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Lu sur http://www.regards.fr/web/article/macron-le-produit-de-la-situation

Par Jérôme Latta | 27 mars 2017

Macron, le produit de la situation

Mirage sur le point de s’évanouir ou aboutissement logique de la décomposition politique ? À un mois de l’élection, presque toutes les conditions semblent réunies pour faire d’Emmanuel Macron, candidat de synthèse, le premier président post-politique.

    On a longtemps moqué la vacuité de son discours, on a guetté l’éclatement de la bulle, et on tâche maintenant d’avoir confiance dans la capacité des sondages à se tromper ou dans la part d’électeurs indécis. Mais à un mois du scrutin, la perspective de voir Emmanuel Macron élu président de la République est de moins en moins improbable. Si rien n’est joué, les circonstances actuelles aussi bien que les tendances lourdes de la vie politique ouvrent un boulevard devant lui.

    Candidat de synthèse

    Ce n’est pas tout à fait anecdotique : lors du "grand débat" de lundi sur TF1, Emmanuel Macron s’est déclaré d’accord avec les autres candidats à une quinzaine de reprises. L’ancien ministre de l’Économie a atteint le point zéro de l’idéologie actuelle, où toutes les forces s’annulent pour le placer en état d’apesanteur, "au-dessus des partis", dans la zone de consensus maximal. Macron est moins le candidat d’une synthèse – d’un compromis entre la gauche et la droite –, qu’un candidat de synthèse, un artefact, l’aboutissement de l’effacement (fictif) de la différence entre la droite et la gauche.

    À force de décréter la fin de la pertinence du clivage gauche-droite, tout en continuant à utiliser ces étiquettes, on a rendu possible la chimérique victoire du centre – ou de l’extrême centre selon l’expression du philosophe Alain Deneault [1]. Ce serait la victoire de l’abolition de la politique, du trou noir qui s’est formé là où le pouvoir s’exerce (ou plutôt renonce à s’exercer). Macron, homme dépolitique, candidat de la post-politique, est celui que tout mène au pouvoir.

    On peut en effet railler son discours creux d’étudiant en école de commerce, ses paroles qui semblent issues d’un générateur de poncifs, mais c’est ce qui fait en partie sa force. Aujourd’hui, il se sert à rien de faire sens ; le sens fait émerger des contradictions, des polarités, des aspérités qui accrochent le sens critique de ceux qui écoutent. Il vaut mieux, au contraire, se glisser dans le courant, ce qui permet de ne pas être disqualifié comme "irréaliste", "utopique" ou "populiste". Macron est le candidat naturel de notre époque, sa créature.

    Libéral nouvelle formule

    La petite musique de Macron est une musique d’ascenseur : lénifiante, elle n’attire pas l’attention, elle est dans son élément. Lui-même peut n’être qu’une image, une marque. Le produit (jeune, enthousiaste, moderne), c’est le message, et le message passe très bien tant les esprits ont été formés au langage publicitaire. Faire moins de part aux projets et aux idées qu’aux stratégies de communication et au marketing électoral favorise nécessairement le meilleur produit. L’avènement de Macron, c’est l’emballage final.

    On peut vendre avec succès un technocrate pur jus en lui aposant un label "nouvelle formule", le positionner comme l’incarnation d’une "révolution" alors qu’il a été enfanté au cœur des élites politiques et économiques (là est la synthèse qu’il accomplit). Il parvient même à s’affranchir d’un quinquennat dont il a été un des principaux ordonnateurs. Le changement est de pure forme : ce qu’il a de pensée exprime une adhésion enthousiaste, quasiment inconsciente à la doctrine libérale et notamment à la poursuite des politiques exigées par l’Union européenne. Sa vision volontariste du capitalisme numérique à venir, sa volonté affichée de lutter contre les rentes ne menacent personne, comme la loi qui porte son nom l’a montré. Il promet en réalité la continuation de ce qui a déjà échoué.

    Cette idéologie garde cependant la puissance de la doxa libérale, elle est conçue pour aller de soi, pour dissimuler l’élision du débat qui la fonde : il n’y a pas de débat, c’est-à-dire pas d’alternative, les réformes sont nécessaires, les régressions sociales fatales. Macron reproduit la parole des éditorialistes, des experts, de toutes les autorités évangélisatrices. La capacité à "réformer" est une vertu en soi [2]. Les modèles, ce sont des pays où le chômage ne baisse qu’au profit de la précarité, de la pauvreté et des inégalités (un contrat social constamment dissimulé) et où le délitement de la démocratie conduit à des catastrophes électorales.

    Ni alternative ni alternance

    Si "l’utopie" commence avec le programme de Hamon, alors on comprend que le Parti pragmatiste tient son candidat dans cette mise à jour de l’homme politique classique. Il a l’intelligence opérationnelle des managers et des ambitieux, il sait comment fonctionne le pouvoir et marchent les affaires. Un profil rassurant pour les marchés, comme on dit dans la chronique éco, et pour tous ceux que l’instabilité et le changement menacent. Macron conjure le spectre du "populisme", assurera une bonne "gouvernance". Il peut laisser à la droite réactionnaire ses passions identitaires, aux Républicains leur tropisme partisan, à Fillon ses turpitudes et à Le Pen son infamie.

    Il reste l’homme d’une droite libérale si banalisée, si transformée en nature qu’elle n’a pas besoin de se dire de droite – même si le profil de ses ralliés des deux "bords" ne laisse aucun doute à ce sujet. Au moins précipite-t-il une "clarification" dont le PS s’est montré incapable. Après des décennies d’alternances fictives, d’érosion des différences entre la gauche et la droite qui gouvernent, Macron efface le clivage et annule l’alternance. Plus besoin de choisir entre Blair et Cameron, Schröder et Merkel, Zapatero et Rajoy, Gattaz et la CFDT.

    Son mérite est de ne pas être obsédé par les questions d’identité, de religion, de laïcité, et malgré sa tendance à être d’accord avec tout le monde, sa modernité à lui semble exclure l’ultraconservatisme des franges radicalisées de la droite. Il parvient ainsi à rallier à la fois les start-uppers qui veulent "libérer les énergies" et ceux qui ont de bonnes raisons de penser qu’il faut "débloquer la société", tant leur situation est effectivement bloquée. L’ubérisation mène dans l’impasse, mais marchons.

    Le vote utile ultime

    S’il ratisse aussi large, c’est aussi parce qu’il apparaît comme un moindre mal dans un contexte où tout concourt à en faire aussi le candidat par défaut. Fillon s’est discrédité tout seul, entraînant son parti dans sa débâcle. Hamon est handicapé par le quinquennat, par les intenables contradictions idéologiques du PS et par les défections en son sein. Quant à Mélenchon et la France insoumise, sauf miracle, leur projet s’inscrit dans une temporalité peu compatible avec les échéances de 2017. L’incapacité à refonder une gauche critique a aussi fait le lit de Macron.

    Le voici donc seul face à Le Pen ; notre sauveur peut ouvrir les bras et laisser venir à lui les petits enfants : voilà le vote utile ultime. Pour les électeurs des partis de gouvernement ; pour ceux qui veulent seulement écarter la honte Fillon et le danger frontiste ; pour ceux qui ne veulent surtout pas voir progresser une critique crédible de l’ordre actuel. Tant pis si un quinquennat Macron a toute chance de n’être que la dernière étape vers un désastre annoncé.

    Cette candidature bâtie sur du sable peut encore s’écrouler, ses béances peuvent apparaître, l’engouement s’évanouir dans les urnes. Il ne fait pas bon avoir la faveur des médias institutionnels en ce moment, et les enquêtes d’opinion ont rappelé leurs limites prédictives… Le candidat des sondages ne sera peut-être jamais président, et le nouveau Kennedy peut encore finir en Balladur Junior. Cette campagne, comme l’époque, est marquée par un exceptionnel degré d’incertitude et d’inattendu. Reste qu’il y a neuf mois, une victoire de Macron apparaissait improbable. Aujourd’hui, c’est plutôt son échec qui constituerait une surprise.

    Notes

    [1] Lire l’entretien dans le prochain numéro de Regards.

    [2] Ce qui l’avait conduit à saluer le courage de Margaret Thatcher –figure tutélaire du There is no alternative.

    Tag(s) : #Macronneries

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