Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

« Un an après le 13 novembre, qui parle encore de fraternité ? »

Attentats de Paris
Pierre Duquesne et Aurélien Soucheyre
Jeudi, 10 Novembre, 2016
L'Humanité
 
Sur la terrasse du Carillon, à Paris, frappé par les attaques, les pots de bambous symbolisent aujourd’hui la résistance. habitants et habitués des lieux ont créé une amicale informelle pour insuffler de la vie dans le quartier.

Rencontre avec ces rescapés, citoyens et élus qui résistent depuis un an à « la stratégie du choc », née du traumatisme des attentats, et opposent la fraternité à la division, la solidarité au repli sur soi.

Un immense pansement recouvre le mur de l’hôpital Saint-Louis. Ce graffiti est l’une des seules traces visibles depuis les terrasses du Carillon de la nuit du 13 novembre à Paris. Stéphane Dantier n’aime pas ces tristes cicatrices. Ce patron d’un bistrot de la rue Bichat redoute aussi l’installation d’une plaque commémorative par le président de la République, dimanche. « Au monument aux morts, j’aurais préféré un monument de vie. Un grand arbre, ou une belle sculpture. » Comme lui, de nombreux habitants se sont battus pour éviter que le quartier ne devienne un mausolée. Une mobilisation générale a même été lancée « pour inonder de couleurs et faire revivre » leurs rues. Des guirlandes chamarrées ont été pendues aux balcons, un mur végétal a été réalisé avec les enfants de l’école, en plus de fêtes et de bals pour éviter d’être écrasés par le poids des larmes, les tonnes de bougies et de fleurs mortes. Ensemble ils ont chanté une Marseillaise remaniée pour célébrer « la fraternité, l’égalité et la liberté. »

Agir, faire du collectif, aller vers les autres était devenu une nécessité pour tous ces habitants qui ont vécu des scènes de guerre sous leurs fenêtres. « Dans ce genre de situation, c’est l’engagement et le dépassement de soi qui protège, constate la psychanalyste Cynthia Fleury. Contre les pulsions mortifères, nombre de survivants opposent une pulsion de vie. »

Un débat public complètement faussé

On ne peut dire que tout est redevenu comme avant, prévient toutefois Stéphane. Des personnes âgées sont restées recluses chez elles. Les touristes ont déserté. Des habitants ont déménagé. « Les attentats de Nice, aussi, nous ont mis KO », confie le restaurateur. « On ne peut pas passer une journée dans le quartier sans que cela provoque quelque chose en nous », raconte Fatah, qui coordonne l’accueil de jour d’Emmaüs rue Bichat et s’inquiète de la direction que prend le pays. « Depuis un an, a-t-on vu un appel au sursaut citoyen et à la cohésion sociale ? A-t-on vraiment cherché à comprendre ce qu’il se passe ? On a eu plutôt droit, au lieu de cela, au burkini, aux appels à la haine, et à l’état d’urgence… »

Rescapé du Bataclan, Emmanuel Domenach mise sur la fraternité pour s’en sortir. En plus de s’investir dans l’association de victimes 13 Onze 15, dont il est vice-président, il a répondu à l’appel lancé par le philosophe Abdennour Bidar pour promouvoir cette « valeur oubliée de la devise républicaine ». « Pour répondre à un attentat terroriste dont le but est de diviser, il faut s’en sortir par le haut, en faisant la promotion de l’entraide, du respect de l’autre et de ce qui nous rassemble. Mais, aujourd’hui, le débat public ne parle que des places de prison, de l’avenir des fichés S, sans parler des appels à la haine après Nice. On fait complètement fausse route. »

A la MJC Mercœur, proche de la terrasse de la Belle Équipe, environ 8 500 jeunes des quartiers populaires viennent chaque année au point information jeunesse. « J’ai de plus en plus de difficultés à leur trouver un stage, un job d’été ou une formation, s’inquiète Noël Morel. Plutôt que de leur vendre de grands discours sur les valeurs républicaines, il faudrait d’abord leur permettre d’avoir une place dans notre société, et de véritables droits. » Dans ce quartier où demeurent des poches de pauvreté, « les jeunes ont eu peur d’être stigmatisés, rapporte Isabelle Charpentier, élue PCF de l’arrondissement. Ils n’ont pas eu tort. »

Entretenir le vivre-ensemble

Cette stigmatisation s’est traduite d’une manière encore plus violente du côté de Saint-Denis. Alors que le traumatisme de l’attaque pendant le match France-Allemagne est réel, il est très vite supplanté médiatiquement par un autre événement. « Cinq jours après les attentats au Stade de France, il y a eu l’assaut du Raid contre les terroristes cachés dans un immeuble du centre-ville, relève le maire adjoint Stéphane Peu (PCF). Saint-Denis passe alors du statut de victime à celui de ville qui abrite des terroristes. Cela a énormément affecté les habitants. »

Toute l’année qui suit sera marquée par ce décalage, par un traitement déformé de la réalité de cette commune souvent fantasmée. L’Élysée oubliera même de convier les victimes et les élus de Saint-Denis – qui décrochent le téléphone jusqu’à obtenir gain de cause – pour participer à la cérémonie du 27 novembre aux Invalides, aux côtés des Parisiens initialement conviés seuls. Dans la foulée, l’État oubliera longtemps de s’occuper des expulsés du 48, qui y vivaient sans aucun lien avec les terroristes, restés en tout et pour tout 5 h 30 dans l’immeuble. La ville et l’intercommunalité fourniront l’essentiel du soutien indispensable à la dignité et au respect des familles. « Un réseau de sympathie propre à Saint-Denis s’est très rapidement constitué, raconte Jean Bellanger, militant progressiste de longue date. Cela tient à la carrure, à la mentalité des Dionysiens, qui se côtoient et s’entraident ensemble contre les inégalités. »

Dès les premières minutes de l’attentat, une kyrielle d’actions ont été menées pour entretenir le vivre-ensemble aux quatre coins de la ville. « Nous avons 665 associations enregistrées, compte Dominique Brousse, de la Maison de la vie associative. Elles sont très implantées, dans les domaines de la solidarité, de la culture, de la justice sociale. » La liste serait trop longue à énumérer, de débats en concerts de soutien aux victimes et aux habitants du 48, en plus de tous les combats pour le respect des droits. Sur tout le territoire, nombre de collectifs ont aussi adhéré à l’Observatoire de la fraternité en Seine-Saint-Denis, lancé en avril. Les actions menées, des parents d’élèves au soutien aux réfugiés, vont bien au-delà de la question des attentats. Dans son manifeste, l’Observatoire appelle tous ceux qui, choqués par l’année 2015, « inquiets de la défiance, de l’angoisse et de la division qui gagnent les esprits », veulent œuvrer dans le dialogue à « la construction d’une société plus juste ».

Cet objectif, Rahim Rezigat le mène depuis des décennies au Franc-Moisin, quartier populaire souvent qualifié d’être « la banlieue de Saint-Denis ». Rahim en a vu d’autres, lui qui manifestait déjà au soir du 17 octobre 1961 à Paris, au péril de sa vie. De toutes les luttes, la montée du racisme l’inquiète de plus en plus. « Les musulmans sont doublement victimes des attentats : ils meurent comme les autres et sont ensuite pointés du doigt. Mais on sait refuser la division ici. On sort, on tisse des liens, on bouge. À Saint-Denis, il y a une vie culturelle importante. Il y a de l’écoute. » Et Rahim d’énumérer les initiatives : reportage sur la marche du 11 janvier 2015 diffusé dans les quartiers, spectacles de danse, réunion gastronomique, débat sur les religions et bientôt un salon de la calligraphie « sur le thème de la paix, de la liberté et de la tolérance, avec des artistes du monde entier »…

« Nous avons une ville populaire, engagée, qui s’est constituée tout au long d’un siècle d’immigration, qui sait fait corps et se rassembler. Saint-Denis est tout ce que détestent Daech et le Front national, résume Stéphane Peu. Tous ceux qui croient à la guerre des civilisations, au séparatisme ethnique, religieux et social et aux intolérances, ne peuvent que détester cette ville. Cela n’en fait pas un havre pour Bisounours pour autant. Les violences liées à la misère s’exacerbent ici. »

La misère, en plus de la crise idéologique. « Tout se mélange, s’agace Alain, qui vit juste à côté du Stade de France. J’ai moins peur des terroristes, même si c’est impressionnant, que de la réponse de la République face aux attentats. L’état d’urgence permanent, la déchéance de nationalité, vous trouvez que c’est une réponse adaptée au défi de cohésion et d’union que l’on doit relever ? Ce qui m’effraie aussi, c’est cet amalgame honteux entre musulmans et terrorisme qui se développe de façon décomplexée. »

« Ici, il y a plein d’origines, de nationalités, de religions »

Cette question agite dans les lycées. La une du Figaro Magazine a choqué. Saint-Denis y est qualifié de « Molenbeek-sur-Seine », qui vit « l’islamisme au quotidien », en plus d’accréditer avec sa photo la thèse d’extrême droite du « grand remplacement ». En rentrant du lycée Paul-Éluard, deux élèves en reparlent en tombant des nues. « Et Chevènement qui dit que la nationalité française a quasiment disparu à Saint-Denis, alors qu’on est 75 % de Français, tout ça parce qu’ici c’est métissé », s’énerve Sarah. « Les journalistes et les politiques, on peut se demander s’ils sont jamais allés à l’école. Ils confondent tout, renchérit Sid. Moi je suis français, je suis musulman, je ne suis pas un terroriste. Je n’aime pas avoir à dire ça. Avant je pensais que je devais l’affirmer seulement à Le Pen, puis Sarkozy. Mais aujourd’hui, même Valls et Hollande nous regardent mal, comme s’ils avaient un doute. Ça donne l’impression que c’est toute la France qui nous méprise, et que ça va durer. » « Ici, on se connaît. Il y a plein d’origines, de nationalités, de religions. On s’entend. On est compatibles avec la République, poursuit Sarah. Mais est-ce que la République veut de nous ? On se demande parfois. »

 
 

En classe, le professeur d’histoire-géographie Jean-Pierre Aurières, dont certains anciens élèves sont allés manifester devant le siège du Figaro, dit ne pas baisser les bras. Mais il s’inquiète de la direction que prend le pays. « Un conseiller de François Hollande m’a demandé si j’avais des élèves susceptibles de partir en Syrie. Un chef d’entreprise m’a dit qu’il serait désormais plus difficile d’embaucher des gamins de Saint-Denis… On nage dans l’absurde. Les attentats de Saint-Denis auraient pu inscrire la ville encore plus dans la communauté nationale, mais sur certains, cela a eu l’effet inverse ! » La dérive gouvernementale le désespère lui aussi de plus en plus. « Refuser la division, j’y travaille depuis des années. Avec mes collègues, je cherche à éduquer, à éveiller, à élever vers la citoyenneté. Mais nos efforts sont soufflés quand un responsable politique dit qu’il y a un problème, un danger avec l’islam. Je ne sais pas si ces élus sont conscients du mal qu’ils peuvent faire juste avec des mots. »

« Tous fichés ! » Le projet gouvernemental qui facilite la vie… aux droites

Voilà une mesure qui faciliterait l’internement préventif des terroristes que veulent les droites : la fusion en une seule base de données, les « titres électroniques sécurisés », des passeports et cartes d’identité. François Hollande réunissait mercredi à l’Élysée le premier ministre, Manuel Valls, le ministre de l’Intérieur, Bernard Cazeneuve et la secrétaire d’État au Numérique, Axelle Lemaire, pour organiser le « débat » autour de la question, croit savoir cette dernière. En fait de débat, le décret instaurant ce fichier a été signé le 28 octobre sans que ni elle ni les députés n’aient eu voix au chapitre. Et ce malgré la sévère mise en garde de la Commission nationale de l’informatique et des libertés, qui estime que ces enjeux « auraient mérité une véritable étude d’impact et l’organisation d’un débat parlementaire ».

De Saint-Denis à Paris, un dimanche de commémorations

Dans la matinée du dimanche 13 novembre, à Saint-Denis, puis à Paris, des plaques avec les noms des victimes seront apposées sur chaque site touché par les attaques, en présence de François Hollande et d’Anne Hidalgo. À partir de 12 h 30, un rassemblement public est organisé sur le parvis de la mairie du 11e arrondissement par l’association Life for Paris. Enfin, les Français sont appelés à mettre une bougie à leurs fenêtres dimanche soir à la mémoire des 130 victimes du 13 novembre 2015.

Chronologie
  • 13 novembre 2015. 130 morts et 350 blessés lors des attentats de Paris et Saint-Denis.
  • 16 novembre. François Hollande annonce au Congrès réuni à Versailles l’instauration de l’état d’urgence et veut inscrirela déchéance de nationalité dans la Constitution.
  • 18 novembre. Assaut de la police à Saint-Denis : Abdelhamid Abaaoud, soupçonné d‘être l’organisateur des attentats, est tué.
  • 18 mars 2016. Salah Abdeslam, seul survivant des commandos terroristes, est arrêté à Molenbeek,
  • 22 mars. Attentats de Bruxelles : 32 morts et 340 blessés.
  • 30 mars. Devant le tollé, et en plein mouvement contre la loi travail, François Hollande renonce à demander la révision de la Constitution.
  • 27 avril. Salah Abdeslam, seul survivant de l’équipe de tueur du 13 novembre, est transféré en France.Il refuse de répondre aux juges depuis.
  • 13 juin. Un couple de policiers est assassiné à leur domicile de Magnanville (78).
  • 14 juillet. Attentat dela promenade des Anglais à Nice : 85 morts.
  • 26 juillet. Le prêtre Jacques Hamel, 85 ans, est assassiné dans son église à Saint-Étienne-du-Rouvray (76).
Tag(s) : #démocratie

Partager cet article

Repost 0