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Violences policières

Lu sur http://www.regards.fr/web/article/aline-daillere-on-assiste-a-un

Aline Daillère : « On assiste à un réveil citoyen sur les violences policières »

L’état d’urgence et les mobilisations sociales ont remis en évidence les violences policières, l’opacité les entourant et l’impunité de leurs auteurs. La rédactrice du récent et accablant rapport de l’ACAT en expose les principaux enseignements.

La polémique sur l’affiche de la CGT Info’Com dénonçant les violences policières n’est que le dernier épisode d’un débat particulièrement intense sur un sujet revenu à l’avant-scène avec l’état d’urgence et les mobilisations du printemps. Le 16 avril, plus de trois cents universitaires, artistes, militants associatifs ont lancé un appel contre ces dérives.

Le mois dernier, l’ACAT (Association chrétienne pour l’abolition de la torture) publiait à point nommé un rapport éclairant, "L’Ordre et la force. Enquête sur l’usage de la force par les représentants de la loi". Cette « radiographie des violences policières » recense un décès par mois en moyenne au cours des cinq dernières années lors d’opérations de police ou de gendarmerie. L’enquête relève une utilisation quotidienne et abusive des armes dites non létales (Flashball et Taser), des techniques d’immobilisation dangereuses, un usage problématique des divers types de grenade, la surreprésentation des jeunes issus des minorités visibles parmi les victimes, un recours régulier aux injures et au tutoiement… Globalement, elle déplore l’opacité entretenue par les autorités, l’absence de moyens d’enquête et d’observation indépendants, et la quasi-impunité des policiers et gendarmes mis en cause.

Aline Daillère est responsable des programmes police prison justice pour la France au sein de l’ACAT. Co-auteure de l’enquête et auteure du rapport, elle revient sur cet état des lieux et ses résonances dans le contexte actuel.

Regards. Les incidents liés à l’état d’urgence, ceux qui ont émaillé les manifestations contre la loi travail et la Nuit debout, témoignent-elles d’une recrudescence des violences policières ?

Aline Daillère. De mon point de vue, il n’y a pas plus d’incidents qu’auparavant, qu’il y a deux ans, par exemple. Il y a toujours eu des violences en manifestation, des vidéos circulent depuis longtemps sur les réseaux sociaux… L’état d’urgence, et notamment les faits commis lors des perquisitions administratives, ont certainement étendu un sentiment de ras-le-bol et contribué à ce qu’on en parle plus. On ressent très nettement ce contexte de tension lors des manifestations actuelles, du côté des forces de l’ordre comme de celui des manifestants.

Est-ce que l’état d’urgence s’est accompagné d’un changement de doctrine au sein des forces de police – notamment dans un encadrement des mouvements sociaux qui tourne à la répression ? [1]

Il y a une volonté d’accroître les pouvoirs des forces de l’ordre, notamment dans les possibilités d’utiliser des armes à feu, avec moins de contrôle de la part des autorités judiciaires. Il est difficile d’avoir un peu de recul historique puisque nous sommes au cœur de cette période, mais l’évolution est sensible. Au point que l’on assiste à une sorte de réveil citoyen sur la question : des gens se rendent compte que cela existe et que les pouvoirs publics n’en parlent pas. Ils se mobilisent pour que le sujet ne soit pas étouffé.

« Flashball et taser ne sont pas utilisés à la place des armes à feu, mais au détriment de la négociation et de la discussion. »

La polémique sur l’affiche de la CGT témoigne-t-elle de cette sensibilité croissante ?

Je ne sais pas si la CGT aurait osé sortir cette affiche il y a seulement quelques mois. Elle est clairement provocatrice et la provocation fonctionne puisqu’on parle du sujet. Certains policiers, même s’ils sont très minoritaires, ne sont pas à l’aise avec ce qu’ils voient dans leurs rangs.

On ressent une contradiction entre l’élan de sympathie envers les policiers, après les attentats de janvier 2015, et cette défiance qui s’exprime…

Complètement. C’est sur cette ligne-là que nous avons publié notre rapport il y a un mois. Au sein même de notre association, alors que l’enquête avait commencé il y a deux ans, nous nous sommes demandés, en novembre dernier, s’il fallait repousser sa date de publication, ayant des doutes sur la façon dont il serait accueilli. La période est très contradictoire pour les forces de l’ordre.

L’utilisation des armes présentées comme non létales, telles que le Flashball et le Taser, ont- elles marqué un tournant dans les méthodes policières ?

Oui, de deux points de vue. Elles ne sont pas utilisées à la place des armes à feu, mais au détriment de la négociation et de la discussion : on recourt tout de suite à ces armes. Plutôt que de gérer une situation en contenant physiquement une personne, le taser est plus rapide et fait moins de dégâts du côté de la police. Du côté du maintien de l’ordre, certains historiens et policiers ou anciens policiers voient dans l’usage du flashball un abandon de la doctrine historique qui, en France, consistait à maintenir à distance, à faire reculer ou à disperser les manifestants en faisant le moins de blessés possible. La conception actuelle revient plutôt à attaquer et viser des personnes dans la foule pour procéder à des interpellations et faire fuir les autres. Le problème est que ces armes mutilent et tuent : alors qu’elles étaient censées limiter les blessures et les décès, on constate l’inverse. Elles suscitent des dégâts disproportionnés en regard des enjeux policiers.

« En France, il y a un réel problème d’impunité, avec des condamnations peu fréquentes et peu sévères. »

Parleriez-vous d’une militarisation des forces de police, en particulier dans la gestion des foules et des manifestations ?

En la matière, on est encore loin des États- Unis, mais je crains qu’on évolue actuellement dans cette direction.

Tous les États tendent à protéger leur monopole de la violence légitime, mais la France a-t-elle un problème particulier avec l’impunité de ses forces de l’ordre, que souligne votre rapport ?

C’est un problème assez général malheureusement. Mais dans certains pays, scandinaves notamment, des enquêtes sont menées et aboutissent à des condamnations, des commissions indépendantes existent et mènent des investigations approfondies. En France, il y a un réel problème d’impunité, avec des condamnations peu fréquentes et peu sévères.

Quels en sont les facteurs ?

Ils sont nombreux, et de plusieurs ordres. D’abord, les enquêtes menées par les policiers et les gendarmes eux-mêmes soulèvent un problème d’impartialité : elles sont souvent peu approfondies, les incohérences dans les déclarations des policiers ne sont pas relevées, des témoins essentiels ne sont pas interrogés, des preuves disparaissent… Ensuite, les magistrats que nous avons rencontrés au cours de notre enquête ont reconnu que travailler au quotidien avec les policiers les mettait dans une position extrêmement délicate pour les sanctionner. Enfin, compte tenu de ce que l’on estime être la difficulté du métier de policier, une certaine indulgence s’exprime envers ce que l’on préfère considérer comme des "dérapages".

« On ne connaît pas le nombre de blessés et de décès lors des opérations de police, alors que ces données existent. »

Que faut-il réformer en priorité pour sortir de cette situation ?

La mesure la plus évidente concerne le système des enquêtes et la nécessité d’enquêteurs indépendants. Nous préconisons la création d’un organe indépendant qui pourrait être placé sous l’autorité du défenseur des droits et disposerait de véritables pouvoirs d’investigation. Pour le reste, il faut travailler, dans le long terme, sur l’évolution des comportements des policiers, des magistrats et des autorités disciplinaires.

On manque aussi de données et d’informations sur les violences…

Il y a un énorme effort de transparence à effectuer. On ne connaît pas le nombre de blessés et de décès lors des opérations de police, quelles armes sont utilisées, combien de plaintes sont déposées et de condamnations rendues… alors que ces données existent. Mais elles ne sont pas communiquées, ce qui donne l’impression qu’il y a quelque chose à cacher, ce qui est dommageable pour les forces de l’ordre elles-mêmes – sauf à penser que les chiffres sont vraiment à charge pour elles.

Il y a pourtant un véritable enjeu démocratique…

L’État dispose du monopole de la violence légitime, mais cela ne doit pas être sans contrôle citoyen. Il ne s’agit pas de jeter le discrédit sur la police, mais, dans un régime démocratique, d’assurer un droit de regard sur le fonctionnement de ces institutions, à plus forte raison sur un usage de la force qui peut blesser et tuer.

[1] Lire aussi "La police française maintient l’ordre et ses traditions".

Tag(s) : #démocratie

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