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Le "robinet à réfugiés" offert à Erdogan par l'Europe fonctionne

Des députés européens au secours des députés turcs

Jean-Jacques Régibier

Samedi, 14 Mai, 2016

Humanite.fr

Dix députés européens issus de 5 groupes politiques, alertent sur les menaces qui pèsent sur plus de 100 députés turcs dont Erdogan s’apprête à faire lever l’immunité parlementaire. Dans une lettre ouverte, ils demandent aux dirigeants de l’Europe de faire pression sur le gouvernement turc pour contrecarrer cette nouvelle dérive de la Turquie vers la dictature.

Est-ce que les dirigeants européens feront un geste pour venir en aide à la centaine de députés turcs menacés de se voir retirer leur immunité parlementaire, ce qui aurait pour effet immédiat d’expédier plusieurs dizaine d’entre eux devant les juges ?

Rien n’est moins sûr après l’accord passé entre l’Europe et la Turquie, qui donne à Erdogan les pleins pouvoirs pour gérer les migrants que l’Europe ne veut plus voir entrer sur son territoire qu’au compte-goutte. D’autant que la mise en place de cet accord, loin de contribuer à détendre l’atmosphère entre Bruxelles et Ankara, n’a fait au contraire que fournir à Erdogan de nouvelles armes pour tenir l’Europe à sa merci. Le président turc est en effet convaincu qu’il dispose maintenant, selon la jolie expression en cours dans les milieux diplomatiques, du « robinet à réfugiés » qui lui permet, en menaçant de laisser filer 2 millions de migrants vers l’Europe, d’obtenir le silence de l’U-E sur ses dérives autoritaires, dans le même temps où il réclame la remise en route des procédures d’adhésion de la Turquie à l’Union européenne.

On a encore eu une preuve de ce chantage permanent que laisse planer la Turquie sur l’Europe, mercredi au Parlement européen, à l’occasion d’une visite du ministre turc des Affaires européennes, Voltan Bozkir, à propos de l’exemption de visas pour les ressortissants turcs, l’un des points du marchandage global sur les réfugiés. Au sujet de l’application de cet accord, celui qui est en même temps le responsable des négociations pour l’adhésion de la Turquie à l’U-E, a prévenu, au cours d’une conférence de presse commune avec le président du Parlement européen Martin Schulz, qu’on vivait « un moment très dangereux », expliquant qu’il fallait désormais « essayer de sauver cet accord », c’est dire si l’optimisme règne. C’est dire aussi si le gouvernement d’Erdogan est prêt à se laisser adresser des remontrances sur ses dérives dictatoriales par un dirigeant européen. C’est bien plutôt le contraire qui est en train de se passer, Erdogan considérant que c’est lui qui est désormais en position de force pour distribuer les bons et les mauvais points à l’Europe.Mais de nombreux députés européens ne l’entendent pas de cette oreille. Après avoir dénoncé l’accord honteux demandant à la Turquie de gérer les réfugiés, ils exigent aujourd’hui que l’Union européenne fasse pression sur le gouvernement turc pour empêcher le vote d’une loi scélérate qui aboutirait à la levée de l’immunité parlementaire de députés turcs. Le temps presse. C’est en effet lundi que le Parlement turc - où règne depuis plusieurs semaines une ambiance délétère, ponctuée par de multiples violences physiques contre les députés kurdes du HDP ( Parti démocratique des peuples, le principal opposant à la politique dictatoriale d’Erdogan - voir notre article du 4 mai ), doit se prononcer sur cette levée d’immunité.

Quelles en seraient les conséquences ? La loi vise essentiellement les députés kurdes qu’Erdogan veut réduire au silence. Déjà le parquet turc avait déposé une demande de levée de l’immunité parlementaire de 5 députés du Parti démocratique des peuples, parmi lesquels la députée Figen Yuksekdag, co-présidente du HDP, et Selahattin Demirtas, le président du groupe parlementaire du HDP à l’Assemblée. Erdogan avait alors déclaré qu’il « ne considérait plus comme des acteurs politiques légitimes les membres d’un parti qui fonctionne comme une filiale d’une organisation terroriste, » faisant allusion au soutien du HDP aux positions du PKK, le parti des travailleurs du Kurdistan dont le leader, Abdullah Ocalan, moisit depuis 16 ans dans les geôles turques. « Les terroristes ne sont pas seulement ceux qui brandissent les armes, mais aussi ceux qui ont des stylos à la main, » avait ajouté le président turc, justifiant les multiples condamnations pour délit d’opinion et les attaques contre la liberté de la presse, dont il a fait la spécialité de son régime.

« Les Kurdes sont aujourd’hui les premiers visés parce que ce sont eux qui défendent et incarnent la démocratie face au régime d’Erdogan. S’ils perdent contre la dictature, c’est tout le mouvement démocratique qui va être abattu », explique Hélène Erin, la porte-parole de la communauté kurde à Strasbourg.

C’est pour tenter d’éviter ce sinistre scénario que des députés européens s’adressent aujourd’hui aux plus hauts responsables de l’Europe dans cette lettre ouverte.

« Le lundi 16 mai, l’Assemblée nationale de Turquie examinera en session plénière un projet de loi portant sur la levée de l’immunité parlementaire de plus de 100 députés. Ce projet de loi a déjà franchi l'étape du Comité des affaires constitutionnelles qui a tenu une réunion de crise le 2 mai. Le vote qui aura lieu lundi se déroulera à bulletin secret. Ce texte, s’il est adopté, suspendrait par une clause provisoire l’article 83 de la Constitution garantissant l’immunité parlementaire des députés. 131 députés sont officiellement concernés, mais les menaces les plus graves pèsent sur les 59 membres du HDP dont 50 députés sont visés par des procédures judiciaires. De plus, si un nombre significatif de députés devait être emprisonné, de nouvelles élections pourraient avoir lieu, ce qui fait peser une épée de Damoclès supplémentaire sur la tête des députés turcs ( qui vont avoir a voter la loi NDLR ). Cette situation nous rappelle le cas de Leyla Zana à qui le Parlement européen a attribué le prix Sakharov en 1995, mais les faits nous semblent encore plus graves, puisqu’il est question cette fois de suspendre à la hâte les droits constitutionnels d’un grand nombre de députés turcs, sans justification au regard de la situation du pays et sans considération du moment.

Comme vous le savez, de nombreux députés européens s’inquiètent des récentes dérives de la démocratie et de l’état de droit en Turquie, mais il semble que les autorités turques viennent de franchir un nouveau pas devant lequel l’Union européenne et ses hauts fonctionnaires ne peuvent pas rester sans réagir.

Nous vous demandons donc, en votre qualité de président de la Commission européenne, de faire pression d’urgence sur les autorités turques pour qu’elles respectent les valeurs qu’elles prétendent partager avec nous. Veuillez agréer l’expression de nos sentiments distingués. »

Cette lettre est signée par les députés européens, Marie-Christine Vergiat (GUE-NGL) / Bart Staes (Verts-EFA) / Jean Lambert (Verts-EFA) / Sofia Sakorafa (GUE-NGL) / Iosu Juaristi Abaunz (GUE-NGL) / Ernest Maragall (Verts-EFA) / Demetris Papadakis (S&D)

Bodil Valero (Verts-EFA) / Mark Demesmaeker (ECR) / Rebecca Harms (Verts-EFA) / Fabio Castaldo (EFDD)

Outre le président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker, elle a été adressée à la Haute Représentante de l'Union pour les Affaires étrangères et la politique de sécurité, Federica Mogherini, au président du Conseil européen, Donald Tusk, et à Mark Rutte, le premier ministre néerlandais, actuellement à la tête de la présidence tournante du Conseil de l'Union européenne.

Tag(s) : #démocratie

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