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"Réalisme" vs "utopie" : la gauche doit-elle être de droite pour gouverner ?

Éditorialistes et partisans de Manuel Valls résument le débat du second tour de la primaire PS à l’opposition entre une gauche "réaliste" (c’est-à-dire de droite) et une gauche "utopiste" incapable de gouverner. Que dit vraiment cette alternative spécieuse ?

    Ce discours s’était déjà fait entendre au moment des débats entre les candidats, mais il a culminé au soir et aux lendemains des résultats de la primaire du Parti socialiste. C’est un autre parti – très largement majoritaire celui-là, du moins dans les médias – qui s’est mobilisé contre la menace que ferait peser la candidature Hamon : le Parti réaliste.

    « Shoot d’utopie »

    De toutes part et avec un bel unanimisme, il s’est agi de discréditer le caractère "irréaliste" ou "utopiste" du programme de Benoît Hamon, et de l’opposer au "réalisme" et au "pragmatisme" de Manuel Valls. Cette opposition de termes a en effet nourri le discours de la plupart des commentateurs, adeptes des grands principes explicatifs.

    Génie de la simplification, Laurent Joffrin livre la clé du dilemme dans son éditorial de Libération : « D’un côté une social-démocratie avant tout réaliste, de l’autre un socialisme renouvelé et en partie utopique. La gauche qui gère contre la gauche qui rêve ». Sur France Info, l’inénarrable Vincent Giret du Monde estime que « la gauche a décidé de se faire un shoot d’utopie et de rêve. Puisque c’est perdu, alors on se fait plaisir ». Agnès Verdier-Molinié tranche : « Non finançable ».

    Cette grille de lecture binaire est quasi systématique. « Hamon-Valls, c’est l’utopiste contre l’hyperréaliste » (Didier Rose, DNA). Car il y a une « fracture entre une gauche réaliste et visionnaire d’un côté, et une vision idéaliste et égalitaire de l’autre » (David Doukhan, Europe 1). Entre « la gauche de Benoît Hamon » et « une gauche autoritaire, économiquement réaliste », « libérale sur le plan économique » (Antonin André, chef du service politique d’Europe 1) [1]. C’est aussi la raison contre l’émotion : « Benoît Hamon, revenu universel, visa humanitaire et "VIe République" en étendard, flatte l’affect socialiste » (Sylvain Courage, L’Obs). Ou le « rêve » d’une « candidature de témoignage » contre « la gauche du réel, capable d’aller au second tour de l’élection présidentielle » (Bernard Stéphan, La Montagne).

    Réalisme socialiste

    Sans grande surprise, ce diagnostic est repris à l’identique à droite, à l’instar de Bernard Accoyer, secrétaire général des Républicains évoquant « cette gauche utopique incarnée par Benoît Hamon », et des plus dogmatiques des ultralibéraux – comme, par exemple, Jean-Marc Sylvestre à propos de « l’utopie » du revenu universel. On n’est pas plus étonné que Manuel Valls et ses soutiens aient massivement adopté cet élément de langage pour contrer son adversaire du second tour. « Vous avez le choix entre une défaite assurée et une victoire possible, entre des promesses irréalisables et infinançables et une gauche réaliste », affirma-t-il dimanche soir, imité avec un remarquable zèle par ses supporters, véritable légion du réalisme pragmatique [2].

    Le sous-texte des propos de Manuel Valls, comme de ceux des politologues médiatiques, est assez explicite. D’une part, en suivant cette voie, le PS se condamnerait nécessairement et durablement à abandonner le pouvoir et à rester dans l’opposition. Ce n’est pas une hypothèse, mais une certitude, une fatalité. Dans Le Monde et dans les pas de Valls, Françoise Fressoz distingue deux socialismes : « l’un, résolument utopique, qui n’aime rien tant que l’opposition ; l’autre réaliste, qui prétend gouverner et accepte, à des degrés divers, la confrontation avec le réel ». Sur BFM TV dimanche, une fine équipe d’éditorialistes a accablé le choix « défaitiste » des électeurs.

    D’autre part, prendre le risque de perdre le pouvoir est évidemment inconcevable, surtout au nom de convictions. Il faut alors invoquer les fictions de "la gauche" et de son "rassemblement" contre un ennemi tout aussi fictif tant il se soumet aux mêmes dogmes politiques et économiques. Gouverner est une fin en soi, et Manuel Valls a fait son choix entre « une gauche fière de gouverner » et une « gauche qui s’efface dans l’opposition, une gauche spectatrice ».

    "La gauche" contre la gauche

    Gouverner ou mourir ? Il semble plutôt que pour le Parti socialiste, gouverner c’est mourir. Aucun de ces commentateurs ne semble en effet effleuré par l’idée que la fin annoncée de l’hégémonie du PS sur la gauche et le résultat de ce premier tour résultent essentiellement de la trahison non seulement des promesses de campagne de François Hollande, mais aussi des principes les plus fondamentaux de la gauche – ne serait-ce que le désir de changer un ordre inégalitaire et destructeur, ou a minima de ne pas capituler devant absolument toutes les injonctions "réalistes" de l’idéologie libérale.

    Il est donc impensable d’envisager une refondation qui mette un terme – fût-ce au prix d’un passage dans l’opposition – aux compromissions et à une confusion qui favorise autant le retour de la droite et la montée de l’extrême droite que la pasokisation du PS. Il faut que "la gauche" reste au pouvoir, tant pis si elle ne correspond plus qu’à un camp désigné aussi arbitrairement qu’une équipe de football seulement distinguée de son adversaire par la couleur des maillots.

    Peu importe qu’il ne reste ensuite aux "socialistes" au pouvoir que le recours à des notions de plus en plus scabreuses, comme le "social-libéralisme", pour justifier de leur différence – créneau qu’ils se font d’ailleurs subtiliser par Emmanuel Macron. Peu importe qu’ils ne soient même plus des socio-démocrates, qu’ils ne parviennent plus à prendre que des mesures de gauche symboliques. Peu importe s’ils doivent même participer à la droitisation générale en promouvant un ordre sécuritaire, la stigmatisation des minorités, les privations de liberté…

    La dystopie plutôt que l’utopie

    On mesure d’ailleurs l’extrême rétrécissement des possibles politiques au fait que le très modéré programme Hamon apparaisse – doive absolument apparaître – comme irréaliste ou dangereux (voire « social-populiste » ou « trumpiste de gauche », selon le concept d’un autre phare de la pensée, Franz-Olivier Giesbert).

    Évidemment, cette opposition entre la gauche de gouvernement, "réformiste", capable de compromis et la gauche radicale, "révolutionnaire" est vieille comme la gauche elle-même. Mais elle est reconfigurée dans le contexte actuel au profit de la disparition de toute volonté de transformation sociale, d’une capitulation sans conditions, et même d’une disqualification par avance de la moindre velléité critique et de toute véritable alternative politique. Le "réalisme" n’admet qu’une réalité possible : la redondante et indépassable réalité réelle ; il n’admet qu’une gauche : l’oxymorique gauche libérale.

    Le vertueux "réalisme" consisterait donc à poursuivre méthodiquement des politiques de destruction de l’environnement, d’aggravation du dérèglement climatique et des déséquilibres géopolitiques, de creusement des inégalités, de destruction de la protection sociale et du commun, etc. Des politiques qui conduisent au discrédit de la politique et des médias, à la montée des extrêmes droites et des haines identitaires, à la démolition de la démocratie. La dystopie plutôt que l’utopie, en somme. Ce serait le prix à payer pour que des "socialistes" puissent gouverner, et des éditorialistes préserver leur confort intellectuel.

    @jeromelatta

    Tag(s) : #Gauche rassemblée

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