons que même la rhétorique de la guerre fait partie de l’escalade. De multiples personnalités, parlementaires ou responsables de l’Administration Trump ont souligné la probabilité d’une guerre. Et pas seulement le Conseiller stratégique d’extrême droite Steve Bannon, devenu – c’est problématique en soi - membre éminent du Conseil National de Sécurité des États-Unis. La menace d’un conflit ouvert fait partie de l’intimidation. Au sein de l’administration Trump on utilise la formule « la paix par la force » (peace through strengh)...

Lors de son audition au Sénat Mattis n’a été questionné ni par les sénateurs républicains ni par les sénateurs démocrates sur les possibilités d’en finir avec les guerres actuelles de Washington au Moyen-Orient et en Asie. Une convergence, en revanche, s’est établie sur l’identification des menaces actuelles et sur les moyens de les conjurer. Il y eu même un sénateur – John McCain - pour juger l’augmentation prévue du budget de défense trop faible, et proposer de le monter à 700 milliards de dollars pour 2018. La démarche néo-impériale d’intimidation par la puissance, et de reconstitution hégémonique a globalement – en tous les cas très majoritairement - séduit. Elle s’inscrit dans l’esprit des slogans de la campagne de Trump, notamment « make America great again ». Le paradigme de Barak Obama du consentement à un certain partage de la puissance, et au constat que la puissance ne peut pas tout, n’est plus d’actualité. L’administration Trump va ainsi nourrir de façon volontariste une course aux armements qui s’accélère depuis le début des années 2000.

On voit qu’il ne s’agit pas (ou pas seulement) d’une démagogie. La visée stratégique est globale et très concrète. Il s’agit de regagner une position de domination incontestée, notamment dans les zones de tensions et de conflits potentiels. Il est nécessaire pour cela de se confronter d’abord à ceux qui constituent, dans ce cadre, les principaux adversaires : la Chine en Asie, l’Iran au Proche-Orient, la Russie en Europe. Dans cet esprit, le projet annoncé par Trump d’un rapprochement voire de convergences stratégiques possibles avec la Russie a jusqu’ici été relégué. La possibilité d’un dialogue n’est pas abandonnée, mais l’idée d’un partenariat privilégié à été balayée. Tillerson, tout en se gardant de condamnations définitives, a désigné la Russie comme une menace et un danger, y compris pour l’ensemble des alliés de l’OTAN. Celle-ci est redéfinie par l’administration Trump comme un cadre essentiel pour la politique étrangère et pour les ambitions stratégique des États-Unis. Le lien transatlantique a donc été réaffirmé comme une nécessité, avec des appuis décisifs, notamment celui de l’Allemagne.

Angela Merkel, en effet, a souligné elle-même l’importance d’un juste partage des charges financières entre tous les États membres. Il faut entendre ici la nécessité pour chaque pays d’Europe d’assumer au moins les 2 % du PIB en dépenses militaires selon la « norme » OTAN. Des mesures de renforcement de l’OTAN ont aussi été prises collectivement lors d’une rencontre des ministres de la défense à Bruxelles le 16 février avec la création d’un pôle régional pour le Sud concernant les menaces en provenance du Moyen-Orient. Enfin, le déploiement des forces de l’Alliance atlantique en Pologne et dans les Pays baltes, aux frontières de la Russie se poursuit, ce qui confirme une sorte de « mise en conformité » militaire otanienne de la politique Trump vis à vis de Moscou.

Vision d’ensemble réactionnaire et cohérence problématique

Dans ce cadre politique et stratégique d’ensemble c’est probablement Steve Bannon qui a le mieux résumé les grandes orientations de la politique de Trump. Lors de la Conférence pour l’action politique conservatrice (CPAC-23 février), Bannon, comme responsable en chef de la stratégie à la Maison Blanche, décrit cette politique en trois options principales. La sécurité nationale et la souveraineté, le nationalisme économique et la déconstruction de l’État administratif.

Première option : la sécurité nationale et la souveraineté. C’est ce que nous venons de voir. C’est la reconstitution d’une puissance incontestée. Soulignons que ce n’est pas un isolationnisme. C’est bien l’affirmation, à l’extérieur, d’une domination sans partage dans une hiérarchisation des acteurs où la Chine et la Russie - mais manifestement pas l’Europe - sont au cœur de la visée stratégique, même si c’est avec des différences de traitement.

Trump a défini l’Organisation de l’État Islamique comme un défi à la sécurité des États-Unis et un ennemi à combattre résolument. Il avait annoncé durant sa campagne qu’il demanderait à son Comité des Chefs d’État major un plan, dans les 30 jours, pour « vaincre l’État islamique » et renforcer les moyens nécessaires pour cela. C’est ce qui se prépare concrètement, et les troupes américaines s’engagent d’ores et déjà plus fortement en Syrie et en Irak, avec davantage de troupes au sol et une vraie puissance de feu. Trump définit ainsi une menace irréductible à la sécurité nationale et un ennemi (il en faut toujours un dans une stratégie de ce type), mais on peut penser que la véritable cible ou intention stratégique est ailleurs : reprendre la main au Proche-Orient, et sortir d’une situation où ce sont plutôt les Russes qui déterminent l’agenda politico-militaire international.

Dans cette approche à la fois militarisée et ultra-sécuritaire, s’inscrit évidemment le mur sur la frontière avec le Mexique, et le décret sur l’immigration qui a été retoqué par la justice pour la deuxième fois. Les ressortissants de six pays musulmans (Iran, Libye, Somalie, Soudan, Syrie et Yémen) devraient, par ce décret, se voir interdire l’entrée aux États-Unis. L’Irak ne serait plus concerné car il est difficile de stigmatiser les ressortissants d’un pays où les États-Unis sont en guerre, et où ils ont de lourdes responsabilités de déstabilisation à assumer. Dans sa deuxième version, le décret tient davantage compte d’un certain nombre de règles de droit comme le respect des visas. Il reste que ce projet de décret anti-immigrant constitue un acte international exceptionnel de discrimination et d’islamophobie sécuritaire et raciste. Certains n’ont d’ailleurs pas manqué de détourner un des slogans favoris de DT par cette formulation : « make America white again »...

Deuxième option : le nationalisme économique défini comme la reconstruction des arrangements avec le monde. C’est une conception de guerre économique. Pour résumer, l’objectif ou disons plutôt l’esprit général, est de sortir des accords multilatéraux pour imposer des pratiques protectionnistes et pour gagner des rapports de force plus déterminants, plus dominants, d’État à État, sans barrières juridiques, sans contraintes collectives. D’où le retrait du Partenariat trans-pacifique (TPP) et les très vives critiques vis à vis de l’Alena, cet accord de libre-échange en vigueur de puis 1994 entre les États-Unis, le Canada et le Mexique. Tout n’est cependant pas encore décidé, surtout dans un contexte ou l’interdépendance économique constitue une limite objective à un protectionnisme de ce genre.

Au nom du slogan « America first » on retrouve sur le plan économique les stigmatisations du multilatéralisme formulées sur le plan politique vis à vis de l’OTAN et de l’ONU, avec notamment la menace d’une réduction de la contribution de Washington au budget des Nations-Unies. On verra si cette menace est vraiment mise à exécution et comment. Il reste que pour l’ONU comme pour l’OTAN le raisonnement Trump se fonde sur une conception politique propre, mais aussi sur un argument financier. C’est tout autant, et peut-être davantage, un pragmatisme qu’un cadre idéologique.

Troisième option : la déconstruction de l’État administratif c’est à dire le démantèlement des régulations et des codifications ou prescriptions administratives, sociales, environnementales afin de « libérer » l’économie. Steve Bannon parle de déconstruire ce que la gauche progressiste a installé. On peut dire qu’il s’agit globalement d’une guerre sociale. On voit d’ailleurs déjà, dans de nombreuses villes, des rassemblements combatifs et des initiatives d’opposition frontale à la politique de Trump sur des enjeux démocratiques et sociaux.

Cette perspective politique globale dessinée à partir de ces trois grandes options ne peut qu’ouvrir sur un monde de tensions aiguës, de grandes conflictualités. Beaucoup ont souligné à juste titre ce que la stratégie Trump signifie en elle-même : la mise en cause des valeurs, des institutions, des alliances, des pratiques politiques issues de la période de l’après deuxième guerre mondiale... C’est l’élargissement d’instabilités, de risques et d’antagonismes nouveaux, dans un contexte où la puissance, d’abord, fait la différence. C’est cette vision qui suscite chez Trump un certain dédain pour les Européens et pour l’Union européenne. Celle-ci n’ayant effectivement, en propre, ni capacité politico-militaire décisive, ni même d’existence stratégique réelle. La politique de sécurité et de défense européenne (PSDC) n’est certainement pas un outil à la hauteur des enjeux. L’UE dispose en revanche d’une potentialité commerciale et économique commune. Et celle-ci ne correspond pas à la vision trumpienne d’une dérégulation mondiale et d’une hiérarchie très affirmée des puissances où l’Europe n’est pas censée jouer les premiers rôles. D’où la sympathie exprimée à l’égard du Brexit et des forces favorables à une sortie de l’UE.

La réaffirmation catégorique de l’importance de l’OTAN pour les États-Unis oblige cependant l’administration Trump à manifester tout de même quelque intérêt pour les capacités militaires et pour l’implication politique de certains États-membres de l’Union européenne dans les enjeux stratégiques en Europe, face à la Russie. C’est ce qu’on peut déduire notamment du positionnement développé de façon convergente et très claire par Mike Pence, Vice-président, par Tillerson et Mattis lors de la Conférence annuelle sur la sécurité tenue à Munich en février dernier. C’est le rétablissement d’un positionnement républicain et étasunien plus classique. Il reste que bien des responsables européens restent inquiets et se demandent qui est vraiment « en charge » à Washington, et qu’elles sont donc les orientations à venir.

Ces trois options majeures traduisent bien l’esprit général du mandat présidentiel qui se dessine avec Trump et son administration. Chacun des plus hauts responsables, Pence à la Vice-présidence, Mattis à la Défense, Tillerson aux affaires étrangères, Kelly à la sécurité intérieure cherchent à rassurer les alliés de Washington. Steve Bannon et Reince Priebus (Secrétaire général de la Maison Blanche) insistent sur la détermination de Trump à mettre en œuvre et à, effectivement, réaliser la politique annoncée. Bannon insiste : « chaque jour, dit-il, ce sera un combat. Ce que nous avons annoncé, va se réaliser (…) C’est un nouvel ordre politique qui sortira de tout cela. Et on commence à le bâtir ». Il y a là aussi une volonté de rassurer, ou de se rassurer, sur la crédibilité du projet, et de poursuivre sur l‘élan acquis avec la victoire électorale. D’ailleurs, Trump continue à faire quelques meetings populaires. Il doit en tous les cas répondre à la question : comment imposer une toute autre vision du monde contre un système qui semble singulièrement réticent ? (6) Comment, effectivement, les compromis vont-ils pouvoir s’ajuster ?

Une présidence aux multiples fragilités

Lors de la Conférence pour l’action politique conservatrice du 24 février, Trump a, une fois encore, dénoncé les guerres d’Obama. Il soutient ceux qui les ont faites (militaires en activité et vétérans). Il dénonce leur coût (6000 milliards de dollars au Moyen-Orient selon lui)... Mais lui même et son administration engagent les États-Unis dans un processus de sur-militarisation, de coûts énormes supplémentaires, de risques de toutes natures. Trump le traduit à sa façon en mélangeant enjeux économiques et stratégiques. Il dit : « nous avons hérité d’une dette nationale qui a doublé en 8 ans. Il faut réaliser : c’est 20 billions de dollars (7). Elle a doublé. Nous avons hérité d’une politique étrangère marquée par un désastre après l’autre. Nous ne gagnons plus. Quand est-ce la dernière fois que nous avons gagné ? Est-ce que nous avons gagné quelque chose ? Gagnons-nous quelque chose ? On va gagner. On va gagner gros, les amis. On va recommencer à gagner, croyez-moi. On va gagner. »

Ce langage jubilatoire a un sens même si l’on peut penser qu’il relève aussi de l’incantation démagogique ou du « wishful thinking ». L’approche de Donald Trump présente, en effet, une certaine cohérence d’ensemble cristallisée dans le projet de reconstitution d’une puissance. Mais l’idéologue Bannon, son Conseiller stratégique, ne le cache guère : ce sera – insiste-t-il - un combat intérieur et extérieur. D’où le besoin, exprimé par Trump et son entourage de « protection » et de fermeture nationale, de puissance vis à vis de l’extérieur, de ciment idéologique et patriotique... Bannon le souligne en affirmant : « nous ne sommes pas seulement une économie. Nous sommes une nation avec une culture et une raison d’être »... Ce que DT appelle « un renouvellement de l’esprit américain ». Mais ce renouvellement repose sur une approche qui exacerbe les tensions, qui multiplie les risques de conflits intérieurs et extérieurs. Cette cohérence présente de fortes contradictions et de multiples fragilités, notamment celle de rentrer en contradiction directe avec le système politique et institutionnel américain lui-même.

Reconstituer une puissance économique dominante n’est pas sans contradiction, y compris au sein même du capitalisme étasunien. Et la contestation sociale semble vouloir grandir...

Reconstituer une puissance militaire sans rival qui soit à la hauteur implique des coûts faramineux. On sait que le financement des 54 milliards de dollars supplémentaires à la défense sera assuré par des coupes budgétaires draconiennes et inédites pour les politiques fédérales : protection de l’environnement (-31%), Département d’État, c’est à dire diplomatie et politique étrangère (-28%), santé et services sociaux (-17,9%)... Pour certaines agences (médias ou culture par exemple), les amputations s’annoncent ravageuses (8). L’administration Trump aura-t-elle les marges politiques nécessaires pour de tels choix économiquement et socialement problématiques ?

On mesure aussi que contexte stratégique n’autorise pas toutes les « gymnastiques » diplomatiques et politiques. Se rapprocher de la Russie, par exemple, signifierait concrètement trouver des convergences avec les alliés de Moscou, l’Iran en particulier, alors que Téhéran est considéré comme adversaire stratégique des États-Unis, mais aussi d’Israël. Israël que l’actuelle administration a décidé de soutenir de façon volontariste. Faire de la Russie un partenaire ou un allié privilégié … ce serait aussi diviser le camp républicain dont une partie, et non des moindre, considère Moscou d’abord comme une menace. C’est le cas des influents sénateurs John McCain et Lindsey Graham, opposants déclarés à la politique de Trump.

Même sur la question de Palestine, on se demande comment Trump pourraient initier un processus politique ayant une chance d’aboutir positivement. On ne peut pas, en effet, encourager la politique de colonisation des autorités israéliennes, conforter la diplomatie de Netanyahou, refuser avec arrogance que le Conseil des Droits de l’Homme de l’ONU puisse condamner la répression et les exactions de Tel Aviv contre les Palestiniens... et, en même temps, avoir l’ambition de contribuer à un règlement politique quel qu’il soit. On sait que la solution à deux États (c’est à dire un État palestinien indépendant à côté de l’État d’Israël) est très fragilisée par la colonisation et par l’affaiblissement de l’Autorité palestinienne. Mais une solution à un seul État, évoquée par Trump comme une éventualité (au même titre que la première option), reviendrait à installer un État israélien d’apartheid, perspective évidemment inacceptable pour les Palestiniens, et, sur le plan international, pas seulement par eux...

Enfin, une interrogation majeure. Mettre en œuvre une stratégie de sur-militarisation, d’intimidation et de menaces permanentes implique – si on veut éviter d’aller fatalement à l’affrontement - un grand contrôle de l’usage de l’outil militaire et de la diplomatie dans la gestion des crises, des rapports de force et des relations internationales. Entre provocations et menaces, l’administration Trump semble vouloir s’y essayer... Mais on peut se demander si elle sera vraiment en mesure de maîtriser cela – et le voudra-t-elle ? - sans impasses hasardeuses, sans créer de situations critiques et non maîtrisables ? L’enjeu est redoutable dans une situation de rivalités exacerbées et d’instabilités grandissantes qui ne laisse pas de place à l’improvisation. Peut-on, aujourd’hui, jouer impunément avec des puissances comme la Chine et la Russie ? Ou encore avec la Turquie et l’Iran ?.. Le contexte actuel de contradictions de puissances n’a rien d’un monde tranquillement « multipolaire »... C’est un monde incertain, hautement conflictuel et dangereux. Trump n’a pas fini de compter avec les complexités actuelles de l’ordre... ou du désordre mondial.

En France nous n’avons donc pas fini de mettre en garde. Les autorités et institutions nationales issues des prochaines élections devront faire preuve d’une grande vigilance afin d’empêcher l’éventualité du pire, appeler toujours à la raison, favoriser les solutions négociées, agir pour le respect du droit, exiger une démarche de responsabilité collective, construire les conditions d’une sécurité internationale garantie, démilitariser la pensée politique elle même... c’est à dire veiller à la paix.

Ce devrait être un sujet essentiel de la campagne pour la présidentielle et les législatives. Cela correspond d’ailleurs aux prérogatives constitutionnelles du Président de la République, mais aussi, d’une autre manière, à celles des parlementaires. Cela nous concerne tous... Mais qui s’en préoccupe vraiment ?

1) « Une ruse de la raison », Michel Onfray, L’Obs No 2730, 02 03 2017.

2) L’OTAN a fixé une norme de dépenses militaires à 2 % du PIB dont 20 % en « nouveaux équipements majeurs » pour chaque État membre. Parmi les 28 États appartenant à l’OTAN seuls 5 sont au dessus de la barre des 2 %: États-Unis, Estonie, Grèce, Pologne et Royaume uni. Notons qu’après le sommet de Riga, en 2006, l’OTAN avait fixé à 40 % puis à 50 % le taux de forces « structurées, préparées et équipées » pour des opérations de déploiement c’est à dire de projection à l’extérieur. Il n’est plus guère (officiellement) question de cet objectif aujourd’hui. Cette ambition était probablement trop élevée pour qu’elle reste explicitement d’actualité...Elle est cependant significative de la stratégie otanienne.

3) Site lancé en 2014 pour présenter les documents sur les activités de la NSA, révélés par Edward Snowden.

4) Terminal High Altitude Area Defense.

5) Notons qu’on trouve ici le même problème stratégique que celui posé avec l’installation du système antimissile américain en Europe : celui-ci inquiète la Russie qui se sent, elle aussi, menacée.

6) L’ensemble de la presse américaine a pu observer que pour passer l’épreuve de leur confirmation par le Sénat, Mattis et Tillerson ont dû tenir un langage politique beaucoup explicitement conforme aux options républicaines traditionnelles.

7) C’est à dire 20 000 milliards de dollars.

8) « Pentagon grows, while E.P.A. and State Dept. Shrink in Trump’s budget », Alan Rappeport and Glenn Thrush, New York Times, march 16, 2017.

Jacques Fath | 18 mars 2017 à 17 h 54 min | Catégories : Non classé | URL : http://wp.me/p6EM4q-ag

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