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Lu sur https://blogs.mediapart.fr/olivier-tonneau/blog/051216/melenchon-star-de-youtube-moment-cle-dune-strategie-gagnante?utm_source=facebook

Mélenchon, star de youtube: moment clé d'une stratégie gagnante

 

Mélenchon et les médias – d’accord, c’est un sujet rabâché jusqu’à susciter une certaine lassitude. J’y reviens pourtant, d’abord parce que je continue ainsi une conversation avec un ami – mais j’en profite pour vous faire une proposition, comme vous le verrez à la fin de ce billet. Ensuite parce que si rabâché soit-il, il n’est pas épuisé, ne serait-ce que parce que l’état des choses évolue, ce qui nous permet de revenir sur les étapes précédentes et de tirer des conclusions, d’ailleurs très positives.

Vous avez peut-être entendu parler du succès de la chaîne youtube de Jean-Luc Mélenchon, première chaîne politique de France sur ce médium, dont l’audience en augmentation constante avoisine déjà celle des chaînes d’info en continu. Le plus important dans ce succès, c’est que Mélenchon est parvenu à percer dans un milieu généralement inaccessible aux politiques : les réseaux sociaux. Ce faisant, il s’est enfin rendu visible à toute une frange de la population, notamment les jeunes, qui ont totalement déserté les médias traditionnels et dont il semble être devenu la personnalité politique préférée. Pour prendre la mesure de cette désertion, il faut lire La Démocratie de l’abstention, où l’on apprend qu’en 2002 beaucoup de gens ne savaient même pas qu’une élection présidentielle était sur le point d’avoir lieu ! Ce succès de Mélenchon est l’occasion de revenir sur sa stratégie de communication depuis 2009 et d’en souligner le bien fondé.

L’un des premiers problèmes que se sont posés Mélenchon et ses camarades du Parti de Gauche a été celui des médias. Premier constat : ils défendaient les mêmes idées depuis vingt ans sans trouver la moindre audience. Comment faire ? Pour s’imposer aux médias, il fallait leur donner ce qu’ils voulaient : du buzz, de l’audience. Ainsi fut mise en place la personnalité de Mélenchon parlant « dru et cru » qui continue à déranger beaucoup de gens. Parmi eux, j’en connais qui ont fini par se rallier aux idées de Mélenchon, mais continuent de déplorer la façon dont il s’exprime. Pourtant c’est uniquement cette façon de faire qui lui a permis d’exister, ce qui leur a permis de le connaître et finalement de s’y rallier, fusse en faisant la fine bouche ! En Novembre 2013, j’avais écrit un billet comparant Nouvelle Donne au Parti de Gauche, où je disais que la principale différence entre les deux partis était leur rapport aux médias : un miroir selon Larrouturou, une arène selon Mélenchon. Je disais que le destin de Nouvelle Donne permettrait de vérifier le bien-fondé des analyses de Mélenchon : on ne peut pas se faire entendre en parlant posément. Trois ans plus tard, je crois que le résultat des courses ne laisse guère place au doute. Mais peu importe que l’on prenne conscience ou non que le trait qui fâche est précisément le trait qui porte – du moment qu’il porte.

Deuxième constat : les médias font obstacle à un discours de gauche. J’en connais qui restent sceptiques sur ce point, ce qui ne laisse pas de m’étonner. Sans faire une analyse exhaustive de la façon dont Mélenchon est traité par les médias, je leur propose un seul critère de jugement. Prenons pour cas d’école une interview récente sur TF1 où le journaliste assimile Le Pen à Mélenchon : leurs programmes se ressembleraient très fortement. La question devient donc : « qui a copié qui ? » Arrêtons-nous sur cette séquence. D’une part, il ne peut faire aucun doute que c’est Le Pen qui, dans sa stratégie pour conquérir les classes populaires, a gauchisé le programme du Front national, parti historiquement ultra-libéral. Quel intérêt pour le journaliste de suggérer que ce serait la gauche qui copierait l’extrême-droite ? Quel effet cela peut-il avoir, sinon de légitimer l’extrême-droite et délégitimer la gauche ?

D’autre part, s’il est vrai (comme le répètent à l’envi les journalistes) que l’extrême-droite avance justement parce qu’elle séduit les classes populaires, quel intérêt, lorsqu’on interview Mélenchon, de souligner que Le Pen offre le même produit que lui ? Quand Mélenchon s’échine à montrer que l’ennemi n’est pas l’immigré mais le banquier, le journaliste prend soin d’informer le peuple que Marine Le Pen, qui combat l’immigré, combat aussi le banquier. Deux en un, pourquoi pas ?

Enfin, pour des classes moyennes pour qui le FN reste tabou, quel effet cela peut-il faire de voir Mélenchon comparé à Le Pen, sinon d’étendre à lui l’opprobre qui pèse sur cette dernière ? Ainsi la comparaison Mélenchon/Le Pen a deux conséquences : elle dit aux classes populaires « inutile de voter Mélenchon, vous pouvez aussi voter Le Pen » et aux classes moyennes « ne votez pas Mélenchon, ce serait comme voter Le Pen ». Double discrédit, que rien ne justifie puisque, comme Mélenchon tente ensuite de le démontrer, le programme de Le Pen n’a, malgré la gauchisation verbale de cette dernière, aucun rapport avec celui de Mélenchon sur aucun point, ni les salaires, ni la sécu, ni l’Europe, ni l’immigration, ni la nation. N’importe quel journaliste qui a travaillé le sujet ne serait-ce qu’une heure ne peut pas l’ignorer.

La comparaison avec Le Pen peut-elle être autre chose qu'une technique délibérée pour discréditer Mélenchon ? Si nous en tombons d’accord, alors il suffit pour faire l’analyse du traitement de Mélenchon par les médias de regarder toutes ses interviews et de recenser la fréquence avec laquelle cette technique est utilisée. C’est à peu près systématique.

Le problème médiatique se posait donc sous deux aspects. Premièrement, s’y faire voir et connaître, ce qui fut fait par la stratégie de l’esclandre – esclandre qui n’était pas gratuit puisqu’il devait également permettre de dénoncer le biais des intervieweurs. S’il y a des gens pour se scandaliser que Mélenchon ait l’outrecuidance de s’en prendre à ces vaches sacrées que sont les journalistes, il y en a aussi, comme moi, pour trouver un immense plaisir à voir enfin les ignorants gardiens du temple remis à leur place. Mais la stratégie de l’esclandre a sa limite puisqu’il est structurellement impossible de développer un discours de gauche dans les médias. D’où le deuxième aspect du problème : ayant acquis par les médias visibilité et notoriété, il fallait créer hors les médias un espace où ce discours puisse s’exprimer. C’est ce qui est en passe d’être réussi grâce à la chaîne youtube.

Or le tout forme un cercle vertueux. Les youtubeurs qui découvrent Mélenchon regardent, du même coup, ses interviews. Et là, faut-il s’en étonner ? Ce qui leur plaît, ce sont précisément ces moments chauds qui font frémir les honnêtes gens. Aussi, sous le tag « Can’t Stenchon the Mélenchon », vois-je fleurir de petites vidéos, l’une où Mélenchon se moque de Marine Le Pen, l’autre où il répond à un journaliste qui dit que l’exploitation du gaz de schiste créerait de l’emploi que si l’emploi justifie tout, on pourrait aussi employer des gens à lui donner des gifles. C’est la culture de la vanne, ça défoule, et moi aussi j’avoue que j’avais bien ri à l’époque. Et à côté de ça apparaissent d’autres vidéos qui compilent de fort beaux extraits de discours où s’exprime une vision politique riche et enthousiasmante. Quel candidat à la présidentielle voit-il ses discours remixés (fort bien) façon hip hop?

Tout ça fonctionne ensemble et ça pourrait bien marquer un tournant décisif : si la France Insoumise parvient à attirer les jeunes, qui sont le groupe social qui s’abstient le plus, tout devient possible et l’élection devient gagnable. Pour de vrai ! Déjà, les sondages sont bons ; mais les sondages, on le sait, se trompent ; or s’ils se trompent, je gagerais volontiers que c’est en sous-estimant Mélenchon comme ils sous-estimaient Corbyn en Angleterre et Sanders aux Etats-Unis. Dans les deux cas, l’un des facteurs sous-estimés fut l’implication des jeunes. Plus ça va, plus j’y crois : nous pouvons gagner ! Ce qui est une excellente nouvelle car nous devons gagner.

Reste, enfin, le dernier étage de la fusée. Dans le contexte médiatique actuel, il est impossible d’échapper à la personnalisation. Il fallait une tête d’affiche, c’est Mélenchon qui s’y colle. On ne cesse d’ailleurs de le blâmer pour son égo démesuré, sa posture de chef ou d’homme providentiel et autres choses du genre. Ceux qui lui tapent dessus devraient peut-être plutôt se demander ce qu’ils feront quand il se retirera. Je ne vois personne aujourd’hui qui puisse assumer comme il le fait la « fonction tribunicienne ». Cette fonction est importante, et la personne qui la remplit doit savoir attirer, fusse en clivant. Il ne faut pas avoir peur de le dire et je sais que j’ai été sensible dès le début à ce que je ressentais chez Mélenchon : son enthousiasme dès qu’il rencontrait un interlocuteur ouvert, sa gravité lorsqu’il parle d’histoire, son évident désir d’expliquer, sa curiosité apparemment illimitée… et son impatience face aux crétins prétentieux qui nous ont si bien pourri la vie qu’on ne s’en rend même plus compte. J’ai envers toute personne qui m’apprend quelque chose une gratitude éternelle : or Mélenchon a ouvert une brèche dans mes croyances par lesquelles tant d’idées sont entrées que rien que pour ça, je ne risque pas de lui cracher dessus

Mais une autre façon de voir les choses, c’est que nous n’aurons plus besoin d’une telle personnalité. En réalité, il suffit d’écouter les discours de Mélenchon depuis 2012 pour voir qu’il a toujours été pris soin de faire passer les idées avant la personne, ou plutôt de faire porter par la personne des idées qui vivront leur vie par la suite. Contrairement à ce qu’on s’imagine, les meetings de Mélenchon ont toujours rassemblé des esprits forts et avides d’apprendre. Il ne s’agissait que d’élargir le cercle. C’est ce qui est en train de se faire. De même qu’il nous faut gagner les élections sous le régime de la cinquième république pour en changer, il faut gagner une bataille de personnes pour sortir de l’ère de la personnalisation. C’est ce que nous sommes en train de faire.

La France Insoumise est, à cet égard, un bel outil qui fonctionne bien. Encore faut-il nous en emparer. Dans sa neuvième revue de la semaine, Mélenchon annonce la sortie du programme L’Avenir en commun, disponible en librairie (quoique déjà souvent en rupture de stock) et dit que la FI va tenter d’organiser mille points de vente. Puis il prévient : « Ne me demandez pas où ils sont ! Allez voir sur le site. Et s’il n’y en a pas près de chez vous, allez à la librairie, achetez des exemplaires, prenez votre table de camping, une cafetière et des gobelets en plastique et faites votre point de vente vous-mêmes ! ». Voilà un conseil à suivre, si nous ne voulons pas nous contenter de nous lamenter de l’état de l’offre politique actuelle, mais bien contribuer à la changer. Ce conseil, je vais le suivre. Je serai à Paris du 13 décembre au 1er janvier et l’un de ces jours, j’irai acheter mon petit stock et me poster quelque part, disons au Marché de l’Olive dans le XIXe, le Samedi 17. Ça vous dit ? Chiche - allons-y ensemble !

Tag(s) : #démocratie

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