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Lassana Bathily : « C’était mon rêve de devenir français »

Alexandre Fache
Mardi, 20 Janvier, 2015
L'Humanité
Lassana Bathily et son « parrain », Denis Mercier, Militant de la Ligue des droits de l’homme, vendredi à Paris.
Photo : Alexandre Fache

Il avait caché plusieurs clients de l’Hyper Cacher le 9 janvier. Le jeune employé malien du supermarché recevra ce soir la nationalité française. Une récompense qui aurait pu venir plus tôt dans le parcours de cet ex-lycéen sans papiers, qui a rencontré un jour la France de la solidarité.

«Il a encore des nuits difficiles. » Militant de la Ligue des droits de l’homme (LDH), Denis Mercier est le « parrain » de , ce Malien de vingt-quatre ans, employé de l’Hyper Cacher, qui a caché plusieurs clients dans la chambre froide du magasin, lors de la prise d’otages du 9 janvier. Si le jeune homme affiche à nouveau, de temps à autre, le sourire que ses enseignants du lycée professionnel Jean-Jaurès appréciaient tant, il se dit aussi « triste d’avoir perdu un ami », Yohan Cohen, salarié comme lui du supermarché de la porte de Vincennes, tué en essayant de désarmer Amedy Coulibaly.

Un incroyable tourbillon 
politique et médiatique

Garçon modeste et travailleur, Lassana Bathily a été absorbé depuis son geste par un incroyable tourbillon politique et médiatique. Félicité au téléphone par François Hollande, et en personne par le président du Mali, Ibrahim Boubakar Keïta, qui l’a remercié d’avoir « ramassé le drapeau du Mali que Coulibaly avait laissé à terre », ou encore par le secrétaire d’État américain, John Kerry, vendredi à la Mairie de Paris, il se verra décerner ce soir , place Beauvau, lors d’une « cérémonie d’accueil » présidée par Bernard Cazeneuve. Une vraie fierté pour ce garçon longiligne, à la fine barbichette noire. « C’est mon rêve depuis tout petit de devenir français. Mon père s’était installé dans ce pays pour y travailler dès 1967, et je le voyais faire les allers-
retours. » Les dates, Lassana Bathily en a une mémoire bien précise, lui qui a subi pendant de longues années le parcours du combattant imposé aux étrangers par les pouvoirs publics. Arrivé « le 10 mars 2006, à 19 h 30 » sur le sol français, à l’âge de seize ans, il a connu depuis les files d’attente interminables et les tracasseries administratives, la « honte » d’être sans papiers et l’angoisse de l’arrestation, mais aussi la solidarité et la justice. Celles que défendent – incarnent même – ces citoyens qui, à l’école ou dans les réseaux associatifs et syndicaux, viennent en aide aux jeunes sans-papiers.

C’est au lycée pro Jean-Jaurès (Paris 19e) que Lassana Bathily va d’abord bénéficier de ces précieux soutiens. Révoltés par l’expulsion d’un jeune à l’été 2006, les enseignants se sont organisés pour que pareille injustice ne se reproduise plus et que leurs élèves, avec ou sans papiers, puissent aller jusqu’au bout de leur scolarité. Ce sera le cas de Lassana, élève modèle, « toujours à l’heure, toujours souriant », se souvient sa prof d’arts appliqués, Zimba Benguigui. Il décroche « brillamment » son CAP de carreleur mosaïste en 2009, avant d’obtenir l’année suivante celui de peintre.

Son quotidien, pourtant, reste précaire. Un jour, tout juste majeur, Lassana se fait contrôler dans la rue par la police. Avec pour seul papier son certificat de scolarité. Il risque l’expulsion. « Mais le policier a été très compréhensif et humain, raconte Denis Mercier. Il lui a dit “vous savez, il y a des associations pour aider les jeunes comme vous”. » L’histoire aurait pu beaucoup plus mal finir. Le locataire de l’Élysée de l’époque a fixé des quotas d’expulsions qu’il exige de voir remplis. « Sous Sarkozy, c’était vraiment dur, confirme Lassana Bathily. Il y avait des arrestations tout le temps, toutes les semaines. Je me souviens que quand on sortait du lycée, on était obligé d’appeler avant, au foyer, pour vérifier que les policiers n’étaient pas là pour embarquer le maximum de gens… » En 2009, d’ailleurs, le couperet tombe. La demande de régularisation de Lassana est refusée. Il est sous le coup d’une « OQTF », une obligation de quitter le territoire. « Dans la rue, 
je marchais avec la peur au ventre, je regardais à droite, à gauche, se souvient-il. Et j’évitais les gares, où il y avait beaucoup d’arrestations. »

Lassana et ses soutiens ne baissent pourtant pas les bras. Et engrangent les « preuves » de sa volonté farouche de « vivre ici ». Le jeune homme vient défendre lui-même son dossier au tribunal. « Quand ils ont appelé mon nom, j’avais les jambes qui tremblaient. Mais dès que j’ai eu la juge devant moi, j’étais déterminé. On me demandait de m’intégrer, de me former, et c’est exactement ce que je faisais. » Résultat, un premier titre de séjour obtenu « le 22 juin 2011 ». Un soulagement. S’il ne parvient pas à trouver de travail correspondant à ses qualifications, Lassana Bathily ne se décourage pas et multiplie les petits boulots : « Ménage, plonge, bâtiment, commerce… J’ai fait un peu de tout », égrène-t-il. Jusqu’à devenir l’homme à tout faire de l’Hyper Cacher, à partir de 2012.

« Après, il faudra que je passe 
mon permis »

Pas forcément pressé de retourner y travailler, le futur « Franco-Malien » pourrait voir d’autres pistes s’ouvrir. La Mairie de Paris ou Air France lui auraient déjà fait des avances. « On sera très attentif à ce qui lui est proposé, assure Denis Mercier. Mais c’est sûr que des employeurs peuvent être intéressés par son image. » Air France… Le nom et les promesses de voyages ne semblent pas laisser insensible le jeune homme. Qui commencera bientôt par goûter la joie, une fois son passeport tricolore en main, de retourner au Mali, où sa mère vit encore, à bord d’un des avions de la compagnie nationale.

« Après, il faudra que je passe mon permis et, si possible, que je trouve un appartement. Peut-être une colocation avec un de mes amis. » La vie normale d’un jeune Français, fan de foot et de rap. « J’espère quand même que dans deux mois on ne l’aura pas totalement oublié et que les choses se seront bien stabilisées pour lui », indique Denis Mercier. Militante « historique » du Réseau Éducation sans frontières, Brigitte Wieser se réjouit aussi du « bel exemple » qu’incarne Lassana Bathily. Mais elle n’en oublie pas les autres sans-papiers qui galèrent… « Dans cette tragique affaire, vous avez, d’un côté, des jeunes nés en France qui sont devenus des meurtriers et, de l’autre, un jeune, né au Mali, à qui on n’a cessé de demander des “preuves d’intégration”. Il faut qu’on fasse plus confiance à ces jeunes. Car si on avait appliqué les critères de la circulaire Valls à Lassana, il n’aurait pas été régularisé, car il ne vivait pas avec l’un de ses deux parents. Or, des jeunes comme Lassana, il y en a au moins une centaine à Paris. C’est pour eux que la loi doit être changée. »

Lassana le sait. Un de ses proches amis, rencontré à Jean-Jaurès, est d’ailleurs toujours sans-papiers. Une raison de plus pour rejeter le qualificatif de « héros » dont tout le monde l’affuble. « Non, je ne me sens pas un héros. Je suis Lassana. Le même Lassana qu’avant tout ça. »

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Tag(s) : #Réfugiés

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